Le cas Myrli

Elle a un nom un peu compliqué. Qu’importe puisque Myrli ne souhaite pas le voir publier au long, afin d’éviter de se retrouver montrée du doigt sur les chantiers. Elle est attachée par un harnais, tout en haut du bras télescopique d’un chariot. J’ai trouvé à lui parler, depuis ces hauteurs, grâce à une fenêtre ouverte. Sur son casque, bien en vue, le numéro de la section locale de son syndicat. Je suis toujours aussi étonné, année après année, de constater que les médias parlent si peu du monde ouvrier.

« Quand j’ai commencé, je ne savais pas la différence entre un clou et une vis. J’ai tout appris à l’école. » À l’École des métiers de la construction, on apprend à distinguer une vis d’un clou, mais bien d’autres choses surtout. « Personne chez moi, pas mon père en tout cas, ne m’a montré comment tenir un marteau ou comment fonctionnent les différents outils. J’ai vraiment tout appris. »

Elle en a bavé, mais n’a rien regretté. « J’étais manuelle. Je le savais. C’est ce que je devais faire. Et c’est ce que j’ai fait. »

Au départ, personne n’a voulu d’elle sur les chantiers. On ne voulait même pas lui donner une chance. Rien. « Au début, tu dois te présenter avec ta boîte à lunch au petit matin. Tu arrives très tôt. Et tu demandes à ce qu’on t’essaye. Moi, on ne m’a jamais prise. » Parce qu’elle est noire ? Parce qu’elle est une fille ? « Parce que je suis une fille surtout. »

Pour aider, elle va donc camoufler la vérité. « J’ai fini par faire accroire que je n’avais pas d’enfant, que j’étais lesbienne. C’est un univers vraiment macho, la construction. Tu n’as pas idée à quel point ! Que tu sois grosse, laide, enfin n’importe quoi, ça court après tout ce qui bouge… » Après un an et demi, elle lèvera un peu le voile dont elle recouvre sa vie.

« Au party de Noël, ils ont bien vu que je n’étais pas seule. Mais ça a pris un an et demi avant que je le dise. Et si je repars sur un autre chantier, je vais encore faire croire que je suis gaie. Ça passe mieux. »

Pendant deux ans, pour vivre, elle est forcée d’accepter un travail de réceptionniste dans une compagnie de placement. « J’ai continué d’essayer quand même. Je voulais vraiment faire ça. Et puis j’ai eu ma chance. » En raison de son nom, un peu ambigu, on a pensé sur papier qu’elle était un garçon. Un matin, un gars de chantier manquait d’ouvriers. On l’a appelée. Elle s’est présentée sans hésiter, créant la surprise quand elle est arrivée.

Deux autres filles travaillent désormais sur le même chantier. « C’est moi qui ai fait entrer la dernière. » Son patron est un des rares, dit-elle, à engager des filles.

Je lui ai parlé, au patron. Il en tire une certaine fierté. Et de la publicité.

Mais c’est d’un système qu’il s’agit. Pas d’un patron. Car à y regarder un peu vite, on en viendrait presque à croire qu’il existe de bons et de méchants patrons. Bien sûr que, devant les principes d’égalité au travail, il y en a de plus sensibles que d’autres. Mais là n’est pas la question.

Ma première réaction, en rencontrant Myrli, est qu’il en faudrait plusieurs comme elle. Et puis non. Cela n’a aucun bon sens : on ne peut exiger de chacun, en société, qu’il soit exceptionnel. Si formidable soit quelqu’un comme Myrli, c’est d’un système qu’il s’agit.

Il faut 4000 heures de travail à un ouvrier avant d’être considéré comme « compagnon », ce qui assure une autonomie de décision et un salaire plus élevé. Encore quelques heures à piloter des chariots télescopiques, à charrier et à appliquer du béton et des enduits, et ce sera chose accomplie pour Myrli.

