La planète s’invite… aux élections?

Avec l’annonce de la venue de Greta Thunberg à Montréal, la journée de grève et de manifestations prévue le 27 septembre va prendre sans doute une tout autre ampleur. Les militants s’affairaient de toute façon à préparer les événements, mais, n’en déplaise à ceux qui se moquent de Thunberg, voilà peut-être à quoi servent les icônes et les figures charismatiques — bien que j’aie tendance à me méfier de l’héroïsme et des espoirs projetés sur des individus plutôt qu’en la force des liens qui les unissent. Toujours est-il que l’énergie est palpable, si bien que les mobilisations risquent de s’inviter dans la campagne électorale, au Québec, du moins.

Déjà, les trois principaux groupes qui portent les mobilisations pour le climat, La Planète s’invite au Parlement, La Planète s’invite à l’université et Extinction Rébellion Québec, ont souligné le caractère insuffisant des propositions mises de l’avant par les principaux partis politiques en matière d’environnement. On voit là un décalage entre le sérieux avec lequel les partis politiques abordent l’urgence climatique et la place qu’elle occupe dans les préoccupations d’une masse grandissante d’électeurs, surtout parmi les plus jeunes.

Lors du lancement de sa campagne, Justin Trudeau a dit vouloir continuer à se battre pour améliorer les conditions de vie de la classe moyenne, un thème qu’on lui connaît bien, glissant aussi un mot sur l’environnement, en brandissant le spectre du retour à « l’époque Harper » — la seule chose qu’il puisse faire pour vanter son bilan environnemental, sachant combien il a déçu sur ce plan. D’ailleurs, il n’est pas inintéressant de rappeler que son gouvernement n’a pas su élaborer un plan qui permettrait d’atteindre les cibles de réduction de gaz à effet de serre d’ici 2030… même en reprenant les cibles (bien modestes) fixées, justement, par le gouvernement Harper.

Durant son mandat, le gouvernement Trudeau a certes voulu avoir l’air sérieux, en incitant les provinces à se doter d’un plan de réduction des GES, sous peine de se voir imposer la fameuse taxe carbone. On a aussi imposé un plafond aux émetteurs industriels. Or, non seulement les plafonds établis étaient fort indulgents, mais les systèmes fondés sur la marchandisation des droits de polluer ne font qu’offrir aux géants industriels une occasion d’externaliser les problèmes qu’ils créent. Ça, on ne l’a pas beaucoup entendu. Quant à la pression exercée sur les provinces, elle ne peut pas pallier l’impulsion dont aurait besoin l’économie canadienne pour amorcer une réelle transition écologique. À ce titre, les libéraux ont plutôt posé un geste dans la direction opposée, en rachetant le pipeline Trans Mountain.

S’il est facile de critiquer les gestes posés par le gouvernement sortant, il demeure inquiétant que, chez tous les partis qui peuvent raisonnablement aspirer à prendre à le pouvoir, les questions environnementales semblent brandies comme un étendard vide, symbolique. On ne fait tout simplement pas les liens entre l’urgence climatique est ses répercussions dans les vies des gens, des « citoyens ordinaires » que tous tentent de séduire. Tous placent la classe moyenne et les familles au coeur de leur message, et c’est bien normal, mais sans parler vraiment de justice climatique ; sans tracer ce lien indispensable entre les questions socio-économiques et l’environnement, qu’on traite plutôt dans une case à part. On sait pourtant que les changements climatiques et les inégalités sociales sont intimement liés. Les études et les statistiques le rappellent constamment : les changements climatiques aggravent les inégalités et la pauvreté et affectent même le respect des droits de la personne. Pour l’instant, cela s’observe de façon plus spectaculaire dans les sociétés du Sud global, mais c’est aussi vrai au sein sociétés industrielles avancées comme la nôtre.

