Voyez comme ils dansent!

Le TIFF démarre jeudi dans la Ville Reine et la Mostra de Venise demeure en selle. Bien entendu, les enjeux sociopolitiques s’invitent à la fête. Le requin Netflix dans la mare, la sélection des femmes cinéastes, la présence ou l’absence de réalisateurs impliqués dans des scandales sexuels demeurent des patates chaudes beurrées de confusion, époque oblige.

La Mostra dans sa lagune, doyenne des festivals à 76 ans, s’offre des réflexes conservateurs face à ces dames. La présence de deux réalisatrices seulement en compétition en fait hurler plusieurs. Toronto, de son côté, se montre fier de dérouler son tapis rouge à un très grand nombre de femmes cinéastes, avec parité cette année dans ses projections de galas si courues.

Le Canada anglais n’est pas l’Italie. Question d’ADN. Eh oui, ça existe… Plus traditionaliste et macho du côté de la botte, plus moderne et politically correct sous la tour du CN aux antennes mieux affinées.

Les rendez-vous de films ne sont pas des îles. Et le mouvement #MoiAussi, né des accusations de viol et de harcèlement sexuel du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, bouleverse toujours le milieu du septième art. Venise a reçu cette année une volée de bois vert pour avoir accueilli en compétition le film J’accuse de Roman Polanski, interdit de séjour aux États-Unis depuis une histoire d’agression sexuelle en 1977.

Son film ne sera pas projeté à Toronto, alors que la plupart des grands titres de la Mostra y rebondissent. Le TIFF joue ainsi de prudence. Aussi Hollywood friendly que le rendez-vous canadien — c’est la saison pré-Oscar pour les deux joueurs —, la Mostra, dans sa vieille Europe plus exotique, peut se permettre quelques sursauts d’indépendance face à cette Amérique si cajolée. Avec bémols, tout de même… Ça se déroule in abstentia du cinéaste franco-polonais. Le cas Polanski est d’ailleurs complexe, avec une ancienne victime qui supplie d’arrêter les procédures. On se retrouve là aussi en pleine purée de pois.

Ajoutez ce sol remué en tous sens sous le mouvement #MoiAussi. Le ténor Plácido Domingo, accusé par plusieurs femmes de harcèlement sexuel, s’est vu récemment ovationné par solidarité au festival de Salzbourg. Effet de ressac.

J’appuie #MoiAussi. Le patriarcat a suscité des abus atroces dont les femmes paient toujours le prix. Mais le mouvement a la faiblesse de condamner plusieurs hommes sans procès. Autant comprendre les arguments de deux camps pour mieux se positionner.

C’est comme pour la parité dans les festivals. Oui, oui, oui. Reste que les femmes demeurent minoritaires à y proposer leurs films. C’est ce qu’évoque du bout des lèvres le directeur de la Mostra, Alberto Barbera, pour justifier la portion congrue des réalisatrices dans sa course au Lion d’or.

Je lui accorde que fixer des quotas pour les compétitions des grands festivals au mépris des considérations de qualité est un jeu dangereux. La parité n’est pas toujours possible à atteindre dans l’immédiat. Reste, du moins, à la viser… Parmi tous les films de femmes à Toronto, Venise aurait pu trouver à mieux puiser. Faut que chacun y mette du sien, sinon on n’en sort pas.

S’il est un bulldozer que ni Venise ni Toronto ne cherchent à freiner, c’est celui de Netflix, affalé dans les deux villes. La présence du géant du Web fait davantage crier à la Mostra, au gros volet compétitif, qu’au TIFF. Ce dernier accueille sans trop de casse ses productions, non primées par jury de toute façon.

La plateforme produit désormais d’excellents films. Ainsi le Roma d’Alfonso Cuarón, Lion d’or à Venise l’an dernier. Cette fois, deux de ses poulains, dirigés par Steven Soderbergh et Noah Baumbach (repris au TIFF), sont de la course à la Mostra.

Netflix tue les salles de cinéma avec la complicité du public. Il triomphe dans de grands festivals comme aux Oscar sans règles ni redevances, sauf en France avec le projet de taxe imposée aux colosses du numérique.

Parmi les rendez-vous de films compétitifs, Cannes fait un peu cavalier seul en interdisant à ses productions la course à la Palme d’or. La grande cuvée du printemps dernier sur sa Croisette lui donne raison, mais était-ce un coup de chance ? Il est possible — je le dis sans plaisir — que l’ouverture de Barbera aux géants du Web soit tôt ou tard celle de tous les directeurs de festival. Ça ne rend pas sa position plus héroïque pour autant. Mais le gros Netflix devra sans doute un jour être dompté autrement qu’à coups d’interdits de séjour ici mais pas là ; plutôt taxé et mis à contribution pour renflouer l’industrie.

Chose certaine, les festivals ne planent pas au-dessus des enjeux planétaires. À eux de s’ajuster, de répondre de leurs choix et de tenter de bricoler, par-delà leurs divergences, un avenir viable sur les sables mouvants d’aujourd’hui. En attendant, voyez comme ils dansent…

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