Derrière le maquillage

Je vais vous parler de Justin Trudeau et du blackface. D’entrée de jeu, je mets au clair que je ne suis ni une agente infiltrée ni une idiote utile au service du Parti conservateur du Canada. Le régime Harper, avec sa loi antiterroriste (C-51) dégoulinant de profilage racial étatisé et sa campagne sur les « pratiques culturelles barbares », a contribué à répandre les stéréotypes islamophobes plus que tout autre gouvernement fédéral dans l’histoire récente. L’intérêt soudain d’Andrew Scheer pour la dénonciation des stéréotypes associés aux Arabes et aux Noirs ne convainc personne. De grâce.

Maintenant qu’on a établi qu’il est possible de critiquer les libéraux sans faire le jeu d’options politiques encore moins porteuses d’inclusion sociale, parlons, donc, de Justin Trudeau et du blackface.

Dans le contexte québécois, la pratique a été chaudement débattue dans les dernières années, ce qui porte certains à croire que le blackface n’était pas considéré comme raciste en 2001, mais qu’il l’est devenu depuis. La vérité, c’est que ce type de déguisement est dénoncé depuis son invention et n’a jamais été acceptable socialement dans les communautés noires en Amérique du Nord. Toutefois, lorsqu’on répétait aux élites québécoises du type de Trudeau que la pratique était raciste, elles avaient coutume, jusqu’à tout récemment, de ridiculiser, ou au mieux d’ignorer, leur interlocuteur plutôt que de l’écouter. À force de dénonciations, d’éducation, de mobilisation, de manifestations et de plaintes au CRTC, le message a fini par être pris au sérieux par certaines bulles plus privilégiées de la société — dont Radio-Canada et son équipe du Bye Bye.

Une fois qu’on a réitéré que le geste était et est toujours indéniablement raciste, on peut parler de sa gravité relative. D’une part, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a eu raison, hier soir, de s’adresser d’abord aux personnes qui ont une expérience directe du racisme, en particulier dans le contexte scolaire. Le fait que Trudeau était enseignant au moment où la photo a été prise soulève des questions sur l’impact de son geste sur les jeunes présents et peut réveiller des souvenirs d’intimidation subie par des pairs ou des profs chez bien des Canadiens. D’autre part, il est vrai que les politiques mises en avant par le gouvernement Trudeau ont des répercussions encore plus grandes sur la vie des Canadiens racisés que les choix de costumes douteux du premier ministre. Et ces politiques, quelles sont-elles ?

Une stratégie nationale de lutte contre le racisme vient d’être mise en place par le gouvernement fédéral et des fonds ont été débloqués pour mieux soutenir les organismes qui desservent les communautés racisées, en particulier les communautés noires, un peu partout au pays. Les sommes ne se comparent en rien aux montants accordés année après année à d’autres groupes de défense des droits, mais elles sont bien supérieures aux miettes auxquelles on s’était habitués depuis longtemps.

Le gouvernement Trudeau ne rate pas non plus une occasion de parler de réconciliation. Et certaines politiques ont effectivement été adoptées, qui peuvent sans nul doute changer les choses pour plusieurs communautés autochtones. Mais du même souffle, le premier ministre approuve un pipeline largement contesté et continue de dépenser des sommes faramineuses pour ralentir l’avancée des droits autochtones devant les tribunaux.

Le portrait est tout aussi bigarré en immigration. D’une part, on lance le message que le Canada est accueillant et que les réfugiés sont les bienvenus. D’autre part, ceux qui accompagnent les demandeurs d’asile dans le quotidien dénoncent sans succès les expulsions et les conditions d’incarcération des personnes migrantes ressemblent plus à la situation états-unienne qu’on voudrait se l’avouer.

Malgré le bilan mitigé derrière le maquillage, bien des personnes racisées défendront corps et âme Justin Trudeau au cours des prochains jours et lui resteront fidèles. Parce que, disons-le : si l’autre option est l’élection des conservateurs, ce que les libéraux ont à offrir ressemble à la panacée.

