Un gâchis libéral dans Saint-Léonard

La victoire de l’ancien imam Hassan Guillet lors de la course à l’investiture libérale dans Saint-Léonard–Saint-Michel en mai dernier avait semé la consternation au sein de la communauté italienne de cette circonscription montréalaise, qui avait jusque-là envoyé un député italo-canadien à Ottawa. La nomination de M. Guillet, un musulman d’origine libanaise, témoignait certes de la transformation démographique de ce fief libéral du nord-est de l’île de Montréal depuis l’arrivée des immigrants de l’Afrique du Nord et d’Haïti au cours des dernières décennies. Mais la nomination de celui que les bonzes du PLC considéraient comme étant une grosse prise — M. Guillet avait reçu des éloges de partout dans le monde après avoir livré un sermon touchant lors des funérailles des victimes de la fusillade de la grande mosquée de Québec en 2017 en plus d’être un symbole de la diversité si chère au premier ministre Justin Trudeau — avait néanmoins mis en colère les militants libéraux de longue date de Saint-Léonard–Saint-Michel.

Certains déploraient l’absence de vin lors de l’assemblée d’investiture, une concession aux électeurs musulmans venus en grand nombre pour appuyer « leur » candidat. D’autres reprochaient au PLC d’avoir « parachuté » M. Guillet dans la circonscription, loin de son lieu de résidence à l’extérieur de Montréal. Et même si c’était surtout la division du vote des militants italo-canadiens qui avait permis à M. Guillet de se faufiler vers la victoire, plusieurs en voulaient tout de même au parti d’avoir permis un tel dénouement.

On comprend que la campagne de M. Guillet en vue des élections fédérales d’octobre s’annonçait difficile dès sa nomination. Placé contre un candidat conservateur issu de la communauté italienne et appuyé par des personnalités bien en vue, et aux prises avec le mécontentement provoqué par les politiques libérales telle la légalisation de la marijuana, M. Guillet n’était pas devant une victoire assurée.

Il faut dire que les trois derniers députés libéraux de Saint-Léonard–Saint-Michel n’ont pas laissé que des souvenirs heureux dans l’esprit des électeurs de la circonscription. Le nom d’Alfonso Gagliano demeurera à jamais associé au scandale des commandites sous le gouvernement de Jean Chrétien dans les années 1990. Son successeur, Massimo Pacetti, fut expulsé du caucus libéral par M. Trudeau en 2014 à la suite d’allégations d’inconduite sexuelle. Nicola Di Iorio, qui avait raflé la circonscription en 2015 en gagnant presque 65 % des voix, avait démissionné de son poste de député en 2018 dans des circonstances pour le moins nébuleuses. Interrogé sur ses longues absences de la Chambre des communes comme député, il avait prétendu que le premier ministre lui-même lui avait confié « une mission secrète ».

Cela étant dit, les libéraux auraient sans doute balayé de nouveau Saint-Léonard–Saint-Michel le 21 octobre prochain si un candidat italo-canadien avait gagné l’investiture du PLC en mai dernier. Mais la destitution de M. Guillet par les hautes instances du PLC la semaine dernière, à la suite d’une plainte déposée contre lui par B’nai Brith Canada, laisse les troupes libérales dans une position encore plus fâcheuse. M. Guillet a affirmé cette semaine que le PLC était au courant de ses propos antérieurs, jugés comme antisémites et anti-Israël, lorsqu’il a été nommé. Il s’agit d’une accusation grave que le chef conservateur Andrew Scheer a vite reprise à son compte en reprochant aux libéraux d’avoir tenté de « cacher les vues antisémites de l’un de leurs candidats vedettes ». M. Guillet menace maintenant de se présenter comme candidat indépendant, ce qui risquerait de rallier bon nombre des électeurs musulmans de la circonscription que les libéraux avaient voulu rejoindre dans en premier temps avec la candidature M. Guillet. Le ministre de l’Immigration, Ahmed Hussen, l’avait pris sous son aile, et sa candidature avait fait les manchettes à travers le pays.

La stratégie des libéraux risque maintenant de se retourner contre eux. Certains membres du parti imputent la responsabilité de ce gâchis au député d’Honoré-Mercier et ministre du Patrimoine, Pablo Rodriguez, responsable de la campagne du PLC au Québec. Peu importe, il incombe à M. Rodriquez de réparer les pots cassés pour éviter que Saint-Léonard–Saint-Michel ne tombe entre les mains des conservateurs le mois prochain. Le candidat du PCC, Ilario Maiolo, qui fait campagne depuis plus d’un an déjà, jouit de l’appui du propriétaire des cinémas Guzzo, Vincenzo Guzzo, et du conseiller municipal Dominique Perri. Il reste à voir si la plupart des Italo-Canadiens, qui boudaient le PLC pendant que M. Guillet défendait sa bannière, rentreront au bercail si un membre de leur communauté est maintenant choisi pour représenter le parti lors des élections qui auront lieu dans à peine six semaines. Ou si le long règne des libéraux dans Saint-Léonard–Saint-Michel, circonscription maintenant pluriculturelle, tire à sa fin.

