Le chien fou

En 2018, aux États-Unis, un grand patron d’entreprise gagnait en moyenne 221 fois le salaire de son employé. En 1965, soit un demi-siècle plus tôt, c’était en moyenne 20 fois plus. En fait, depuis les temps des bas salaires engendrés par la Révolution industrielle, ce rapport de 1 pour 20 fut longtemps courant. Mais dès 1970, les 100 patrons les mieux payés aux États-Unis, indique le magazine Fortune, touchaient un salaire qui correspondait à 39 fois celui de l’ouvrier moyen, soit près du double de ce qu’on avait jugé jusque là suffisant. Cette situation, au désavantage des ouvriers, n’allait pas s’améliorer.

En 40 ans seulement, de 1978 à 2018, la rémunération des patrons américains à la tête des 350 entreprises les plus riches a bondi de 940 %. Autrement dit, le salaire de ces gens-là ne se fonde plus, depuis un bon moment déjà, sur la conscience juste de leur valeur professionnelle, mais sur l’élan débridé de la surexploitation de leurs semblables dont ils profitent.

Bien sûr, le salaire du simple citoyen a progressé lui aussi. Ainsi, pendant ces « Trente désastreuses », le salaire du travailleur moyen a progressé de 12 %. Ce n’est pas rien. Mais quand on compare ces gains avec les salaires orgiaques des patrons, est-ce qu’on trouve vraiment matière à se consoler ?

Ces chiffres, publiés au beau milieu de l’été, proviennent d’une étude réalisée par Lawrence Mischel et Julia Wolfe de l’Economic Policy Institute de Washington. Ce ne sont pas, loin de là, les seuls indicateurs du genre. J’en ai d’ailleurs déjà évoqué quelques autres ici par le passé. Tous constatent que le fossé s’avère de plus en plus grand entre les très riches — ceux que nous appelons désormais le 1 % — et le reste de la population qui les engraisse.

Devant ces écarts de plus en plus disproportionnés, on continue néanmoins de plaider à répétition que la richesse est bonne en soi, sans que soit jamais repensé cet accaparement des richesses.

 
 

La première pelletée de terre qui doit conduire au septième ciel les promoteurs du projet Le Phare à Sainte-Foy vient d’être retardée de quelques mois, a-t-on appris. Il est intéressant de noter les propos favorables à l’édification de cette tour, même lorsqu’à l’évidence la logique la jette par terre en moins de deux. Considérez ce qu’en dit le milliardaire Vincent Chiara, l’homme qui, ces derniers temps, espérait racheter Air Transat.

Dans un Québec de plus en plus provincial, Vincent Chiara est devenu un des plus grands propriétaires immobiliers. Il a racheté, l’an passé, quatre des six immeubles qui logent les quotidiens de Capitales Médias, ces journaux exsangues cédés par Power Corporation, sans qu’on sache trop comment, à l’ancien ministre libéral Martin Cauchon. Le parc immobilier de Vincent Chiara, deuxième en importance dans la Vieille Capitale, s’est ainsi agrandi de l’édifice où loge Le Soleil.

Appelé à commenter la construction de la tour géante Le Phare, le grand projet du groupe Dallaire, le magnat de l’immobilier eut ces mots l’an passé : « C’est sûr que c’est le genre de projet qu’on veut voir se réaliser, mais je ne crois pas qu’il y ait de la profondeur dans le marché pour justifier un projet de cette envergure-là. Mais je répète que j’espère que le projet va se réaliser parce que ça amène de la profondeur à tous les autres projets autour et ça crée de la valeur. » Mais de la valeur pour qui ?

La religion du profit fait main basse sur la vie. Jusqu’à engendrer des aberrations. Dans ce village de la valeur, tout est appelé à être sacrifié, au nom des intérêts de quelques grands prêtres du marché.

La fin supposée du colonialisme et l’industrialisation n’ont pas aboli une concentration de plus en plus grande des richesses entre les mains de quelques-uns. Bien au contraire. En 1960, rappelait l’économiste Serge Latouche, 70 % des revenus globaux bénéficiaient aux 20 % des plus riches de la population. Trois décennies plus tard, cette part grimpe à 83 %. Et l’écart continue depuis de se creuser. Du haut du monticule où trônent le 1 % le plus riche de la population, est-il si difficile de voir les effets produits par cette érosion ? La cavalcade effrénée des profits de quelques-uns n’a pas cessé de piétiner les intérêts du plus grand nombre.

Dans le plus récent numéro du magazine offert à ses clients, le géant Costco publie, parmi ses toutes premières pages, les conseils d’un gourou, Jim Clemmer, qui reproche aux consommateurs leur « insatisfaction chronique au travail ». Il entend « repérer les comportements contreproductifs ». À l’entendre, « chacun a le pouvoir de voir les choses autrement », pour autant que cela ne remette pas en cause les choses telles qu’elles vont ! Dans cet esprit désormais commun, les problèmes collectifs sont sans cesse ramenés à une échelle individuelle : il faut travailler davantage, être productifs, demeurer flexibles, cultiver sa santé, collectionner les bons de réduction, espérer le maintien des taux d’intérêt et surtout, cesser de se plaindre.

Qu’est-ce qui résulte de tout cela ? Sous le grand chapiteau de la consommation, où nous sommes tenus en laisse, notre société ressemble de plus en plus à un chien fou auquel on aurait accroché à la queue des boîtes de conserve vides. Sans d’abord comprendre qu’il doit en premier lieu s’arrêter pour taire le bruit qui l’accable, la pauvre bête continue de courir dans tous les sens, en s’affolant davantage à mesure qu’elle produit plus de nuisances.

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