Seulement, les libéraux ne sont pas la seule option, et Jagmeet Singh n’est pas seulement un visage. La plateforme du NPD n’est pas parfaite (elle est pour le moins ambiguë sur la question des pipelines), mais elle contient des propositions de réforme en immigration et en justice criminelle qui manquaient du temps de Mulcair, et l’engagement d’un Roméo Saganash a laissé des traces en droit autochtone.

Toutefois, Jagmeet Singh est aussi un visage. Et son identité n’est pas un costume qu’il peut retirer. Le NPD a perdu de nombreux candidats au Nouveau-Brunswick au profit du Parti vert, sous prétexte que l’électorat ne serait pas prêt à voter pour un Singh. Des sources au NPD m’ont aussi confié que bien des militants du parti, au Québec comme ailleurs, avaient refusé d’appuyer Singh lors de la course au leadership du parti pour les mêmes raisons. En réfléchissant ainsi, on soustrait son soutien, ce qui contribue à ce que la prophétie se réalise.

La loyauté aux libéraux de bien des électeurs racisés, élection après élection, s’explique au moins autant par conviction que par la peur du pire, et l’habitude des attentes basses. On est devenus si convaincus qu’il ne peut y avoir mieux que, lorsqu’une autre option se présente, en politique partisane ou dans la société civile, on ne la prend pas au sérieux. De ce fait, elle devient hors d’atteinte.

C’est ça aussi, l’impact que peuvent avoir les stéréotypes véhiculés par le blackface, et bien d’autres images, comportements et discours dégradants, à la longue et avec le cumul, sur l’imaginaire canadien. Trudeau peut se faire tatouer un symbole haïda et exhiber des habits « exotiques » pour se rendre cool. Les mêmes signes arborés par un individu originaire d’une de ces cultures demeurent encore un fardeau.

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21 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 20 septembre 2019 06 h 14

    Derrière la désinformation

    D’emblée, je dois dire que je n’ai jamais travaillé pour l’institut Ed Broadbent à Ottawa qui se dit l'organisme progressiste et indépendant le plus influent au Canada, mais qui est en fait le Think tank NPD au Canada. Non merci pour moi.

    Ceci dit, le « black face » a toujours représenté le dénigrement de la population noire aux USA comme au Canada. Curieux tout de même que je savais cela même avant 2001 durant ma jeunesse. Peut-être que c’est parce que je n’ai pas fréquenté les institutions prestigieuses où hypocritement, le racisme existe bel et bien même aujourd’hui. Comme enseignant dans une école publique, ceci est plus qu’évident que de parader dans un costume diffamatoire n’est pas acceptable.

    Bon. Il serait peut-être temps de se réveiller, Justin Trudeau se fout des communautés autochtones. Il veut leur support et leur vote. Trudeau se fout des immigrants qu’il fait venir par 100 000 pour engorger les villes comme Toronto, Montréal et Vancouver parce qu’ils votent pour lui et lui sont redevables. Sans ces trois villes et les immigrants, le parti libéral ne serait jamais au pouvoir.

    Enfin, pour Jagmeet Singh, c’est très différent. On ne parle pas de couleur de peau, de genre, d’ethnie ou de race, mais bien d’un costume ostentatoire qui n’est même pas obligatoire pour honorer son ami imaginaire. Les gens sont d’accord pour dire que le racisme est intolérable, mais le sont aussi les chefs religieux en politique. Si sa religion est plus importante que la fonction qu’il occupe, il s’est tout simplement trompé de vocation. Nous sommes une société laïque, point final.

    En passant, si ce n’était pas 40 000 sikhs qui ont acheté une carte de membre néo-démocrate à la dernière minute par voter pour M. Singh, il n’aurait jamais été élu chef du NPD. En fait, ils ont corrompus le processus électoral. Parlez-en à Charlie Angus. Maintenant, les gens ne voteront jamais pour un chef qui porte sa religion identitaire sur lui en tout temps. On n’en veut plus de curé.

