Un peu de guérison

La publication des Testaments de Margaret Atwood, la suite, trente-cinq ans plus tard, de sa Servante écarlate, a suscité tout un émoi. Normal, après le succès retentissant de l’adaptation télévisuelle du roman, qui d’ailleurs fait de la tunique rouge et de la cornette blanche des symboles de la résistance féministe, à l’heure de Trump et du mouvement #MoiAussi. La série télé tirée de la Servante, produite par Hulu, a déjà imaginé une suite au roman, alors que s’est conclue au mois d’août la troisième saison de The Handmaid’s Tale.

Tout juste après la diffusion du dernier épisode, et quelques semaines avant la publication des Testaments, un article de Sophie Gilbert paru dans The Atlantic proposait de réfléchir à la complicité des femmes dans les abus de pouvoir perpétrés par des hommes. L’autrice évoquait la participation du personnage de Serena Joy, personnage central de Handmaid’s Tale, à la tyrannie de Gilead, mais elle s’intéressait aussi aux femmes, celles-là bien réelles, proches de Jeffrey Epstein et d’Harvey Weinstein, qui ont joué un rôle dans la dissimulation des crimes de ces hommes puissants. Elle avançait que leur complicité s’explique simplement : le système patriarcal doit pouvoir compter sur les femmes pour se reproduire et asseoir sa légitimité. D’ailleurs, la théoricienne féministe Andrea Dworkin l’expliquait déjà dans les années 1970 : certaines femmes font le pari qu’en échange de leur collaboration avec la confrérie patriarcale, elles seront protégées de ses spoliations.

Cette semaine, le New York Times consacrait deux épisodes de son balado quotidien aux révélations contenues dans She Said : Breaking the Sexual Harassment Story that Helped Ignite a Movement, l’ouvrage que publient ces jours-ci Jodi Kantor et Megan Twohey, les journalistes ayant mené l’enquête sur les allégations d’agressions sexuelles visant Weinstein, en 2017. On y apprend que Gloria Allred et sa fille Lisa Bloom, toutes deux des avocates reconnues pour avoir défendu des femmes victimes de harcèlement et d’agressions, auraient aidé Weinstein à acheter le silence de plusieurs femmes au début des années 2000. Les faits sont accablants : complaisance, volonté d’intimider, mépris pour les victimes…

En lisant l’essai de The Atlantic et en écoutant les histoires du New York Times, je me suis surprise à me demander si le fait de braquer soudain les projecteurs sur les femmes dites complices alimentait, de façon subtile et tordue, le fameux backlash du mouvement #MoiAussi. Bien sûr, ce n’est pas si simple : les faits rapportés par Kantor et Twohey, par exemple, sont indéniablement d’intérêt public. Mais il semble néanmoins que la ligne est bien mince entre l’examen nécessaire des mécanismes qui produisent les rapports d’exploitation et une volonté inconsciente de partager le blâme, sans pour autant approfondir la réflexion sur la culture où naissent les abus de pouvoir.

La semaine dernière, la journaliste Elizabeth Plank publiait son premier livre, For the Love of Men, un plaidoyer pour une masculinité plus saine. L’ouvrage tente de démontrer que la masculinité dite toxique fait souffrir les hommes tout en créant un monde plus menaçant pour les femmes. Un monde où la violence des hommes est endémique et où les rapports intimes sont pollués par une conception arriérée de la masculinité, qui repose sur la valorisation des comportements dominants et sur le déni des émotions.

Le livre fait bien sûr état des débordements spectaculaires de la masculinité toxique, des féminicides aux tueries de masse. Mais il aborde aussi les comportements plus anodins, qui témoignent de la persistance des stéréotypes qui enjoignent aux hommes d’être stoïques et émotionnellement autosuffisants, et qui refilent aux femmes la responsabilité d’entretenir les liens, la sollicitude, de porter la charge du travail émotionnel. Or Plank explique que la masculinité toxique ne mène pas qu’à des éruptions de violence meurtrière ou à l’exploitation sexuelle érigée en système. Elle se déploie sur un spectre dont les conséquences se vivent au quotidien.

