Le prix de l’info

J’ai croisé Pierre Nadeau par hasard il y a longtemps. C’était par une belle journée de printemps. Nous étions devant le célèbre hôtel King David à Jérusalem. Un lieu mythique dont les splendides murs de grès rose furent témoins des négociations de paix en Palestine.

Je me souviens que Pierre Nadeau avait eu des mots gentils. Pour ma part, j’étais simplement impressionné par ce grand Monsieur, symbole pour moi d’une époque révolue. Celle où le Québec se préparait à devenir un pays. Il était donc normal que son journaliste vedette ait cette stature internationale et cette élocution parfaite qui lui aurait permis de faire carrière aussi bien en France qu’aux États-Unis. On n’en est plus là aujourd’hui. Alors que le Québec est progressivement redevenu une province, le journalisme, lui, a depuis longtemps perdu cette aura à laquelle Pierre Nadeau aura contribué comme personne.

On mesure la distance qui nous sépare de cette époque en écoutant les témoignages de la commission parlementaire sur l’avenir de la presse qui se tenait ces jours-ci à Québec. On ne reviendra pas sur la situation économique qui frappe les journaux et le cannibalisme que pratiquent impunément les géants du numérique depuis des années à l’égard d’une presse dont on a trop longtemps oublié que sa diversité est intimement liée à la santé démocratique de nos sociétés.

Dans la majorité des pays européens, il y a longtemps que le pluralisme de la presse est garanti par diverses formes de protection et d’aide de l’État. En France, des journaux comme La Croix, L’Humanité ou Libération seraient depuis longtemps disparus si l’État n’avait pas assuré leur protection de diverses manières. Ces aides vont des subventions directes aux aides indirectes, comme les exemptions fiscales et les taux de TVA réduits (à l’exemple de ce qui se pratique déjà pour le livre au Québec).

Peu importe la forme d’aide que Québec et Ottawa choisiront, l’exemple européen devrait nous apprendre autre chose. Dans presque tous ces pays, la presse gratuite a été exclue de la plupart des programmes pour la bonne raison que la gratuité des journaux fait partie du problème et non pas de la solution. En effet, la crise des médias ne tient pas seulement au fait que les GAFA pillent leurs revenus publicitaires. Elle tient aussi au fait que, depuis de nombreuses années, les journaux gratuits ont pratiqué un véritable dumping à l’égard de la presse traditionnelle. Dès le tournant du siècle, des médias mondialisés comme Métro ont commencé à siphonner leur marché, souvent avec la complicité des sociétés publiques de transport en commun.

En se généralisant sur Internet, ce modèle gratuit a accéléré la crise et supprimé le premier soutien d’une presse libre : ses lecteurs. « Il est normal que la presse gratuite soit exclue de ces aides. À partir du moment où l’on choisit de ne s’appuyer que sur les revenus publicitaires, et non plus sur la contribution des lecteurs, on ne peut pas décider de manger à tous les râteliers », nous avait déclaré l’an dernier l’ancien député socialiste Michel Françaix, auteur d’un rapport sur les aides à la presse.

Il serait scandaleux qu’au Canada et au Québec, contrairement à ce qui se pratique dans la majorité des pays, les journaux gratuits reçoivent le moindre dollar de l’État alors même que ces médias n’exigent pas un sou de leurs lecteurs et pratiquent ce qu’il faut bien appeler une forme de dumping dans un marché déjà en crise. Dans le cas du quotidien La Presse, qui s’est de plus enfermé dans une chimère technologique, cette formule s’est révélée un cul-de-sac, comme le soulignait la semaine dernière dans nos pages l’ancien sous-ministre de la Culture Adélard Guillemette.

Bien sûr, on citera le cas du Guardian, seul grand quotidien de qualité à qui la gratuité semble réussir, du moins pour l’instant. Or, le quotidien londonien, qui a la chance d’être écrit dans la langue de Shakespeare, n’a réussi cet exploit qu’en se mondialisant totalement. Aujourd’hui, 60 % de son lectorat est aux États-Unis, ce qui en fait un quotidien aussi américain que britannique. Le cas est donc unique et devrait le demeurer.

Soulignons enfin qu’aucun pays européen n’exige des journaux qu’ils se transforment en organismes sans but lucratif. Les journaux ne sont pas des organismes de charité. Au contraire, la presse a vocation à être rentable. Et rien ne dit qu’elle ne le redeviendra pas si l’on met fin au pillage éhonté qui règne sur Internet. Le premier ministre François Legault avait donc raison d’inviter les Québécois « à s’abonner à des journaux, à des médias d’ici ». Car, comme l’écrit Guillemette, « l’information a un coût ». C’est pourquoi « il apparaît essentiel de revenir aux abonnements payants et même d’en faire une condition pour avoir accès à l’aide gouvernementale ».

Les Québécois n’ont pas besoin d’une presse mondialisée et gratuite. Ils ont au contraire besoin de médias ancrés dans leur réalité et proches de leurs lecteurs. Des journaux capables de servir leur région et leur pays. Et d’expliquer le monde non pas à des êtres anonymes et sans chair, mais aux gens d’ici, comme le fit avec maestria le prince du journalisme québécois.