Pour l’expliquer sommairement : la résilience climatique a un coût, pour les plus pauvres comme pour les gens de la classe moyenne. Le maintien de notre qualité de vie sera de plus en plus difficile à organiser, pèsera de plus en plus lourd dans la vie et sur le budget des citoyens dits ordinaires. En ce sens, la préoccupation climatique devrait être centrale au discours que l’on adresse à la classe moyenne, surtout quand on sait l’importance du rôle de l’État dans la consolidation de celle-ci. Une étude de l’Observatoire québécois sur les inégalités le rappelait encore cette semaine : les impôts et les transferts du gouvernement québécois, plus généreux qu’ailleurs au Canada, avantagent les gens de la classe moyenne, si bien que chez nous, 61 % des Québécois correspondent à la définition de la classe moyenne, contre 57 % dans le reste du Canada. Or, au moment où la pression exercée par les changements climatiques sur les conditions de vie des gens des classes moyennes (et des plus pauvres) risque de s’accroître, les politiques publiques qu’on propose doivent en tenir compte. Une masse critique de citoyens sera confrontée à ces enjeux de façon trop pressante et concrète pour qu’on continue à traiter la question climatique comme une caution morale dépourvue de traduction politique conséquente.

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9 commentaires
  • Jean-Luc Malo - Abonné 13 septembre 2019 06 h 02

    Et le parti vert?

    Madame,
    Bravo pour cette intervention. Vous ne parlez pas du parti vert: pourquoi?
    Hier, j'ai pris l'autobus de Montréal à Chambly et j'y voyais des affiches électorales, dont celle du partie vert illustrant un bébé qui disait à peu près; "prenez soin de moi".
    Et quand je suis revenu vers 16h de Chambly à Montréal, nous étions deux personnes seulement dans ce magnifique autobus climatisé pendant que les autos encombraient la route.
    Quand allons-nous changer nos habitudes?
    Jean-Luc Malo, abonné

  • François Beaulé - Abonné 13 septembre 2019 07 h 56

    Aurélie a échappé le ballon

    Mme Lanctôt est d'une intelligence hors du commun et elle écrit magnifiquement bien. Je lis avec plaisir sa chronique hebdomadaire.

    Je doute cependant de la réalité des liens qu'elle voit entre la classe moyenne et l'environnement. La création de la classe moyenne a été rendue possible par l'essor du capitalisme. C'est par l'utilisation de l'énergie fossile que le développement de l'économie a permis une hausse générale du niveau de vie, d'abord en Occident et puis ailleurs dans le monde. Et cela au détriment de la nature, du climat et des autres espèces animales. Historiquement, la hausse de la consommation et le développement de la classe moyenne, associés à la démocratisation, se sont faits en opposition à la nature.

    La classe moyenne aime son confort et ne veut pas le perdre. Et les citoyens des pays émergents travaillent fort pour se le procurer. L'humanité se soumet au marché parce que la masse des individus croit pouvoir y trouver son compte. En Chine comme aux États-Unis, deux États impérialistes, et ailleurs sur la planète.

    Le système capitaliste, par sa force et son succès, place les individus d'aujourd'hui en opposition avec ceux de demain, avec l'avenir de la nature et de l'humanité.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 septembre 2019 15 h 35

      « La création de la classe moyenne a été rendue possible par l'essor du capitalisme. »

      « La classe moyenne aime son confort et ne veut pas le perdre. »

      Voilà tout est dit M. Beaulé. Alors, sainte Greta, priez pour nous pécheurs écologiques.

  • Robert Bernier - Abonné 13 septembre 2019 09 h 23

    Peut-on être plus concret?

    Vous écrivez: "Une masse critique de citoyens sera confrontée à ces enjeux de façon trop pressante et concrète pour qu’on continue à traiter la question climatique comme une caution morale dépourvue de traduction politique conséquente."

    Ici, au Québec et au Canada, du moins dans les latitudes plus au sud, le citoyen ordinaire ne sera pas touché directement sauf pour ce qui concerne les effets des canicules sur sa santé. Il mettra l'air climatisé au maximum et réchauffera l'air pour son voisin.

