Un été sous influence

Il ne faut pas sous-estimer l’influence du large. Joblo face au soleil couchant de Métis-sur-Mer.
Photo: Hugo B Cardinal Il ne faut pas sous-estimer l’influence du large. Joblo face au soleil couchant de Métis-sur-Mer.

Un autre été assassin. D’autres canicules et des feux. La serre nous enserre. Le barbecue n’est plus tout à fait festif. Vous l’aurez, votre steak… bien cuit. Cramé même. J’espère que Bégin a de bonnes recettes pour ça aussi.

Je relisais mon texte de retour de vacances du 31 août de l’année dernière — Petite fin du monde aoûtée — et j’aurais pu vous le resservir en intégralité. Hormis l’ex-mari mentionné quelque part, rien n’a changé. C’est même pire. Nous sommes tous à cran, à chercher un coupable. Nous assistons à un divorce planétaire. Quand ce ne sont pas les Chinois et nos cochonneries, c’est Trump, et quand ce n’est pas lui, c’est Bolsonaro.

J’ai été longue à revenir cet été. Ceci expliquant cela, et je l’expliquerai une autre fois. Longue à réparer, mais je n’ai pas chômé, médusée d’observer ce monde auquel (comme bien des gens) je ne me sens plus appartenir ni par le coeur ni par l’esprit. J’ai renoncé, je crois. Calmement, tranquillement, paisiblement, j’ai fini par accepter l’inacceptable : notre insignifiance.

Je suis probablement une enfant de l’utopie hippie qui a toujours pensé que les frontières étaient de trop. L’histoire est en train de nous prouver qu’effectivement, la médecine sectionnelle n’y pourra rien, les murs non plus. La bêtise l’emporte quand la violence ne fait pas le reste.

L’espoir, la seule forme de mensonge qui soit absolument essentielle pour vivre

Il faudra songer holistique cette fois. Le Brésil ne voulait pas des bidons d’eau du G7. La Terre a le cancer du poumon, les deux lobes sont atteints, Afrique et Amazonie, et nous sommes là à nous montrer du doigt, à chercher la clé sous le lampadaire, parce que c’est là qu’il y a de la lumière. La solution viendra de l’ombre. Comme une petite Greta sortie de nulle part.

Les gens s’engueulent sur Facebook parce que les photos d’incendies ne sont pas les bonnes. Y’a rien qui ressemble plus à une photo de feu de forêt qu’une autre photo de feu de forêt. Vous saviez que les êtres humains sont trois fois moins nombreux que les poulets ? Et nous caquetons, nous cocoricotons, nous ergotons comme des poules sans tête. Ça fera de beaux films dystopiques avec la peau bien rôtie. Y’a même un colloque de collapsologie prévu à Montréal, début septembre, sur l’effondrement. Des intellectuels de bonne volonté en sont à repenser la suite, la fin de ce monde. On les traitera de pessimistes, bien sûr. Mais l’événement affiche complet.

Changer d’univers

Pour refaire le monde, il faut changer de paradigmes. Cet été, je me suis employée à tout revoir, sous influence. Que ce soit dans la volupté, la fumée ou la nature, il suffit de fermer les yeux pour les ouvrir grand. De toute façon, nous les avons fermés si longtemps.

C’était une méthode éprouvée dans les années 1970, où le mouvement écologique, peace and love, bed-in, sit-in prenait forme ; la musique et la drogue faisaient le reste. Mon B de bientôt 16 ans écoute du Bob Dylan sans savoir ce que sous-tend Knockin’ on Heaven’s Door ou Mr. Tambourine Man.

En pleine canicule, je me suis évadée au fentanyl (sous supervision médicale) pour une coloscopie. Je suis guérie, paraît-il. Vous m’étonnez. Disons que je poursuis ma guérison sans opioïdes.

En juillet, j’ai assisté à une soirée de ganja yoga pleine conscience dans la position de la sauterelle avancée. Mon ami « lumineux » s’est même fait flatter les pieds par la prof. C’était plein de bienveillance et d’amour sous l’effet du cannabis. Pourquoi pas ? Namasté Justin.

La différence entre une démocratie et une dictature, c’est qu’en démocratie, on vote avant d’obéir aux ordres. Dans une dictature, on ne perd pas son temps à voter.

Je pourrais vous parler d’Osheaga au parc Jean-Drapeau et des volutes qui circulent là. Je me suis contentée du beat et du visuel qui vous rentrent dans le corps, de l’ivresse contagieuse qui m’entourait, de la musique survoltée des Chemical Brothers. Quel trip. Et j’ai payé mon billet pour vous le dire : 125 $ le voyage de six heures, entourée de milliers de futurs révolutionnaires. Des touristes allongent 1250 $ pour la fin de semaine complète, section platine. Ça ferme un peu tôt, mais c’est la faute à Saint-Lambert.

J’ai fait de la mer aussi, des étoiles au large de Gaspé. C’est puissant, le large, on ne le dira jamais assez.

