Joie sociale-démocrate

J’ai toujours pensé que la social-démocratie était le meilleur modèle politique possible. Sans nier l’efficacité de l’économie libérale, ce modèle met aussi au premier plan la nécessité de combattre le caractère injuste et irrationnel du capitalisme. La social-démocratie, pourrait-on dire, c’est du socialisme pour adultes. Les gauchistes y voient de la résignation. Les droitistes le qualifient d’utopie ruineuse. Pour moi, ce modèle incarne plutôt une sagesse politique qui n’aurait pas renoncé à la justice.

Qu’est-ce, en gros, que la social-démocratie ? C’est un modèle qui adjoint, à l’économie de marché, l’interventionnisme étatique, des politiques sociales généreuses, la présence de syndicats forts et le souci de la concertation entre les partenaires sociaux (État, patronat, syndicats, société civile). Ce qu’on a appelé le modèle québécois, à partir de la Révolution tranquille, correspond, dans l’esprit, à cette description.

Le politologue Alain Noël est l’un des plus éloquents défenseurs de ce modèle. Dans Utopies provisoires (Québec Amérique, 2019, 352 pages), il plaide, en 57 courts chapitres, pour un « horizon social-démocrate qui soit à portée de main et réalisable politiquement, mais suffisamment audacieux et cohérent pour susciter l’enthousiasme, mobiliser les citoyens et guider l’action gouvernementale à moyen terme ». Pas de grand soir révolutionnaire, donc, mais des réformes permettant « d’avancer résolument dans la direction d’une société plus juste ». Dans une époque où l’on entend surtout une gauche tapageuse et désorientée s’opposer à une droite affairiste sans souci du bien commun, un tel discours sonne comme de la musique à mes oreilles.

Impôts et bonheur

Le meilleur argument en faveur de la social-démocratie a notamment été développé par le politologue américain Benjamin Radcliff. En 2013, ce dernier, rapporte Alain Noël, a montré que, « toutes choses étant égales par ailleurs, les gens sont plus heureux dans les pays qui possèdent un État-providence généreux, une économie assez réglementée et des syndicats forts ». Si on accepte l’idée « que la démocratie sert en principe à faire le bonheur des peuples », il appert que la social-démocratie s’impose comme le modèle à suivre.

Un gros État-providence s’accompagne, évidemment, de taxes et d’impôts élevés. Or, si c’est là le prix à payer pour plus de justice et de bonheur, n’en vaut-il pas la peine ? Noël note d’ailleurs que « nos sociétés deviennent plus égalitaires grâce aux impôts » et que, surprise, les pays les plus égalitaires, comme la Suède et le Danemark, toujours dans le peloton de tête du classement des pays les plus heureux du monde, sont ceux qui ne se contentent pas de « faire payer les riches » ; ils mettent tout le monde, notamment la classe moyenne, à contribution, tout en offrant des services et des transferts universels. Ainsi, « tous bénéficient, tous contribuent », et la solidarité en sort gagnante.

À droite, on a dit de ce modèle qu’il était économiquement insoutenable et on l’a accusé d’être à l’origine des dettes publiques. Noël rejette cette thèse. Il explique que les déficits récents des États canadien et québécois sont essentiellement attribuables aux allègements fiscaux consentis par les gouvernements Harper et Charest, dans le but d’affamer l’État pour justifier son désengagement. Les dettes publiques de plusieurs pays, de plus, sont le résultat « des opérations de sauvetage de 2008, rendues nécessaires par les dérives des institutions financières ». Le citoyen social-démocrate, en d’autres termes, n’est pas l’abuseur de fonds publics décrit par la droite.

Le Québec à gauche

Critique sévère des dérapages antidémocratiques de Robert Bourassa, de l’affairisme de Jean Charest ainsi que des attaques sournoises du gouvernement Couillard contre le modèle québécois et de son fédéralisme résigné, Alain Noël se dit convaincu que « la culture politique du Québec penche à gauche ». Le politologue ne cache pas son admiration pour René Lévesque, « le meilleur premier ministre des quarante dernières années », et saluait, en mars 2018, l’esprit social-démocrate du Parti québécois dirigé par Jean-François Lisée, tout en insistant sur les vertus d’un nationalisme inclusif et non populiste.

Ce PQ de centre gauche, en octobre 2018, a mordu la poussière, subissant ainsi le sort de la plupart des partis sociaux-démocrates en Occident depuis vingt ans. Doit-on en conclure que ce modèle est dépassé ? « La social-démocratie, répond Noël, demeure bien sûr imparfaite, mais quelle orientation politique dans le monde actuel a plus accompli pour concilier la prospérité et la justice sociale ? » Il revient aux utopistes raisonnables de la faire revivre, en mettant à profit les « connaissances utilisables » proposées par le sage politologue engagé.

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8 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 7 septembre 2019 08 h 54

    Doit-on en conclure que ce modèle est dépassé ?

    Vous écrivez: "Il revient aux utopistes raisonnables de la faire revivre, en mettant à profit les « connaissances utilisables » proposées par le sage politologue engagé."

