Sur l’endoctrinement

La contribution sans doute la plus importante et la plus originale que la philosophie peut apporter à une discipline et à une pratique complexes comme l’éducation tient à son effort pour clarifier les concepts qui y sont employés et pour s’assurer de leur cohérence. Je voudrais cette fois donner un modeste exemple de ce type de travail en me penchant sur le concept d’endoctrinement.

L’actualité suffirait à le justifier, avec ces discussions en cours concernant la possibilité d’intégrer l’éducation à la sexualité au cours d’éthique et culture religieuse, ce que préconise, semble-t-il, le ministre de l’Éducation. On le sait : ces deux cours font l’objet de vifs débats et de bien des discussions. Or, pour une part au moins, ce que certains parents comme d’autres observateurs redoutent, dans ces deux cas, c’est la possibilité que ces enseignements endoctrinent. Est-ce le cas ?

Pour le savoir, il faut bien entendu regarder ce qui s’y fait : mais il faut aussi avoir une idée de ce à quoi il faudra porter attention. Bref : il faut avoir une idée la plus claire possible de ce qu’est (et, a contrario, de ce que n’est pas) l’endoctrinement. C’est ici, merci Socrate, que le précieux travail philosophique d’analyse conceptuelle intervient.

Un esprit fermé…

On accordera que si l’éducation veut rendre autonome et libérer, l’endoctrinement en est l’envers : il enferme et force à penser selon des lignes de pensée dont on ne sort pas. Ceci nous rappelle une chose importante à propos de l’endoctrinement : son produit est un esprit fermé.

Endoctriner, c’est chercher à produire ce résultat. Mais cela ne suffit pas pour que notre définition soit complète. Car de quelle nature est précisément cette fermeture d’esprit ? Sur quoi celui-ci est-il justement fermé ? Et comment peut-on atteindre ce résultat ?

… sur des doctrines…

Un esprit éduqué a à la fois de fermes convictions et des certitudes, mais aussi des doutes et des questionnements. Il connaît la variété des assurances avec lesquelles on peut accepter ou non une idée, une thèse. Il reconnaît, lorsque cela est plausible, pouvoir errer, devoir se remettre en question. Pour ces raisons, une personne éduquée accepte de discuter avec un contradicteur et envisage de pouvoir apprendre de lui. Elle cultive ce qu’on appelle des vertus épistémiques. Elles sont précieuses, entre autres au citoyen.

Il y a pour ces raisons un monde entre la raisonnable fermeture d’esprit à propos du théorème de Pythagore et l’ouverture à la discussion sur des sujets comme la sexualité, la place et la valeur des religions, le politique, etc.

L’endoctrinement, au sens fort, est une fermeture d’esprit assurée, complète, butée sur, comme le nom le laisse entendre, des doctrines, des idées et des thèses justement sujettes à discussion, mais dont il devient impossible de discuter.

Il est cependant nécessaire de reconnaître aussi qu’il est légitime et souvent même nécessaire de traiter en classe de doctrines (pensez aux idées politiques, économiques, littéraires, philosophiques, etc., qui sont ou comprennent des doctrines) et qu’il est tout à fait possible de le faire sans endoctriner.

Comment alors l’endoctrinement cherche-t-il à produire cet esprit fermé et buté ?

… et par des moyens particuliers

La liste de ces possibles moyens est longue.

Elle comprend des pratiques comme la manipulation émotionnelle, l’occultation de données importantes, une présentation intéressée des faits et des idées, le refus de considérer, de laisser s’exprimer ou de faire connaître des objections à la doctrine défendue. Je vous laisse compléter le tableau, mais vous aurez compris que chaque fois, on s’écarte de ce que l’appel à la raison demande.

Parvenu à ce point, nous avons une idée plus claire et plus complète de ce que signifie endoctriner. Je vous soumets la définition que propose le philosophe Robin Barrow : « Endoctriner, c’est utiliser des moyens non rationnels dans le but d’établir une adhésion inconditionnelle quant à la vérité de certaines assertions indémontrables, et cela, avec l’intention que les personnes à qui l’on s’adresse s’y tiennent fermement. »

L’endoctrinement peut bien entendu se présenter par degrés, se déployer selon un continuum. Il peut apparaître dans des secteurs où on s’attend moins à le trouver — imaginez un enseignant des mathématiques pour qui le mode d’existence des êtres mathématiques est un argument décisif pour l’existence de Dieu ; ou un enseignant de physique postmoderne ; ou scientiste.

De plus, il faut noter qu’un enseignement peut ne pas avoir réussi à produire ce qu’il voulait produire et restera tout de même endoctrinaire.

Mais nous pouvons à présent revenir à notre préoccupation de départ. Tel cours, tel enseignement, tel curriculum endoctrinent-ils ? Jusqu’à quel point ? Par quels moyens ? Peut-on éviter ce terrible défaut si des éléments des contenus enseignés doivent l’être ? Lesquels et comment procéder, alors ?

À vous de jouer…

Truc et astuce d’enseignant

Un enseignant me dit : pour capter l’attention de ma classe, je conte une histoire comme prélude amusant, intrigant, à ce dont je vais parler.

Bien vu ! Je lui rappelle qu’un certain Platon a déjà fait cela… expliquant par exemple sa vision de l’éducation en racontant comment des prisonniers sortent d’une caverne.

Perles de la semaine

Un trio ! Merci à Richard Guay.

— La mortalité infantile était très élevée, sauf chez les vieillards.

— Jeanne d’Arc n’aimait pas trop qu’on la traite de pucelle.

— L’armistice est une guerre qui se finit tous les ans le 11 novembre.

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