Le numérique en classe

Il y a une vingtaine d’années sont apparus en éducation ceux que j’appelais les technophiles, pour qui Internet et les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) allaient tout changer. Seuls des passéistes technophobes butés comme moi pouvaient ne pas le voir ou exprimer des réserves.

L’État de la Californie, lui, n’était ni buté ni technophobe, et en 2013 il donnait à chaque écolier un iPad sur lequel était téléchargé le curriculum de la firme Pearson — coût de l’aventure : 1,3 milliard $US, pour quelque 650 000 appareils.

Les passéistes avaient pourtant des arguments.

On fondait une part de notre scepticisme sur, justement, les gargantuesques intérêts financiers en jeu pouvant fausser la donne — ceux des entreprises impliquées, mais aussi ceux des chercheurs : c’est qu’il n’est pas si facile de changer d’idée quand le versement de ton salaire dépend du fait que tu ne changeras pas d’idée….

On rappelait aussi que certaines thèses avancées par les technophiles ne résistaient pas à l’analyse et étaient des légendes pédagogiques. Elles se sont écroulées une à une.

C’est ainsi qu’il n’y a pas chez les nouvelles générations de changements des structures cognitives tels qui justifieraient que l’école les tienne pour des « natifs du numérique ». Ils ne sont notamment pas meilleurs pour faire du multitâche, qui est aussi nocif pour eux que pour tous les autres.

De même pour cette idée alors répandue qu’avec Internet, tout le savoir de l’humanité étant désormais accessible au bout des doigts, on n’a plus à enseigner comme on le faisait autrefois. Prise au sérieux, cette idée aurait incité les successeurs d’Aristote à fermer le Lycée et à recommander d’envoyer tout le monde à la bibliothèque d’Alexandrie…

La mémoire de travail limitée, l’importance des savoirs préalables et du regroupement restaient là, avec les mêmes effets. J’ai souvent cité à ce sujet un exemple emprunté à E. D. Hirsch, qui nous demande d’imaginer un novice cherchant de l’information sur Internet à propos du mot « planète » et tombant sur ce qui suit : « Planète : Tout corps non lumineux qui tourne autour du Soleil. Le mot “planète” est parfois utilisé en incluant les astéroïdes, mais exclut les autres membres du système solaire, les comètes et les météoroïdes. Par extension, tout corps similaire qu’on découvre tournant autour d’une autre étoile sera appelé planète. » Si on sait déjà pas mal de choses, on en apprendra beaucoup en lisant ce passage. Autrement…

La recherche confortait notre scepticisme. Par exemple, on apprenait que les notes prises avec un appareil numérique font utiliser plus de mots (30 %) qu’avec un crayon et du papier et que les élèves qui le font ont de moins bons résultats aux évaluations, que la lecture virtuelle, avec liens sur lesquels cliquer, limite la compréhension et que l’hypertexte et les hypermédias diminuent les performances en lecture, comparativement à la présentation linéaire traditionnelle. On apprenait bien d’autres choses encore, toutes incitant au doute et à la retenue.

Je reconnais aujourd’hui mes torts : je n’avais pas vu alors à quel point ces technologies non seulement peuvent ne pas être très utiles, voire être quelque peu nuisibles, mais peuvent être, et sont en fait aussi parfois, grandement dommageables — et pas seulement en éducation.

Le récent ouvrage de Michel Desmurget (La fabrique du crétin digital) dresse un bilan documenté de ces dangers et s’ajoute à d’innombrables signaux mettant en garde contre les périls du numérique à l’heure de son utilisation massive et hors de contrôle : troubles de la mémoire ; atteinte à la vie privée ; cyberdépendance ; troubles du sommeil, risques d’AVC, prolifération de fausses nouvelles, dénialisme, etc. D’où ces injonctions entendues cette semaine à bannir le cellulaire des écoles, une décision que le ministre les laisse libres de prendre ou non.

Pourtant, il faut le dire, ce monde numérique est là pour de bon, et peut avoir des effets peut-être modestes mais bénéfiques en éducation. L’heure est aujourd’hui à se demander comment l’utiliser intelligemment. Vaste question à laquelle je ne peux répondre. Mais j’avance que, pour le faire correctement, il nous faudra prendre en compte les données probantes. Et elles disent, entre tant d’autres choses, ceci.

D’abord, afin de contextualiser nos décisions et de penser en termes de coûts et de bénéfices, tout porte à croire que des stratégies pédagogiques éprouvées de gestion de classe et de mode d’instruction ont des effets positifs bien plus grands et à bien moindre coût que ceux des TIC, même bien utilisés. Qu’attend-on ?

Ensuite, des projets-pilotes, modestes, ciblés, sérieusement et impartialement évalués, devraient toujours être d’abord tentés.

Enfin et surtout, la préparation des enseignants, leurs besoins, attentes, souhaits, tout cela doit jouer un rôle absolument premier dans tout ce qu’on entreprendra, qui devrait adopter une approche non seulement informée par la recherche, mais aussi partant de la base — plutôt que de venir du sommet et d’être imposée.

Entre autres pour n’avoir pas suivi ce sage précepte, l’expérience californienne évoquée plus haut fut un immense, retentissant et coûteux échec. Deux ans plus tard, presque toutes les écoles avaient abandonné le projet.

Au terme d’une longue enquête du FBI sur l’attribution du fameux contrat, le procureur des États-Unis a finalement renoncé à poursuivre Apple et Pearson.