Après le mouvement #MoiAussi, cela semble avoir été saisi de façon très nette par la culture populaire, du moins par ceux qui partagent certaines sensibilités féministes. Il suffit de plonger dans l’univers du mème, sur le Web, pour constater qu’il existe une conscience aiguisée des effets pervers de la masculinité toxique. Les blagues et les remarques ironiques pullulent ; un certain humour repose même entièrement sur la renonciation des femmes à toute forme de romance avec les hommes, sachant ce qu’il en coûte de passer son temps à réparer les pots cassés du patriarcat…

Plank conclut son analyse par un appel à la « mindful masculinity », ou « masculinité en pleine conscience », pour reprendre les termes à la mode. On peut rouler un peu les yeux, n’empêche qu’il est vrai que cela ferait grand bien aux hommes comme aux femmes. Cela offrirait aussi une réponse efficace à ceux qui croient encore que la déferlante #MoiAussi n’était rien d’autre qu’une chasse aux sorcières motivée par un désir de vengeance, alors qu’il était en fait question de justice et de guérison, pour tous.

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4 commentaires
  • Sylvie Paré - Abonnée 20 septembre 2019 11 h 24

    Les parangons de la vertu...

    Encore une fois, le Devoir et madame Lanctôt s'adonnent à leur activité favorite; jouer les grenouilles de bénitiers. S'il est évident que l'abus, la violence et la prédation sexuelle sont à proscrire, la diabolisation permanente de la masculinité et la virilité ne semble pas jusqu'à maintenant produire les résultats escomptés. Madame Lanctôt pourrait parler aussi du taux de suicide épouvantable chez les jeunes hommes, de leur naufrage scolaire.
    Peut-être que s'il y avait une figure paternelle pour les guider, si il y avait moins de familles mono-parentales, si les créations dramatiques québécoises arrêtaient de dépeinde les hommes comme des morons, ça aiderait. Peut-être que s'ils arrêtaient d'avoir peur de se transformer en bête sauvage dès qu'il s'agit d'approcher les filles, ça aiderait. Peut-être que si les jeunes réapprenaient le civisme, la courtoisie ça aiderait. Peut-ête que si un certain conformisme de la libération sexuelle ne sévirait pas autant, ça aiderait les jeunes femmes à explorer leur sexualité tout en restant connectées sur leurs émotions et ça ne forcerait pas l'apparition d'un néo-victorianisme de mauvais goût sur les campus et ailleurs.
    Et si on avait pas des nuées de grenouilles de bénitiers, ces pharisiens de la bienpensance, qui nous indiquent toujours le droit chemin afin d'aller au paradis du politiquement correct, on en serait pas là aujourd'hui.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 septembre 2019 12 h 45

    « certaines femmes font le pari qu’en échange de leur collaboration avec la confrérie patriarcale, elles seront protégées de ses spoliations.»



    La «confrérie patriarcale»… Excellent titre, pour ce drame-vaudeville

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 20 septembre 2019 13 h 25

    Que j'aime ton intelligence lumineuse , Aurélie Lanctôt

    " Vous n'avez rien d'autre à faire
    que d'être qui vous êtes
    dans l'éclat de votre Lumière ! "

  • Jean-Charles Morin - Abonné 20 septembre 2019 17 h 20

    Les limites territoriales de la vision culturelle de Madame Lanctôt.

    Sans vouloir commenter plus avant l'argument de fond de l'auteure, qui consiste à projeter sur le monde réel ce qui n'est en définitive qu'un récit dystopique de pure fiction, on constate que les références qu'elle propose pour appuyer son argumentaire sont toutes issues de l'univers anglophone nord-américain, qui semblent constituer pour Madame Lanctôt l'Alpha et l'Omega de toute la pensée contemporaine et le prisme obligé au travers duquel toute analyse pertinente doit être effectuée.

    Que l'horizon géographique de la réflexion intellectuelle rétrécisse ainsi au point de devenir une forme plus ou moins subtile de bigoterie bien-pensante, voilà un problème qui, me semble-t-il, est beaucoup plus préoccupant que l'analyse savante de n'importe laquelle fantaisie littéraire, aussi "attwoodienne" soit elle.