    Là où il sentira l'effet de la question climatique, ce sera dans son portefeuille. Une part grandissante de la richesse publique devra aller au système de santé, à la réparation des infrastructures (pensez aux abords de la 132 en Gaspésie par exemple, ou aux bâtiments affectés par le dégel du pergélisol plus au nord) ou à l'aide à l'agriculture par exemple. Soit le citoyen ordinaire apprendra à se priver de services publics qu'il croyait acquis, soit il devra débourser de sa poche pour s'acheter ces services au privé. Et il est certain, de plus, qu'il devra payer de plus en plus cher ses assurances auto et maison. Pensez! Les grandes banques viennent d'annoncer qu'elles vont se retirer graduellement du marché du financement des "réassureurs" (https://www.ledevoir.com/economie/561540/sortie-bancaire-de-la-reassurance). C'est dire combien ceux qui connaissent le mieux l'état de l'économie mondiale, i.e les banques, les assurances et leurs actuaires, commencent (enfin) à prendre au sérieux le changement climatique et ses conséquences.

    C'est donc dans son portefeuille que le citoyen ordinaire commencera à sentir l'urgence climatique. Peut-être commencera-t-il à se passer quelque chose et peut-être nos politiciens devront-ils enfin en prendre acte?

  • Clermont Domingue - Abonné 13 septembre 2019 10 h 19

    Une chose et son contraire.

    Merci Aurélie. Votre texte de ce matin décrit bien l'inconséquence, la contradiction et l'aveuglement de ceux qui nous gouverneront demain

    Mettre plus d'argent dans les poches des gens ou aider davantage la classe moyenne, c'est stimuler la consommation. Or, le consommateur c'est un pollueur.

    Les chefs des partis se disputent les votes des électeurs et ces derniers veulent consommer encore et encore.La planète n'a pas fini de se dégrader...

  • Jean Richard - Abonné 13 septembre 2019 15 h 33

    Imper jaune et gilets jaunes

    À peine quelques jours avant la traversée de Greta à bord du voilier de la princesse, les faiseurs d'image ont modifié le tir. Exit le violet de la doudoune : c'est désormais en imper jaune que l'écostar apparaîtra dans les médias. Des milliers d'images de l'emblématique imper jaune marin moderne se sont mise à circuler dans les médias.

    Savait-on que le jaune avait, dans un certain pays d'Europe, une valeur de symbole qui pouvaient être vu comme aux antipodes de la démarche de la jeune Suédoise.

    Imper jaune contre gilets jaunes : voyons un peu. Derrière l'imper jaune, une famille très aisée. Maman accepte de réorienter (et non d'abandonner) sa carrière de cantatrice d'opéra pour ne plus dépendre de l'avion. Papa troque sa bagnole et se procure une luxueuse voiture à batteries, soi-disant pour ne plus dépendre du pétrole. Rappelons que la Suède fait partie des pays qui subventionnent généreusement l'achat de voitures individuelles à batteries. Les médias ont appris ces choses et bien d'autres en lisant le bouquin de la famille Thunberg.

    Bref, la famille Thunberg pourrait faire partie des ces familles aisées qui parviennent à se donner une belle image, non pas en se privant de quoi que ce soit, mais en réduisant leur niveau de consommation là où ça rend visible.

    Les gilets jaunes, à l'opposé, regroupent en bonne partie des gens qui ont été inconsciemment poussés à la dépendance, dépendance envers la bagnole et le pétrole qui l'alimente. L'augmentation des prix du carburant a une incidence sur le coût du transport et de l'alimentation, entre autre. Or, là où on impose une taxe carbone appelée à augmenter rapidement et qu'on s'aperçoit que les recettes de cette taxe sont généreusement redistribués aux mieux nantis alors que les coûts sont absorbés par la majorité moins nanties, il ne faudra pas s'étonner de voir un jour des gilets jaunes ailleurs qu'en France. Les inégalités accentuées au nom des changements climatiques ? Ça pourrait mal passer un jour.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 13 septembre 2019 21 h 53

      Merci pour la lucidité.