Les paroles légitimes

La participation de Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada (PPC), aux débats des chefs des 7 et 10 octobre prochains a été acceptée in extremis selon une série de critères bien précis, tous dépourvus de considération politique. Lundi, le chef de la commission responsable de l’organisation des débats des chefs, David Johnston, a convenu que le Parti populaire de Maxime Bernier avait « une chance légitime de remporter des sièges », ce qui le rend admissible à l’exercice.

Les analystes dissèquent la pertinence des critères de la Commission aux débats des chefs et les incidences de la nouvelle sur les chances de chaque parti de l’emporter. On reconnaît que les idées de Bernier jurent avec le « vivre ensemble » qu’on aimerait consensuel au Canada. Mais on soutient que la décision de donner de la visibilité au PPC ne devrait pas être éthique, mais statistique, bref, « objective ». Aux personnes préoccupées par la normalisation des idées d’extrême droite, on répond qu’il est légitime de donner le crachoir à un homme dont les idées sont partagées par une partie substantielle de la population.

En théorie, l’argument tient la route. Dans la pratique, les tribunes qui ont une aura de légitimité et d’autorité disposent d’espace et de ressources limitées. Tous les jours, des personnes qui y travaillent priorisent les discours, rejettent les contributions des uns et amplifient la parole des autres en fonction de ce qu’elles jugent contribuer à la bonne information du public et à la saine démocratie. On subventionne des projets, on réduit les fonds d’autres projets. Ces décisions sont prises en fonction de valeurs, explicites ou tacites. Si on veut appeler ce processus « censure », eh bien, soit ! Il se fait quotidiennement, en démocratie, de la « censure ».

Il existe encore, par exemple, bien des gens au Canada qui croient que les gais et lesbiennes ne devraient pas avoir accès à l’enseignement primaire et secondaire, afin de ne pas « corrompre » les enfants avec leur « déviance ». On ne leur accorde pas, par contre, beaucoup de temps d’antenne. On n’invite pas non plus les climatosceptiques sur tous les plateaux de télévision pour rendre « objectif » le traitement de la cause environnementale, et les masculinistes ne viennent pas « équilibrer » chaque segment sur le mouvement #MoiAussi. Des collaborateurs à des émissions de toutes sortes ont perdu leurs tribunes pour avoir tenu des propos jugés inappropriés en ondes ou sur les médias sociaux. Les partis politiques font de même avec leurs candidats, et il ne se passe pas une élection sans qu’un quidam soit mis à la porte pour des déclarations jugées inacceptables.

Au Québec, on est particulièrement prompt à demander que des propos soient éjectés de l’espace public — lorsqu’il s’agit de Québec bashing. On se souviendra du scandale ayant entouré la fameuse couverture du Maclean’s associant la corruption avec le Bonhomme Carnaval ou de la pression exercée — avec succès — sur CBC pour qu’il retire une émission qui ne représentait pas la bataille des plaines d’Abraham au goût des francophones. Des dénonciations unanimes de l’Assemblée nationale aux demandes de démission ou d’excuse lancées par des personnalités publiques importantes, on ne se gêne pas pour déclarer que les limites de la liberté d’expression ont été dépassées si on juge que la dignité nationale est en jeu.

Lorsqu’il s’agit de racisme ou de transphobie, pour ne nommer que ces questions, on croit toutefois encore souvent que la meilleure façon d’informer le public, c’est de présenter le pour et le contre. Ceux qui posent la question des conséquences de la diffusion des idées proches de l’extrême droite, comme celles du Parti populaire, sont caricaturés comme des censeurs, des faiblards trop « sensibles » pour voir leurs idéaux contrariés ou des imbéciles trop incapables d’articuler leurs positions pour souhaiter en débattre raisonnablement. C’est ce double standard qui agace plus que tout. Comment éviter de conclure qu’il existe des citoyens de seconde zone lorsqu’on voit « censurés » les propos qui heurtent les groupes les mieux représentés et soumises au débat les idées qui s’en prennent aux autres ?

La question dépasse largement le contexte du seul débat des chefs. En 2019, on défend la place grandissante sur la place publique des Maxime Bernier de ce monde en répétant que l’exposition au plus grand nombre de points de vue favorise nécessairement la libre-pensée. Du même coup, on se cache derrière la liberté d’expression pour refuser toute réflexion sérieuse sur les conséquences de la diffusion à grande échelle de certaines idéologies. Permettez-moi d’y déceler un paradoxe certain.

Et si un parti fédéral souhaitait l’abolition du français comme langue officielle, applaudirait-on tout autant à son inclusion au débat des chefs ? J’en doute fort. Je ne crois pas non plus qu’on court-circuiterait la réflexion en donnant l’étiquette de « censeurs » à ceux qui s’inquiéteraient publiquement des conséquences possibles.

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