Données massives et crise des médias

La crise des médias ne résulte pas d’une désaffection pour les contenus qu’ils produisent. Les gens consomment plus que jamais de l’information. Ils en consomment de plus en plus sur les plateformes en ligne et les réseaux sociaux. La crise qui fragilise nos médias découle du déplacement des revenus publicitaires. Les revenus vont vers les plateformes qui ne produisent pas les contenus contribuant pourtant à les rendre attrayantes aux consommateurs d’information. La crise est aggravée par le choix de ne pas tenir compte de la valeur des données massives largement accaparées par les plateformes en ligne. Pourtant, la répartition de cette valeur au sein de l’écosystème médiatique est un enjeu central des politiques numériques que les États tardent à mettre en place.

Les plateformes en ligne sont en apparence gratuites pour les usagers. Les contenus y sont proposés avec de la publicité ciblée grâce au traitements massif de données. Les usagers paient indirectement ce qu’ils obtiennent en ligne par les données qu’ils produisent du fait de leurs mouvements au sein du monde connecté. Cela a une grande valeur puisque c’est ce qui permet de vendre de la publicité ultra-ciblée. C’est cette valeur qui échappe aux producteurs d’information.

Le consommateur désormais éditeur

De plus en plus d’internautes ont pris l’habitude d’accéder aux contenus médiatiques par l’entremise des réseaux sociaux. Les fils d’actualité qui s’affichent chez les détenteurs de comptes reflètent leurs prédilections et leurs préférences. Par exemple, le fil d’actualité de Facebook ou de Twitter est en bonne partie déterminé par les préférences de l’individu, celles qu’il a configurées ou celles révélées par divers indices et les données produites par la compilation de ses faits et gestes. Les plateformes en ligne engendrent ainsi un transfert du contrôle éditorial vers le consommateur.

Alors que, dans le modèle médiatique traditionnel, l’information est hiérarchisée selon les choix d’un éditeur, les réseaux sociaux ordonnancent les contenus en fonction des prédilections individuelles. Bon nombre de consommateurs d’information semblent de plus en plus enclins à accéder aux informations en fonction de leurs préférences et de leurs prédilections.

Le marché de la publicité en ligne repose sur la mesure et le calcul de l’attention. Les mouvements de tout un chacun produisent des données qui permettent de mesurer avec un grand degré de précision ce qui intéresse chaque individu connecté. Cette capacité de calcul et de mesure de l’attention est désormais aux mains des plateformes en ligne. Celles-ci sont en mesure de détecter rapidement et automatiquement ce qui a toutes les chances d’intéresser individuellement chaque internaute.

L’engouement des individus pour les plateformes comme les réseaux sociaux et les moteurs de recherche tient en bonne partie à la capacité de ces environnements de livrer des contenus personnalisés. C’est comme si le kiosque à journaux d’antan avait été en mesure de confectionner, chaque minute pour chaque individu, un journal qui correspond à ses choix, à ses humeurs et à ses croyances et en plus d’y insérer de la publicité (qu’il vend lui-même aux annonceurs) ciblant exactement les intérêts de chacun des lecteurs.

Les internautes choisissent de plus en plus de consommer ces contenus en fonction de leurs préférences plutôt qu’en fonction de l’ordonnancement qu’en ont fait les éditeurs de chacun des médias. Une portion significative de ces contenus originaux émane des journaux, des radios ou des télévisions. Par contre, la publicité et les revenus qui viennent avec sont contrôlés par les plateformes. Leur maîtrise des données leur permet d’en réaliser la valeur. Et cela, sans avoir à assumer le fardeau de la production des contenus. C’est cette dissociation entre la production d’information et la création de valeur que toute politique numérique digne de ce nom doit résoudre.

En d’autres mots, les réseaux sociaux procurent à chacun une capacité de faire comme s’il était son propre éditeur des contenus correspondant à ses intérêts. De plus en plus, les citoyens se comportent en « consommateurs » friands de choisir ce qui les interpelle en tant qu’individus. Ils ne cherchent plus vraiment une publication qui reflète les priorités et les visions d’un éditeur qui aura professionnellement sélectionné les informations selon ce qu’il juge important.

Les fausses nouvelles

Les plateformes procurent un espace qui permet la personnalisation de l’offre d’information en fonction des prédilections calculées au moyen des procédés d’analyse des données massives.

Le phénomène n’est pas étranger à la foison de fausses nouvelles puisque les processus d’analyse de données calculent les préférences individuelles. Que cela révèle qu’une portion des usagers préfèrent se faire raconter que la terre est plate (et autres faussetés) illustre l’ampleur des enjeux démocratiques engendrés par le choix des États de laisser sans régulation les processus fondés sur l’analyse des données massives. En négligeant de réguler adéquatement, les États laissent prospérer un modèle qui récompense la fausseté délibérée.

Le défi des politiques publiques et de tous ceux qui croient que l’information de qualité est un ingrédient crucial des processus démocratiques est d’assurer la réallocation des ressources tirées des processus de valorisation des données vers les producteurs d’information et le journalisme de qualité.

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