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13 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 6 septembre 2019 06 h 03

    C'est en septembre...

    Bonjour M. Rioux et bon retour de vacances!

    Vous parlez des journaux gratuit comme Métro... Ces torchons qui jonchent le sol et qui deviennent de vrais tapis que l'on peut tirer sous les pieds de gens qui n'ont pas le pas solide... De la pollution dans tous les sens du terme selon moi. Publisac et journaux gratuit sont de la propagande polluante... Ça devrait disparaître. Rien est gratuit et quand c'est gratuit c'est ça qu'on nous sert aussi.

  • Jean Lacoursière - Abonné 6 septembre 2019 06 h 05

    Sites web du JdeQ et du JdeM : dumping de l'info écrite


    Comment Le Soleil peut-il concurrencer Quebecor qui donne aux lecteurs (site web) le fruit du travail de ses journalistes de l'écrit ?

    • Louise Boucher - Abonné 6 septembre 2019 16 h 54

      Le publisac contient mon journal de quartier, ce n'est pas un torchon!

  • François Beaulé - Abonné 6 septembre 2019 08 h 19

    Subventionner le journalisme équitablement

    D'abord la « gratuité » de certains journaux ou de celle des radios et des télévisions n'est jamais réelle. Les médias sont, en tout ou en partie, financés par les achats des lecteurs et des auditeurs des biens et services annoncés. Rien n'est gratuit en ce bas monde.

    Discriminer, comme le propose Rioux, entre les journaux, radios et télés dits gratuits et les médias dont les abonnements ne font que financer marginalement le salaire des journalistes n'est pas équitable. En clair, il n'est ni plus ni moins justifié de " subventionner " les journalistes du Journal de Montréal que ceux de La Presse ou les très rares journalistes des radios privées. En passant, admettons que des radios privées utilisent abondamment les journaux pour mettre du contenu dans leurs émissions. Retirons les quotidiens à Paul Arcand et à son équipe et ils n'ont plus rien d'intéressant à dire... Terminés les riches émoluments de ce monsieur financés par une publicité tapageuse.

    Je propose un critère plus rigoureux, celui du financement des médias par la publicité. L'État ne devrait offrir une aide qu'aux médias libres de toute publicité. Il faudrait peut-être procéder par étapes. Fixer un maximum de 50 % puis 30% du budget d'un média financé par la publicité pour obtenir l'aide de l'État.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 septembre 2019 08 h 57

    Super chronique

    «La Presse+» devrait être exclue de l'aide publique parce qu'elle est gratuite. Pourtant, c'est elle que le gouvernement Trudeau vient de choyer dans son récent programme d'aide. C'est le monde à l'envers.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 septembre 2019 13 h 00

      Et depuis peu, on nous sert cet avertissement quand nous consultons le site web de «La Presse»:

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    • François Beaulé - Abonné 6 septembre 2019 15 h 05

      « En autorisant les publicités sur notre site, vous nous aidez à poursuivre notre mission de fournir gratuitement une information de qualité au plus large auditoire possible ». Cette assertion de La Presse est fausse. Les lecteurs de La Presse doivent être exposés aux publicités. Ils doivent aussi acheter les produits annoncés, à défaut de quoi les annonceurs cesseront de financer ce journal. Donc La Presse ne fournit pas « gratuitement » une information de qualité.

      Les citoyens/consommateurs payent deux fois pour La Presse. En achetant les produits et services annoncés. Et via leurs impôts fédéraux, qu'ils lisent le journal ou non.

      Il faudrait en arriver à une formule de financement des journaux qui repose d'abord sur les abonnements. Et ensuite, les entreprises de presse devraient choisir soit le financement publicitaire, soit l'aide gouvernementale. Et non pas les deux. Ainsi Radio-Canada devrait renoncer à la publicité. Et TVA continuer à se priver de l'aide gouvernementale. Même chose pour les journaux. Il faudrait d'abord établir une formule transitoire.

    • David Cormier - Abonné 6 septembre 2019 15 h 44

      Oui, je reçois ce message moi aussi quand je vais sur le site LaPresse.ca. Je peux vous garantir que je ne désactiverai pas mon bloqueur de publicités.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 septembre 2019 09 h 08

    Tout a un prix

    Ah ! les méandres de la mondialisation. On voit maintenant les ravages qui s’opèrent au sein de cette idéologie, un bâtard de Voltaire, et qui est la continuation de néolibéralisme et du colonialisme des empires hégémoniques lointains. Les élites veulent garder leur place privilégiée.

    Ceci dit, rien n’est gratuit en ce bas monde, même la presse gratuite. Il y a toujours un coût indirect et sournois associé à cette forme de journaliste qui frise la propagande. Lorsque les contraintes économiques ne sont pas au rendez-vous, on s’en donne à cœur joie pour véhiculer notre prosélytisme politique comme le fait Radio-Canada et la Presse. Enfin, la propagande de ceux qui donnent les argents des autres nécessaires pour le fonctionnement artificiel d’un journalisme qui en n’est pas un. Et ces argents découlent des contribuables à qui on ne demande jamais comment dépenser leurs argents si dûment gagné. Misère.