L’exception

La Tunisie vient tout juste de tenir sa deuxième élection présidentielle libre au suffrage universel depuis la révolution de 2011, qui avait renversé le dictateur Ben Ali. C’est déjà en soi un exploit.

Ce pays avait, il y a bientôt neuf ans, lancé un mouvement de révolte populaire contre les dictatures arabes, dans des États ayant oscillé de tout temps entre la poigne des militaires (avec complicités occidentales ou soviétiques) et la porte grande ouverte aux islamistes (avec complicités orientales), y compris par la voie des urnes. Des urnes brièvement libérées avant de se refermer, comme en Algérie, en 1992, ou en Égypte, en 2013.

Il y a huit ans, une demi-douzaine de pays s’étaient ainsi soulevés. Des révoltes essentiellement internes, contre la misère et la dictature. Et nullement (ou bien peu) le fait, au départ, de « ficelles » extérieures… même si la simultanéité et l’émulation mutuelle des mouvements, tout au long de 2011, entre Tunis, Le Caire, Tripoli et Damas, avaient fait parler d’un phénomène régional, baptisé par les médias « Printemps arabe ».

À l’exception de la Tunisie, tous, depuis, sont retombés dans la dictature, et parfois — comme en Syrie ou au Yémen — dans les pires atrocités guerrières.

C’est ce qui donne tout son prix, aujourd’hui, à l’expérience tunisienne, malgré ses limites et ses contradictions. Une expérience pacifique (nonobstant quelques épisodes de terrorisme), démocratique… et décevante.

En effet, la démocratie élective et la liberté d’expression tunisiennes, sans équivalent dans toute la région, dans un pays géographiquement très petit (qui représente moins de 3 % de la population du monde arabe), n’ont pas apporté à cet État la prospérité, ou du moins la croissance économique espérée.

Ceux qui ont visité la Tunisie (je l’ai fait deux fois) connaissent le contraste de l’arrière-pays, celui des paysans et des mineurs, et le sentiment d’aliénation face aux élites de Tunis et à la vie (relativement meilleure) de la côte méditerranéenne. C’est ce qui, au tout départ, avait lancé le mouvement à la fin de 2010.

Cette réalité persistante explique aujourd’hui les projections du premier tour de la présidentielle, où les forces qui ont dominé le jeu politique depuis huit ans voient aujourd’hui — si les chiffres annoncés sont confirmés — leurs représentants balayés par les électeurs.

Le candidat islamiste Abdelfattah Mourou, du parti Ennahda (qui avait obtenu près de 40 % en 2011) : moins de 12 % des suffrages exprimés. Le premier ministre sortant, Youssef Chahed : 7 ou 8 %. L’ancien président Moncef Marzouki : des poussières.

Arrivent en tête, mais avec des chiffres modestes qui illustrent l’éclatement du paysage politique (26 candidats au premier tour… dont une demi-douzaine issue du régime sortant !), deux personnalités « anti-système » : le constitutionnaliste conservateur Kaïs Saïed, en tête avec 19 % (!), suivi du « Berlusconi tunisien », Nabil Karoui, magnat de la télévision, inculpé début juillet puis incarcéré fin août pour « blanchiment d’argent », avec un peu plus de 15 %.

Ce sont donc ces deux-là qui devraient en principe concourir au second tour, en octobre. Mais le fait qu’un d’entre eux soit actuellement sous les verrous — mais non encore jugé ni condamné — pose des questions inédites à la jeune démocratie tunisienne.

Si on a laissé Nabil Karoui concourir au premier tour, au nom de quoi lui interdirait-on le second tour, s’il est un des deux candidats en tête ? Et s’il gagne… alors ce serait absolument sans précédent.

L’irruption d’un populisme électoral dans le monde arabe, et de candidats refusant les clivages existants (ici : la laïcité contre l’islam politique), fait écho à des phénomènes connus en Occident. La baisse de la participation (moins de 50 %), également.

Ce qui guette la Tunisie n’est pas un retour en arrière comme en Égypte : l’armée n’y est pas un acteur déterminant. La guerre civile, comme en Libye ou en Syrie, n’est pas non plus à l’ordre du jour : la civilité des débats publics demeure la règle en Tunisie. Quant au danger islamiste, réel en 2011, il a reculé (dans ce pays).

Restent de nouvelles formes politiques, nouvelles en tout cas pour cette région du monde, que l’audacieuse Tunisie, à travers même ses déceptions et ses cahots, tente toujours d’explorer.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. 

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1 commentaire
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 16 septembre 2019 21 h 36

    Visiter la Tunisie

    « Ceux qui ont visité la Tunisie »
    Brousseau l'ayant fait deux fois, nous profiterions 1000 fois plus de ses lumières avec une narration de ce terrain, comme l'aurait fait Ryszard Kapuściński...

    Qu'est-ce donc qui guette la Tunisie? On attend la réponse.
    Des fois je me demande si Brousseau n'est pas un algorithme une mélange entre les personnalités de Cardinal et de Pratte, avec une charpente de la SRC. On fait entrer des dépêches de partout dans le monde, on appuie sur un sujet et le résultat est une chronique comme celle-là.

    Lundi prochain? Je parie sur les mots clés suivants : « Iran, cours du pétrole, Trump, Riyad, tensions, populisme »...