    • Gilbert Troutet - Abonné 20 septembre 2019 11 h 06

      Bien d'accord avec vous. Nous sommes presque en 2020 et le temps est passé, en tout cas au Québec, où l'on pouvait en même temps afficher sa religion et avoir des ambitions politiques. D'ailleurs, pourquoi faut-il afficher sa religion, comme les Juifs hassidiques de Montréal, qui ont l'air de s'habiller encore comme au Moyen-Âge? Et pourquoi faut-il tolérer le port d'un couteau à la ceinture pour les Sikhs, y compris dans les avions.

      Le NPD a commis une lourde erreur en nommant M. Singh chef de son parti. Celui-ci a beau être honnête et brave, il représente une tendance qui ne passe plus chez la plupart des électeurs, en particulier au Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 20 septembre 2019 18 h 31

      Bien d'accord avec vous M. Troutet. Moi je vote pour le Québec, je vote pour le Bloc québécois. C'est le seul parti qui me représente.

  • Claude Bariteau - Abonné 20 septembre 2019 07 h 27

    Il y a le maquillage et la personne derrière.

    C'est ce que je comprends de votre texte qui s'interroge surtout l'impopularité du chef du NPD, un parti canadien, qui vous déconcerte parce que vous partagez ses vues pancanadiennes.

    Soit dit en passant, ce qui m'a le plus frappé ces derniers jours est un PM Trudeau habillé d'un chemise et de jeans et celle d'hier d'un veston foncé, chemise et cravate bleue pour s'excuser d'avoir noirci ou bruni son visage pour jouer son rôle de PM que lui ont suggéré ses conseillers en image ?

  • Clermont Domingue - Abonné 20 septembre 2019 07 h 54

    Madame.

    Vous ratissez large ce matin et je suis d'accord avec vous sur plusieurs points.Toutefois,.les gaffes de jeunesse de Justin prennent trop d'importance.A pousser trop en avant le politiquement correct, c'est la liberté de s'exprimer qui en prendra un coup.

    A ce que je sache, ce n'est pas hier que le Premier Ministre s'est déguisé en nègre.

    Justin, cesse de t'excuser pour des peccadilles du passé. Tes adversaires veulent te faire passer pour un faible.

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 septembre 2019 07 h 59

    L'ambiguïté du NPD

    Le NPD est aussi le parti des syndicats et en matière de pétrole et de pipelines, il y a beaucoup de travailleurs canadiens qui en dépendent et la plupart d'entre eux sont syndiqués. On peut se souvenir du mandat du NPD en Alberta avec Mme Notley et où son gouvernement a perdu les pédales quand la province voisine, la CB, a remis en question la construction de l'expansion de l'oléoduc Trans Mountain. Il faut donc comprendre que les engagements de M. Singh sur les pipelines doivent être compris dans ce contexte et pris avec un grain de sel...

    Autre considération c'est le gouvernement NPD de Colombie-Britannique, soutenu par les Verts. Ils ont fait de belles promesses sur la gestion des forêts anciennes mais depuis leur élection il y a une dévastation croissante de ces forêts sur l'île de Vancouver et le gouvernement Horgan n'a pas levé le petit doigt pour au moins la ralentir. De plus, les caribous des bois de l'intérieur de la province sont menacés d'extinction à cause de la déforestation et de l'exploitation industrielle de leur territoire. Le NPD de CB n'a rien fait pour remédier à ces problèmes sauf pour ordonner la destruction des loups de cette région car ils sont les principaux prédateurs du caribou... On continue à ruiner leur habitat (ainsi que celui des loups) et on tue les loups pour faire oublier l'industrialisation du territoire... Il faut comprendre le NPD dans ce contexte.

  • Raynald Collard - Abonné 20 septembre 2019 08 h 04

    Coudonc!

    Oupedaille!! Le Bloc, vous connaissez? C'est 10 députés fédéraux! Le quart et + prévu des électeurs. Deuxième aux sondages, bien en avant le NPD.

    Est-ce que vous suivez un peu l'actualité?

    • Paul-André Desjardins - Abonné 21 septembre 2019 11 h 50

      D'accord avec vous. Si 100% des personnes racisées (l'expression n'est pas de moi) embrassent la vision du NPD, n'est-ce-pas-là un geste raciste? Les personnes racisées québécoises ne peuvent-elles au moins considérer le Bloc?