L’argent, nerf de la guerre?

Tout s’achète, semble-t-il, et plusieurs personnes sont à vendre aussi. La corruption possède des racines profondes dans l’humaine nature, toutes cultures unies. Mais à l’heure où la crainte de l’enfer n’épouvante plus grand monde (même chez les croyants d’une confession ou l’autre, la morale élastique autoriserait bien des écarts), on a l’impression que les choses empirent. Capitalisme et mondialisation sauvage vont de pair avec un certain cynisme, de fait.

L’éthique devient souvent un mot creux brandi pour la galerie, bientôt rangé au fond du tiroir à côté de la tirelire des gros sous. Ainsi va l’époque, et passez-moi l’enveloppe brune avec les primes dedans.

Nul milieu n’est épargné, surtout pas celui du show business qui brasse des grosses affaires, à Hollywood surtout. Et comme le cinéma de divertissement cherche ses publics à travers le labyrinthe de plateformes multiples, il doit graisser de plus en plus de pattes pour s’y frayer un chemin. À la guerre comme à la guerre !

Il y a quelques jours, Susan Sarandon faisait une sortie au Festival de Toronto. Accompagnant le film Blackbird, de Roger Michell, l’actrice américaine a laissé tomber le bla bla bla promotionnel pour dénoncer l’industrie des Oscar, que l’argent gangrène.

Sarandon avait reçu la statuette de la meilleure actrice en une ère révolue. C’était pour son extraordinaire performance de la religieuse Helen Prejean dans Dead Man Walking de Tim Robbins en l’an de grâce 1996.

« Il n’y avait pas besoin de dépenser d’argent à l’époque où j’ai été nommée cinq fois et où j’ai gagné, tonnait-elle. Ça n’arriverait plus aujourd’hui. Vous devez en avoir énormément pour vous soutenir et mener une campagne de six mois afin d’obtenir une nomination. »

Actrice engagée, toujours en selle, n’en déplaise aux oiseaux de malheur qui prédisent la déchéance assurée aux actrices de plus de 40 ans, productrice à ses heures, Sarandon peut se permettre bien des coups de gueule.

Et de dénoncer les budgets promotionnels accrus d’une cuvée à l’autre pour positionner les coureurs dans la course aux prix, cousine d’une campagne électorale. Le lobbying est roi, des votes s’achèteraient à coups de cadeaux et de privilèges à des membres votants de l’Académie côté Oscar ainsi qu’aux journalistes étrangers qui décernent à Hollywood les Golden Globes.

Tous ne sont pas corruptibles, mais au royaume du fric, plusieurs se laisseraient graisser la patte sans trop de façons. La promotion sauvage ferait le reste, martelant des titres jusqu’à l’hypnose. L’actrice de Thelma and Louise estime que les Oscar couronnent les interprètes moins pour la qualité de leur jeu que pour leur capacité d’attirer le public avec des gros noms dans des gros films ; causant préjudice aux acteurs et actrices des productions désargentées.

Déjà au temps de sa gloire, Harvey Weinstein donnait le ton en majorant le budget promotionnel des oeuvres de Miramax pour les positionner dans la course aux Oscar. Le producteur déchu put ainsi élever jusqu’aux sommets des films comme Shakespeare in Love et Le patient anglais. Sans investissements colossaux, ceux-ci seraient sans doute restés sur le carreau. Depuis lors, la formule a fait boule de neige.

L’an dernier, Netflix aura dépensé entre 25 et 30 millions pour pousser Roma — oeuvre remarquable au demeurant — dans la ronde. Ce chef-d’oeuvre du Mexicain Alfonso Cuarón aura récolté dix nominations et raflé trois lauriers prestigieux. Sans remporter pour autant la statuette suprême, échue à une production mineure plus consensuelle… et américaine. Mais l’opération musclée de Netflix aux Oscar, après un Lion d’or récolté à Venise, lui permit de percer les chasses gardées du grand écran.

Le cinéma d’auteur gagne parfois à ces tordages de bras. Sans machine à fric derrière, un film de qualité a moins de chances de triompher au Dolby Theater. Reste que les prix dans les grands festivals et les critiques positives jouent un rôle en amont.

Lion d’or pour lion d’or, celui de la Mostra cette année à Joker de Todd Philips, avec Joaquin Phoenix au sommet de son talent en vilain malmené par la vie, met de nouveau le cap vers les Oscar.

Warner Bros investira sans doute des sommes faramineuses dans sa promotion, comme ses concurrents pour d’autres poulains de tête. Mais une chaude rumeur, des ovations, une récompense prestigieuse auront d’abord escorté cet excellent film atypique vers sa victoire éventuelle.

Par-delà les pots de vin, combines et stratégies, de temps en temps, si une oeuvre allie, comme c’est le cas de Joker, un certain potentiel commercial à d’immenses qualités formelles, elle peut gagner la mise à Hollywood. L’argent achète bien des choses, mais pas encore tout. La force d’un film a parfois — pouvoir inestimable de l’art — son mot à dire aussi.

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