J’ai aussi assisté à une cérémonie d’ayahuasca, la plante mère venue d’Amazonie. Ça, ce n’est pas de la drogue, plutôt une guérison holistique étalée sur deux jours. C’est légal au Canada si vous croyez en un dieu. Je vous en reparlerai lorsque j’aurai un peu assimilé Dieu. Ce fut le plus grand voyage de ma vie, toutes catégories confondues.

Des champignons à Bukowski

J’ai aussi « fait » des chanterelles de Mireille et celles infusées à la vapeur de gin Radoune à Gaspé. Michael sèche les champignons forestiers qui ont servi à parfumer le gin. Je vous dis pas le plat de fettucine. Dieu n’est pas loin.

Toutes ces expériences éparses m’ont aidée à retrouver une perspective globale. C’est un peu ce que nous avons perdu, non ? La capacité de repenser ce monde dans son ensemble puisque nous faisons partie d’écosystèmes interdépendants.

Ces parenthèses m’ont toutes menée vers l’amour. Pas plus universel ni puissant que ça. De l’amour en vrac, gratuit, pour tout. On me surnomme Josée born again Blanchette.

Ce n’est pas le brasier le problème ; c’est l’égoïsme, l’avidité, le goût du pouvoir, le manque de gratitude, de générosité, de visions. J’insiste sur le pluriel.

J’ai retrouvé Bukowski aussi cet été, ce poète américain sous influence. Plusieurs le considèrent comme un gourou de croissance personnelle. « Le succès est toujours dangereux. Cela peut faire un trou de cul de n’importe qui » [il n’a pas tort] et « l’esclavage ne fut jamais aboli, il a été étendu afin d’inclure toutes les couleurs ».

Nous sommes esclaves d’un mode de vie. Et nous assistons désormais à cette foire d’empoigne où chacun érige le sien en guise de bonne conscience. Les zéro-déchet, les véganes, les ceux qui n’ont pas d’auto, qui ont abandonné le papier essuie-tout ou leurs deux résidences et les plus vertueux qui ne prennent pas l’avion.

Tout ne se vaut pas, malheureusement. Pétris de culpabilité et d’inaction, mais trois fois moins nombreux que des poules, nous nous garrochons des « oui, mais » au visage. Et le mot « espoir » ne fera jamais le poids devant le « courage ».

Nos petits drames personnels se jouent désormais sur fond de show de boucane.

Ah, oui ! Il y aura des élections bientôt. Je m’appliquerai à ne pas vous en parler.

Je ne suis pas une bonne influence.

Visité l’expo HUM(AI)N au Centre Phi. Notre réalité nous limite à nos cinq sens, le plus souvent. Voilà l’occasion de dépasser nos frontières personnelles grâce à la réalité virtuelle. Ces neuf œuvres où l’intelligence artificielle est également convoquée nous invitent dans le futur au présent. J’ai pu faire un trip de sept minutes d’ayahuasca dans la jungle amazonienne sans me vomir l’âme, mais ça demeure visuel et incomplet. Un beau détour ! L’exposition se termine le 29 septembre.

A-do-ré les dix courts épisodes intitulés Une espèce à part ? sur Arte. Le mot-clic ? « Insignifiant ». Cette série fouillée replace la part de l’humain dans l’univers et dans l’histoire de notre planète (la présence d’Homo sapiens compte pour 0,004 % du récit), qui fait partie de 400 sextillions d’étoiles visibles. Prenez une demi-heure de votre précieux temps pour visionner ce bijou de série et méditez un peu sur notre avenir, tout en vous rappelant que chaque minute, nous produisons quatre mille tonnes de déchets. Chaque année, nous détruisons aussi 13 millions d’hectares de forêt. La conclusion ? L’humain est « maître de tout, mais ne se maîtrise pas ». À voir sans faute. 

Lu cet article sur l’écoféminisme dans Slate : « Comment l’impératif écologique aliène les femmes. » En général, ce sont les femmes qui, sur le plan domestique, consacrent leur temps à chercher des solutions pour fabriquer leur yogourt et leurs poudres à récurer. Générationnel ? J’en doute. Mais je ne demande qu’à être détrompée. 

JOBLOG

Un par un, j’influence

Samedi dernier, je courais dans ma verte banlieue lambertoise à huit heures du matin. En passant devant un petit parc, je l’aperçois, assis dans le gazon, sa tasse de café, son joint, son chien. Je poursuis ma course en écoutant Black Madonna de Cage the Elephant, puis je rebrousse chemin. Je suis allée m’asseoir à côté de lui. Il a eu l’air surpris. « Tiens, écoute ça ! Ça va bien aller avec ton joint. » Il a pris l’écouteur, a hoché la tête et m’a demandé le nom de la pièce musicale. Il l’a téléchargée sur son propre téléphone tout en me racontant sa job, ses emmerdes, sa démission il y a une heure, les heures supplémentaires. 33 ans, écœuré. Je lui ai dit que j’avais pris tout l’été de congé « à mes frais » pour éviter le burn-out. Il m’a enviée. Il m’a fait un sourire large comme une porte de grange : « Merci man ! » Il avait éteint son joint. Y’a des drogues bien plus douces que le weed.


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