La résistance contre Pékin

Visiter au coeur de l’été — sans besoin de visa ni crainte de se faire suivre ou appréhender — les deux « morceaux de Chine » rétifs que sont (à leur corps défendant) Hong Kong et Taiwan, c’est voir concrètement ce que pourrait être une « autre » Chine que celle qu’on voit tous les jours dans notre soupe.

Une Chine qui accepterait le pluralisme politique, les manifestations antigouvernementales et une presse libre. Une Chine qui échapperait à la fatalité autoritaire, dont on prétend parfois qu’elle est nécessaire, inscrite pour l’éternité dans l’ADN de ce pays.

On répète la même chose au sujet de la Russie, autre puissance qui, sous la poigne d’un écrasant chef suprême, opère au XXIe siècle un retour en force à l’international…

On connaît la chanson : « La démocratie à Moscou ou à Pékin ? Mais vous n’y pensez pas ! Ces peuples-là ont besoin de pouvoirs à poigne pour prospérer, pour ne pas exploser, ou même simplement pour survivre comme nations. » Puissance des mythes…

Pourtant, l’actualité à Moscou (manifestations pour des élections locales libres) et, pour le cas qui nous occupe, dans la périphérie chinoise prouve le contraire. La mobilisation pour la démocratie et les libertés à conquérir (Russie) ou à préserver (Hong Kong, Taiwan) y est forte. Elle est le fait non pas de « mains noires » (expression utilisée par Pékin) tirant les ficelles, comme l’allègue la propagande, mais bien d’acteurs sociaux et politiques enracinés dans leur réalité, déterminés à se battre pour une certaine idée de la liberté, pour la séparation des pouvoirs (police, justice), etc.

À Hong Kong, j’ai vu de près ces milliers de manifestants, dont l’immense majorité agit pacifiquement. Malgré quelques dérapages, la majeure partie des violences depuis le début juin a été le fait des forces de l’ordre.

En dépit de nouveaux affrontements ce week-end (usage de gaz lacrymogènes, de canons à eau et d’au moins un tir de sommation par la police), aucune vitrine n’a été brisée, il n’y a eu absolument aucun pillage… et ce, depuis trois mois. Certains manifestants sont même revenus faire le ménage après leurs sorties dans la rue ou dans le métro !

Ce n’est pas un mouvement joyeux. La couleur emblématique des jeunes qui défilent est le noir. Le noir de l’angoisse ; l’angoisse de perdre ce qu’on a.

À Hong Kong, on ne demande pas l’impossible. On ne se projette pas dans un avenir radieux, utopique. On ne veut pas « renverser le pouvoir ». Les vrais indépendantistes sont ultra-minoritaires. On demande simplement que ce pouvoir local défende, contre Pékin (qui veut l’éroder), le principe « un pays, deux systèmes » officiellement garanti jusqu’en 2047.

On est ici bien loin de Mai 68, de l’ultragauche occidentale. On veut simplement conserver les libertés actuelles — séparation des pouvoirs, liberté d’expression et d’association — et la crédibilité économique de la troisième place financière du monde. On aimerait aussi le suffrage universel. Bien sûr, les jeunes vous parleront du coût de la vie et des inégalités. Mais la « révolution » hongkongaise est politique, morale, identitaire avant d’être économique. Elle est (au sens premier) conservatrice : « Laissez Hong Kong être Hong Kong ! »

À Taiwan aussi, lorsqu’on aborde la politique, « l’angoisse de la perte » affleure rapidement. Le rapport avec la Chine, actuel et futur : voilà le grand, le principal, l’écrasant sujet du débat public. Sommes-nous chinois, ou non ?

Entre tenants de l’accommodement (affaiblis par ce qui se passe à Hong Kong) et partisans de la fermeté face à Pékin (ligne de l’actuelle présidente Tsai Ing-wen), les débats sont vifs dans l’île indépendante. Zappez entre les chaînes de télévision pour en avoir une idée : des débats inimaginables à Pékin.

Ici, on suit avec inquiétude les événements de Hong Kong. Réflexion entendue à Taipei : « Si Hong Kong y passe… nous serons les suivants ! »

À Hong Kong, le pessimisme ne confine pas au désespoir. Cherchant à se convaincre eux-mêmes, vos interlocuteurs vous diront : « Hong Kong n’est pas Tian’anmen » ; « 2019 n’est pas 1989 ». Et « les Chinois auraient trop à perdre s’ils intervenaient directement ».

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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4 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 26 août 2019 11 h 09

    Belle apologie de la démocratie...

    Sans en mentionner toutes les dérives, bien sûr! Votre analyse sonne faux, monsieur Brousseau, quand on considère toutes les manipulations et l'ingérence du National Empowerement for Democracy en Europe de l'Est, des coups d'états dirigés par la CIA en Amérique du Sud et la sacro sainte alliance des USA avec l'Arabie Saoudite qui n'ont pour but que d'assurer l'hégémonie économique de l'oncle Sam. Loin d'être le rêve d'une vie meilleure, le mot démocratie sonne de plus en plus faux.

  • Michel Lebel - Abonné 26 août 2019 12 h 34

    Plus de liberté!

    Quoi espérer de la Chine ou encore de la Russie? Bien malin qui peut le prédire avec certitude. Il ne faut espérer qu'une chose, soit que plus de liberté y soit présente. Ce ne sera pas aisé, mais ces deux dictatures ont la faiblesse de leur autoritarisme. Leurs pieds sont en fait d'argile. Toute dictature a un jour une fin. Il faut soutenir la liberté à Hong Kong.

    M.L.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 26 août 2019 15 h 48

    La démocratie

    Il est présomptueux de prendre pour acquis que la démocratie est le meilleur système pour gouverner l'homme.. Quant à moi, je la considère comme une faillite. Car, la démocratie (occidentale) est supplantée par l'odieux capitalisme qui nie le principe premier d'égalité même. Il faudrait l'amender; et c'est impossible. La Chine conjugue capitalisme avec marxisme, avec bonheur : la pauvreté qui ronge les démocraties est jugulée et sera un jour abolie. La révolte de Hong Kong , tout comme celle des Gilets jaunes français, s'éteindra comme feu de paille.

  • Pierre Rousseau - Abonné 26 août 2019 16 h 14

    Pas si simple

    Cette soif de « liberté » a été cultivée à Hong Kong et Taiwan depuis plusieurs décennies et c'est un système connu. Par contre en République populaire de Chine, ce que la grande majorité des Chinois connaissent, c'est l'autorité suprême du parti communiste. On peut dire la même chose en Russie où c'est surtout les gens plus éduqués qui combattent l'autocrate Poutine; le peuple semble s'en satisfaire...

    D'un autre côté, les démocraties occidentales peuvent devenir bancales. Les ÉU, ce parangon de démocratie, sont présidées par un amoureux des dictateurs comme Poutine et Kim Jon Un... Sans parler des coups d'état à répétition organisés par la CIA depuis des décennies et qui résultent souvent par des dictatures autoritaires qui ont peu de respect des droits humains (le plus récent, au Honduras, est particulièrement déplorable).

    Alors, oui, vive la liberté, pourvu qu'elle soit réelle !