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11 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 7 septembre 2019 09 h 09

    Italien, arabe/musulman ou haïtien le comté exprime toujours une position fédéraliste inconditionnelle avec une allergie pour ne pas dire mépris pour les québécois désirant exister comme nation française et autonome.

  • Cyril Dionne - Abonné 7 septembre 2019 09 h 19

    Nous avons été trahis et nous sommes trahis par les libéraux

    La guerre entre les diverses ethnies engendrée par un multiculturalisme malsain commence seulement à montrer son visage. Nous ne sommes pas plus intelligents et fins que les autres nations du monde; nous allons connaître nos guerres entre les différentes factions ethniques dans un futur prochain si l’intégration de ceux-ci dans un idéal communautaire ne voit pas le jour lorsque les conditions de vie vont empirer et se détériorons. Ceux qui pensent que les minorités ethniques font partis d’un bloc indivisible et monolithique, ne connaissent point les différences culturelles et religieuses entre ces nouveaux arrivants. Pardieu, la plupart ont quitté des guerres civiles pour venir chez nous.

    On espère que personne n’est choqué ou surpris d’apprendre que l’ancien imam Hasan Guillet a émis des propos antisémites. La représentante du Minnesota, Ilhan Omar, a fait de même à plusieurs occasions. Mme Omar, un législateur de première année du Minnesota et l'une des deux premières femmes musulmanes élues au Congrès, avait « tweeté » après une journée d'indignation bipartite, affirmant que le soutien à Israël était « tout au sujet du bébé Benjamins », une référence aux billets de cent dollars américains. En fait, ils ne font que continuer les anciens combats ethniques et religieux qui a fait de leur terre d’origine un fiasco social et humain et qui les a forcé de quitter pour aller reproduire les mêmes conditions ici. Misère. Et disons poliment qu’il n’y a pas beaucoup d’amour entre les différentes ethnies à Montréal, surtout avec celle qui importe une idéologie politico-religieuse sortie tout droit du 7e siècle.

    C'est cela, l'état postnational des libéraux. Misère.

  • Luc Lapierre - Abonné 7 septembre 2019 11 h 22

    On jase...

    C'est fou quand même comme on se soucie bien peu de l'origine ethnique du choix d'un candidat, toutes origines confondues, pour autant qu'il s'agisse de débats ou conflits entre minorités. Toute allégation de nationalisme, racisme ou sectarisme larvé paraît d'emblée exclue...

  • Céline Delorme - Abonnée 7 septembre 2019 13 h 14

    Multiculturalisme et clivages de société.

    Citation du texte: "électeurs Italiens contre "musulmans". Voilà où nous en sommes au Canada, après des années d'encouragement du multiculturalisme. Le parti libéral encourage les clivages comjunautaires selon l'origine ethnique, en faisant un électoralisme de bas niveau, et les naïfs croient qu'il s'agit d'une amélioration de société.
    Citation de Amin Malouf éminent intellectuel d'origine libanaise. (Le naufrage des civilisations).
    "Le comportement de certaines forces de gauche est inquiétant,(...) plutôt que de lever l'étendard de l'humanisme et de l'universalisme, elles préfèrent aujourd'hui prôner des comportements à caractère identitaire, en porte-parole des diverses minorités ethniques, communautaires ou catégorielles: comme si, renonçant à bâtir un projet pour la société tout entière, elles espéraient redevenir majoritaires en coalisant les ressentiments. (..) Lorsqu'on fonde sa stratégie sur de tels clivages, on contribue inévitablement au morcellement et la désintégration (de la société) "

    • Hermel Cyr - Abonné 7 septembre 2019 20 h 45

      Très juste remarques Mme Delorme ! Quand cette "nouvelle gauche" aux allures d'une nouvelle droite va-t-elle voir cette importante dérive qui oublie les fondements démocratiques de ses origines ?

    • Raynald Richer - Abonné 8 septembre 2019 09 h 36

      D’accord avec vous, cette gauche est beaucoup plus près des libertariens. Elle fait l’éloge des besoins et des droits individuels au détriment de la vie en société.

  • Raynald Richer - Abonné 8 septembre 2019 09 h 07

    Le vote religieux ?

    “les libéraux auraient sans doute balayé de nouveau Saint-Léonard–Saint-Michel le 21 octobre prochain si un candidat italo-canadien avait gagné l’investiture”

    “rentreront au bercail si un membre de leur communauté est maintenant choisi pour représenter le parti “

    “Ce qui risquerait de rallier bon nombre des électeurs musulmans de la circonscription que les libéraux avaient voulu rejoindre dans en premier temps avec la candidature M. Guillet.”

    Nouveauté, signe des temps ou retour en arrière ?
    Après le vote ethnique, il semblerait que nous avons maintenant affaire au vote religieux.
    Pour quel parti prêchent les Imams ? Sont-ils neutres ou font-ils comme nos anciens curés qui déclaraient en chaire que le ciel est bleu et que l’enfer est rouge?

    L’histoire a démontré que le mélange de la politique et de la religion est toujours un mélange inquiétant.