Dérive brésilienne

Depuis maintenant huit mois au pouvoir, le président du Brésil, Jair Bolsonaro, consterne la majorité de ses concitoyens : son taux d’approbation populaire, selon la grande firme Datafolha, se situait fin août à 29 %, dix points de moins que Donald Trump chez lui.

Intoxiqués par les accusations outrées contre le Parti des travailleurs (PT) « corrompu jusqu’à l’os » (alors que les formations d’opposition PSDB et PMDB l’étaient autant, sinon plus), bien des gens qui avaient voté pour lui… vous diront aujourd’hui, vaguement honteux : « Moi ? Mais non, je n’ai pas fait ça ! » Ils sont pourtant 55 % à l’avoir soutenu, le 28 octobre 2018.

Bolsonaro laisse bouche bée beaucoup d’observateurs étrangers. Par ses provocations incessantes, ses manifestations d’incompétence et d’ignorance, fièrement revendiquées à la manière d’un Donald Trump, anti-science et anti-culture. Et même de grossièreté puérile de niveau « anal » (car cet homme aime beaucoup parler de pipi et de caca… là, on peut dire qu’il a battu Trump sur son « propre » terrain).

Le phénomène Bolsonaro relève certes de l’analyse psychologique, mais il s’agit également, malgré toutes ses incohérences, d’un extrémisme idéologique connu et identifiable.

Le président du Brésil, cinquième population et dixième économie du monde, est militariste et nostalgique lorsqu’il exalte l’armée « protectrice du peuple », fondée à intervenir si bon lui semble. Il est néocolonialiste, animé d’un mépris séculaire, lorsqu’il parle des droits des peuples indigènes, qu’il faut selon lui limiter ou révoquer.

Il est néolibéral dur, à la solde des géants de l’agroalimentaire, lorsqu’il veut démanteler les protections environnementales. Ultranationaliste lorsqu’il dénonce, à son tour, le « néocolonialisme » des dirigeants étrangers qui s’inquiètent pour l’Amazonie et osent le lui dire.

Même si l’Amérique latine, historiquement « périphérique » face aux convulsions du monde, n’a pas l’habitude de donner le ton, le « bolsonarisme » mène aujourd’hui le bal sur la planète des nouveaux populismes.

Les Salvini, Duterte, Orbán et même Trump peuvent se tourner vers lui pour trouver quelques « idées », revendiquer des affinités… même si Bolsonaro n’a pas, sur le plan personnel, la verve ou l’habileté manoeuvrière de ces lointains compagnons idéologiques. Trump, par exemple, sait cajoler et conserver sa base, bien mieux que son homologue brésilien.

Presque malgré lui, Bolsonaro est à la tête d’un pays devenu influent pour le meilleur ou pour le pire, représentant grosso modo la moitié de l’Amérique du Sud (superficie, population, PIB). Un pays où la démocratie est récente et — on le voit bien en 2019 — plus menacée qu’on ne le pensait.

Bolsonaro et sa famille mènent la charge contre la démocratie libérale. Ils veulent la réduire à une façade, dans un continent en proie de tout temps aux populismes de gauche et de droite. Des populismes qui l’assaillent et qui, dans bien des cas, ont juré sa perte.

C’est déjà fait au Venezuela, où l’autodestruction économique et politique est maintenant complète. C’est peut-être en bonne voie en Argentine, où l’expérience libérale du président Mauricio Macri se conclut par un échec préparant le retour des populistes (de gauche ou de droite), diversement regroupés là-bas sous la commune et inusable appellation de « péronisme ».

Ce qui est tragique dans le cas brésilien, c’est que la gauche de ce pays, pendant ses 14 années au pouvoir, avait tenté une autre voie, authentiquement différente.

Sous le charismatique Lula da Silva (emprisonné après un procès politique), puis sous la — très honnête mais terne — présidence de Dilma Roussef, interrompue par un impeachment (mené au Parlement par des corrompus), on avait cherché un nouveau consensus, combinant une véritable promotion économique des classes populaires, dans le maintien des libertés et du pluralisme.

Pendant une décennie, la promotion sociale a été réelle, et l’engagement démocratique du PT, incontestable. Mais la récession économique, les limites (évidentes) de la redistribution, les histoires (réelles) de corruption, et la révolte de la classe moyenne (écartelée entre les riches et les pauvres) ont brutalement mis fin à l’expérience. Et accouché d’un monstre.

L’espoir aujourd’hui, c’est que les outrances, mais aussi la faiblesse patente du personnage Bolsonaro, ne poussent les électeurs à revenir, dès la première occasion, sur leur désastreuse décision de 2018.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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10 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 3 septembre 2019 04 h 33

    La démocratie en débacle?

    Et je me souviens comment les États-Unis insistaient pour avoir des démocraties dans les pays durant la guerre froide.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 septembre 2019 07 h 32

    Ils le savaient...

