Choisir le plus faible

Le premier ministre Legault a justifié la neutralité qu’il a imposée aux députés de la CAQ lors de la prochaine campagne fédérale par son désir de s’assurer de bonnes relations avec le prochain gouvernement canadien, peu importe le parti dont il sera issu.

Pourtant, ses prédécesseurs libéraux ou péquistes ne sentaient pas la nécessité de cette sage réserve. Certes, le premier ministre lui-même s’abstenait de prendre officiellement position, mais ses députés étaient libres d’appuyer le candidat ou le parti de leur choix. Les libéraux faisaient campagne aux côtés de leurs vis-à-vis fédéraux et les péquistes se rangeaient derrière le Bloc québécois.

Lors de l’élection de 1988, Robert Bourassa, qui s’était allié Brian Mulroney pour mener à bien l’entente sur le libre-échange et l’accord du lac Meech, avait néanmoins autorisé son ministre-organisateur, Marc-Yvan Côté, à appuyer le Parti libéral du Canada et à accueillir en grande pompe son chef, John Turner, dans sa circonscription de Charlesbourg.

Si Andrew Scheer veut devenir premier ministre, il doit augmenter de façon significative sa députation au Québec, et les circonscriptions ciblées par les conservateurs sont situées essentiellement en territoire caquiste. Même si ses engagements demeurent vagues, M. Scheer s’est montré plus ouvert aux demandes de M. Legault que Justin Trudeau, et il serait certainement reconnaissant d’avoir un coup de main, mais la CAQ se veut une coalition et de nombreux électeurs qui ont contribué à la victoire du 1er octobre 2018 ne verraient pas d’un bon oeil qu’elle favorise l’arrivée au pouvoir d’un parti qui leur inspire les plus grandes craintes.

Le gouvernement Trudeau fait actuellement pleuvoir les milliards sur le Québec. Global News a calculé que pour le seul moins d’août, il y a fait 1300 annonces totalisant 2,7 milliards, contre 284 annonces et 1,9 milliard en Ontario, et ça continue. En revanche, il s’oppose à l’octroi de tout nouveau pouvoir. Même l’instauration d’une déclaration de revenus unique administrée par le Québec semble incompatible avec sa vision unitaire du Canada.

La perspective d’un gouvernement Scheer n’a cependant rien de rassurant. Dans une lettre ouverte adressée aux Québécois vendredi, le chef conservateur est revenu à la charge avec son projet de « corridor énergétique », qui permettrait de faire transiter diverses sources d’énergie d’un bout à l’autre du pays. M. Legault semble n’y voir qu’une lubie, mais son propre entêtement à établir un « troisième lien » sous-fluvial entre Québec et Lévis démontre bien qu’il faut se méfier des lubies.

Si M. Scheer devient premier ministre, il est permis de croire que Jason Kenney jouira d’une influence bien plus grande à Ottawa que M. Legault, et il n’abandonnera certainement pas son idée de ressusciter le projet de pipeline Énergie Est. Si M. Legault persiste à refuser, son homologue albertain va s’employer à convaincre M. Scheer que la péréquation est décidément trop généreuse envers une province aussi peu encline à favoriser la croissance de l’économie canadienne.

Rouge ou bleu, le prochain gouvernement fédéral comportera son lot d’inconvénients. Tout ce que doit souhaiter M. Legault, c’est que ce gouvernement soit le plus faible possible. Qu’il soit libéral ou conservateur, l’histoire des cinquante dernières années enseigne que la présence d’un gouvernement minoritaire à Ottawa a toujours été bénéfique pour le Québec.

La période la plus faste à cet égard a sans conteste été celle où Lester B. Pearson dirigeait un gouvernement libéral minoritaire (1963-1968). Malgré la vive opposition de certains de ses ministres anglophones, M. Pearson a laissé le Québec se doter d’un régime de pension distinct, qui a permis la création de la Caisse de dépôt, et accepté de lui céder plusieurs points d’impôt. C’est également sous son règne que le Québec a pu faire ses premiers pas sur la scène internationale. L’arrivée de Pierre Elliott Trudeau a mis un terme à ce mouvement d’émancipation.

Du côté conservateur, Brian Mulroney a fait un réel effort pour réconcilier le Québec avec le reste du pays, mais l’accord du lac Meech a échoué. Finalement, c’est la période minoritaire du gouvernement Harper (2006-2011) qui a été la plus favorable : reconnaissance de la nation québécoise « au sein d’un Canada uni », présence à l’UNESCO, hausse de la péréquation… Ces largesses ont pris fin quand M. Harper s’est assuré d’une majorité à la Chambre des communes. L’élection d’un gouvernement minoritaire le 21 octobre ne constituerait pas une garantie, mais elle pourrait soudainement améliorer la compréhension de la différence québécoise à Ottawa.

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