    Pourquoi "la plupart des partis sociaux-démocrates en Occident depuis vingt ans" ont-ils mordu la poussière? Parce que la social-démocratie, c'est de la politique "savante", de la politique qui requiert de la réflexion, de la mise en pratique des idées avancées il y a longtemps par Karl Popper pour des sociétés "ouvertes", i.e. prêtes à l'expérimentation pragmatique/pragmatiste sans idéologie. Et c'est là que le bât blesse parce qu'elle demande à chaque citoyen de faire ses devoirs, d'étudier le temps qu'il faut chaque alternative, de ne pas s'arrêter sur des leîtmotiv faciles. Et il semble bien que ça, le citoyen n'en veut pas.

    Ce modèle, loin d'être dépassé, est vécu ici aussi au Québec. Son application fait encore en sorte que le Québec est l'un des endroits les plus égalitaires sinon le plus égalitaire, après redistribution, dans toute l'Amérique du Nord. Il vaudrait la peine d'y réfléchir avant d'avancer que la social-démocratie ne nous a menés nulle part et qu'il faut à tout prix une révolution.

    Quant à l'intervention étatique tant décriée par l'entreprise privée, il faut être aveugle pour ne pas voir que cette dernière est et a toujours été la première à en profiter. Avec toutes les subventions en tous genres, ici et partout dans le monde, il faut bien voir que de l'entreprise privée, qui prend des risques et qui parfois gagne et qui parfois perd, ça n'existe plus, si même ça a déjà existé. Au temps des débuts du capitalisme, ses champions britanniques n'ont-ils pas établi leur dominance mondiale sur la force des canons de la Royal Navy bâtie et entretenue par les impôts prélevés sur le peuple?

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 7 septembre 2019 22 h 33

    Merci!

    Le monde des parutions contemporaines ressemble parfois à une terre à défricher... Or cette vaste occupation chacun peut-il toujours s'en charger seul? Aussi est-ce pourquoi de ce partage, je vous sais gré!

    Je m'obtiendrai donc ma version d'Utopies provisoires de M. NOËL par ma belle librairie de quartier!

  • André Joyal - Inscrit 8 septembre 2019 08 h 32

    Pour paraphraser Churchill...

    la social-démocratie a beaucoup de défauts, mais tous les autres systèmes politico-économiques en ont davantage. Oui, Alain Noël a raison, et je lirai son livre qui semble, à en juger par ce compte-rendu, mettre en évidence les mêmes constats de mon livre publié en 1979 : «Les systèmes économiques: Capitalisme, socialisme et social-démocratie».

    Cet ouvrage m'a valu, en 1982, une invitation du PQ à participer à une table ronde à Québec à l'occasion d'une journée de réflexion. sur la social-démocratie. Il devait y avoir quelques centaines de militants. René Lévesque était dans la première rangée. En soirée, au télé-journal, il a repris une citation d'Olaf Palma qui m'avait servi d'entrée en matière: «Être social-démocrate c'est être plus généreux envers les moins favorisés et plus exigeants envers ceux qui ont la chance de ne pas l'être» (traduction libre!).

    J'ai croisé à quelques occasions Alain Noël lors de colloques ou conférences. Jacques Parizeau fut responsable d'une de celles-ci; Alain Noël était à mes côtés. Non seulement il buvait comme moi les parolles de celui qui allait devenir premier ministre, mais il a rempli des feuilles de notes qu'il a dû utiliser pour le bénéfice de ces étudiants de qui il a toujours été apprécié. Tout comme, moi, j'ai apprécié les quelques articles qu'il a publiés dans ce journal.

  • Olivier Mauder - Inscrit 8 septembre 2019 08 h 32

    Sociale--démocratie

    C'est un modèle qui est critiqué à gauche car tout le monde se réclame de la sociale démocratie, de Macron à Trudeau en passant par Merkel alors que ces dirigeants penchent grandement à droite. La sociale--démocratie ça ne veut plus rien dire finalement.

  • François Beaulé - Abonné 8 septembre 2019 08 h 36

    Les questions environnementales méritent plus d'attention

    La Terre est le bien commun de l'humanité et ce bien dépasse les frontières nationales. L'objectif primordial des gouvernements devrait être le développement d'un mode de vie et d'un habitat respectueux de la nature. La démographie est aussi une donnée fondamentale. Il faut trouver le moyen de stabiliser puis de diminuer la population mondiale sans violence, cela va de soi.

    Or le système capitaliste ne peut se maintenir sans croissance, voilà déjà un immense problème. Et en plus, le marché tend à maximiser la consommation. Il ne mène pas au développement d'un mode de vie pérenne. Il ne cherche pas un point d'équilibre stable, environnementalement parlant. Il faut que les États interviennent pour définir un mode de vie stable et pérenne et les lignes directrices ( "guidelines" ) pour bâtir ce mode de vie.

    La problématique est d'abord philosophique. Le bien commun a un aspect spirituel et relationnel. Qui sommes-nous ensemble ? Que cherchons-nous collectivement ? À l'échelle nationale et à l'échelle mondiale. L'individualisme promu par le libéralisme est toxique pour la société et pour l'environnement.