    On ne peut pas dire que les Brésiliens qui ont voté pour Bolsonaro ne savaient pas à quoi s'attendre. Ce personnage était très connu au pays et il fait exactement ce qu'il avait dit qu'il ferait. Les gens ont probablement voté « contre » les gens au pouvoir à cause de la corruption ou plus probablement de l'apparence de corruption que les élites conservatrices du pays avaient savamment entretenu contre Lula et ses partisans. On se souviendra que le procureur qui a piloté le dossier qui a envoyé en prison l'ex-président Lula est maintenant ministre de la Justice dans le gouvernement Bolsonaro... Il semblerait que la corruption fait partie des moeurs au Brésil et que c'est un combat entre ceux qui sont les plus ou les moins corrompus !

    • Françoise Labelle - Abonnée 3 septembre 2019 15 h 44

      Quand un juge puissant, présumément impartial, est accusé de collusion avec le procureur qui poursuivait Lula à l'exclusion des opposants, on a atteint le fond du désespoir. Même en Italie, pays de la mafia, il y avait des juges véritablement incorruptibles.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 septembre 2019 22 h 45

      Plusieurs programmes du PT avaient aussi sensiblement amélioré le sort des Brésiliens et réduit les inégalités. À ne pas oublier. Même si la population demeure généralement pauvre.

  • André Joyal - Inscrit 3 septembre 2019 08 h 50

    L'héritage de Lula

    Pour avoir séjourné (jamais comme touriste) au Brésil 43 fois depuis 1992, j'ai été sur place témoin de plusieurs campagnes électorales de Cardoso à Dilma, je peux attester la pertinence des propos de notre chroniqueur quand il écrit: «Mais la récession économique, les limites (évidentes) de la redistribution, les histoires (réelles) de corruption, et la révolte de la classe moyenne (écartelée entre les riches et les pauvres) ont brutalement mis fin à l’expérience. Et accouché d’un monstre.»

    Hey ou i: un bien triste héritage. En mars dernier, d'anciens électeurs du PT m'ont expliqué n'avoir pu voter pour ce parti qui les avait trahi en se faisant aussi corrompu que les autres partis. Mais, se doutaient-ils qu'ils changeaient pour encore pire, non sur plan de la corruption, mais sur tous les autres plans? Ils s'en mordent les pouces aujourd'hui en rêvant d'un improbable impeachment.

    • Françoise Labelle - Abonnée 3 septembre 2019 16 h 25

      La déception des électeurs du PT tient certainement en partie à l'intervention du juge Moro, présumément impartial et maintenant accusé de collusion avec les procureurs qui ciblaient Lula à l'exclusion de l'opposition.
      Mais si on en croit l'analyse de C.A. Paillard, prof d'économie politique, datant de 2016 (Comprendre la crise qui touche le Brésil), la déception remonte à plus loin encore. Le PT a voulu donner à l'extérieur une image moderne d'un Brésil tourné vers l'avenir, masquant les problèmes de fond, économiques, politiques et d'infrastructure. La tenue du Mondial a été le point culminant de ce masque doré.
      Pourtant, en 2003, Goldman-Sachs nommait le Brésil parmi les quatre premières économies émergentes.
      Le Brésil a toujours été tributaire du secteur primaire (ressources naturelles et agro-négoce). La crise financière de 2008, d'origine américaine, a frappé durement le Brésil alors que des pays comme l'Inde ou la Chine s'en sont sortis grâce à leur main d'œuvre.
      La déforestation et les incendies tout azimut de Bozo ne visent qu'à accroître davantage la dépendance au secteur primaire de l'agro-négoce.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 septembre 2019 09 h 13

    C'est un peu la même chose en Ontario

    Combien d'Ontariens regrettent aujourd'hui l'élection de Doug Ford, ce pauvre type d'un autre temps.

    • Raymond Labelle - Abonné 3 septembre 2019 22 h 43

      Pourtant, il était si facilement prévisible que ce type gouvernerait mal. Entre autres, il refusait de présenter un programme, refusait de présenter un budget.

      Pourquoi diable ont-ils voté pour lui?

  • Diane Pelletier - Abonnée 3 septembre 2019 12 h 42

    Tyran

    Les tyrans finissent très souvents par être défaits. Ce Bolsonaro le sera bientôt. Il y a un problème en démocratie. Si Donald Trump a réussi à
    se faire élire malgré toutes les révélations qui démontraient sa mysoginie, sa corruption etc etc, le peuple qui l'a élu est respnsable de ses
    choix. Le hic est que ceux qui n'ont pas voté pour lui écopent. Le système d'élection aux USA est trop compliqué, quand on sait
    qu'Hillary Clinton a obtenu 3 millions de plus de voix que son adversaire. Quant on élit un tyran comme Bolsanaro, il ne faut pas trop se
    surprendre de la stupidité sans nom qui caractérise sa gouvernance. C'était écrit dans le ciel.....