Truc et astuce de prof

Truc mnémotechnique. L’écrivain Marcel Pagnol rapporte ces vers, créés par son professeur de mathématiques :

« La circonférence est fière

D’être égale à 2PiR ;

Et le cercle est tout joyeux

D’être égal à PiR2»

La perle de la semaine

Elle est de Réjean Martin, qui a reçu une copie sur laquelle on cite l’Ô Canada : « Ton histoire est une des pas pires » (pour : « Ton histoire est une épopée »).

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6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 7 septembre 2019 08 h 08

    Quelle arrogance de prétendre que les technologies numériques sont récentes: Adam et Eve avaient déjà un Apple

    Nul besoin d’être un technophobe pour comprendre que les technologies sont efficaces pour seulement celui qui sait s’en servir. Peut-être un symptôme des générations d’enfants rois; il faut que l’apprentissage soit ludique ou bien, ils démissionnent tout simplement.

    L’aventure des iPad a été essayée très récemment dans plusieurs conseils scolaires ontariens. J’ai été témoin de cette lubie où cette nouvelle technologie était supposée révolutionner le monde de l’éducation. Étant moi-même un fervent supporteur des TIC en salle de classe, je ne comprenais pas pourquoi on s’acharnait à mettre dans les mains des élèves, un petit ordinateur personnel alors qu’ils n’étaient pas au stade de créateurs de technologie, mais seulement des utilisateurs/esclaves. En fait, c’est ce qu’ils ont fait, ils se sont amusés. Nous avons aussi vu la montée du personnel de soutien technologique qui se substituait souvent pour des pédagogues. En tout cas, Apple a fait beaucoup d’argent.

    Ceci dit, M. Baillargeon a raison d’affirmer que les élèves n’avaient développé aucune habileté dans la multitâche. La mémoire de travail n’était pas activée et l’importance des concepts au préalable revêtaient toute leur importance. Ce qu’on a remarqué, c’est ceux qui étaient intelligents, sont devenus plus intelligents et indépendants alors que ceux qui étaient dans la moyenne ou en difficulté, avaient tout simplement régressés. Eh oui, la lecture virtuelle n’aidait aucunement les apprenants au niveau de la compréhension. Ils avaient beaucoup plus de difficultés à cerner l’intention de l’auteur dans la construction du sens, faire un rapprochement personnel avec leur vécu et différencier les différentes formes de discours. Dans les pays de l’OCDE, tout ceux qui ont utilisé la technologie à outrance, ont enregistré des résultats vers le bas en lecture, écriture et mathématique.

    Tout cela pour dire que pour l’apprentissage et la mémoire à long terme, rien ne remplace l’effort et le travail. Rien.

  • Renée Joyal - Abonnée 7 septembre 2019 10 h 17

    Fascination néfaste

    J'abonde entièrement dans votre sens. Il faut de toute urgence se libérer de cette fascination malsaine pour les technologies. Comment les utiliser intelligemment? Voilà une bien grande question. Chose certaine, il ne faut pas qu'elles prennent toute la place, comme c'est souvent le cas actuellement. Autant dans mes enseignements que dans mes conférences, je me suis rendu compte que, sceptiques au début en constatant que je ne recourais que minimalement aux technologies, les étudiants et les auditeurs se sont montrés satisfaits et reconnaissants par la suite d'avoir croisé une prof ou une conférencière "qui leur parlait", qui "ouvrait le dialogue" avec eux. La technologie peut certainement être utile pour communiquer certaines données, mais si on s'en sert à toutes les sauces, elle peut aussi devenir une solution de facilité.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 7 septembre 2019 10 h 39

    "Ton histoire est une des pas pires"

    Ça vient plutôt d'une copie d'élève remise à Jean-Paul Desbiens, le Frère Untel, qui l'a publiée dans ses Insolences, en 1960...

  • Yves Lever - Abonné 7 septembre 2019 11 h 34

    Ton histoire...


    L'histoire comme «une des pas pires» était déjà dans Les insolences du frère Untel en 1960.

  • Loyola Leroux - Abonné 8 septembre 2019 10 h 33

    Le numérique fait-il augmenter le QI général ?

    Normand, pourquoi te servir d’un exemple de la Californie pour assoir ton argument ? Au Québec, dans six cegeps, de 2000 à 2006, plusieurs millions de dollars ont été investis pour offrir tous les cours du secteur général : bio, chimie, philo, français, etc. par ordinateur, à distance. Le projet a été abandonné par la suite.

    J’ai été le responsable des trois cours de philo à distance. Trois rencontres en classe : 1e, 8e et 15e cours pour les examens sur place. Dans mes classes régulières mon taux de réussite avoisinait le 90% avec 5% d’échecs et 5% d’abandon. Dans mes cours à distance, le taux de réussite était de presque 100% mais avec 50% d’abandon. Pour le commun des mortels, au niveau collégial, si un étudiant lâche un cours avant la 5e semaine de la session, cela n’est pas inscrit sur son bulletin. S’il coule après la 5e semaine, la note apparaitra sur son bulletin. Mais il obtiendra toujours la note minimale de 30%, même s’il n’a obtenu que 5% pour son seul examen, pour les statistiques de la Fédération des cegeps et pour son estime de soi.

    Remontons plus loin. Le Cegep de St-Jérôme est un établissement construit en 1974 et entièrement consacré aux NTIC, classes sans fenêtres, moniteurs TV partout, etc. Cet engouement n’a duré que quelques années.

    Dans ces deux cas, ce fut un désastre et la direction a abandonné la promotion des bébelles technologiques. Je subodore le vieux rêves de nos pédagogos qui consiste à vouloir remplacer les enseignants par des machines, comme dans l’avion ‘’Boieng 737 +’’ qui visait à remplacer les pilotes par un ordinateur.