Reste qu’au milieu des chantiers, il est rare qu’on vienne lui parler pour avoir des informations sur ceci ou cela. « Si on est trois ou quatre ensemble, il est certain que le client ne va jamais s’adresser à moi. C’est sûr. Je n’existe pas. Tu finis par te croire invisible. »

Le travailleur en général, toute l’histoire du monde ouvrier le montre, a dû lutter pour ne pas se voir réduit à ses plus simples possibilités. C’est encore plus vrai en ce qui concerne les femmes. Selon la Commission de la construction du Québec, 55 % des femmes quittent ce milieu avant d’y avoir oeuvré cinq ans, principalement pour cause de harcèlement.

« Quand j’ai commencé, j’ai beaucoup parlé avec les filles des Elles de la construction. » Les Elles est un organisme qui promeut les intérêts des femmes dans le milieu de la construction. « Au début, j’avais pensé créer un jour ma propre compagnie, avec juste des filles ! Beaucoup de femmes ne se sentent pas à l’aise de voir des gars débarquer chez elles. Elles ne sont pas en confiance et elles ne leur font pas confiance. Je pense en tout cas qu’il y aurait de la place pour beaucoup plus de filles dans la construction. »

D’origine haïtienne, elle est née ici. Noire, autrement dit. Elle n’a jamais mis les pieds en Haïti, n’a aucune intention d’y aller. « Je n’irai pas à Port-au-Prince. Il n’en est pas question. Pourquoi j’irais là ? J’aime le calme. Tu as entendu parler des enlèvements là-bas ? Je suis d’ici. Ça me suffit. »

Du racisme contre elle ? « Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable : du racisme, il y en a encore beaucoup au Québec. Pour les Arabes, les musulmans, c’est le pire. Et depuis que c’est comme ça avec eux, on dirait que nous, les Noirs, on nous laisse un petit peu plus tranquilles… »

De la discrimination, c’est comme femme qu’elle dit en subir le plus. « Moi, ce n’est pas vraiment du racisme, mais du sexisme que je vis. »

Travaillera-t-elle sur les chantiers toute sa vie ? « J’aime beaucoup ça. Mais j’ai besoin de faire autre chose aussi. » Un sourire, et puis un silence. Je la relance : comme quoi, par exemple ? « J’ai une autre petite job. Je suis maquilleuse, les fins de semaine. » Elle rend plus beaux mariages, plateaux de tournage, séances de photo. « C’est mon côté plus féminin, si on veut, qui vient équilibrer le reste. »

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21 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 août 2019 02 h 30

    « du racisme, il y en a encore beaucoup au Québec.» (J.-F. Nadeau)



    En effet, il a du racisme au Québec envers les Canadiens-français.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 août 2019 08 h 55

      Soyons précis; au Québec, il y une discrimination à l’embauche contre les millions de Francophones unilingues alors que ceux-ci sont chez eux, dans leur propre pays. Voilà le prix de leur domination politique.

      Mais en plus, certains Francophones sont l’objet d’une deuxième discrimination à l’embauche qui s’ajoute à la première.

      C’est le sujet du texte de M. Nadeau. Celui-ci met sont talent à raconter une histoire au service de la justice sociale, ce qui l’honore.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 août 2019 08 h 55

      J'avais relevé la même phrase...assassine!
      QS ne rate aucune occasion...!
      A mon tour de présumer que ...!

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 26 août 2019 11 h 18

      Il paraît que ce mot ‘’racisme’’ aurait bénéficié d’une nouvelle définition particulièrement élargie. On dirait que la moindre différence entre toi et l’autre peut être considérée comme base pour une accusation de racisme dans le cas où l’un ne pense pas comme l’autre, ou n’est pas assez gentil. Finalement, ce mot ne veut plus rien dire, à part peut-être servir de genre d’insulte pour faire fermer le caquet à ceux qui ne vont pas dans le même sens. Le Devoir a fait état d’un tel cas la semaine dernière où un père de famille s’est fait traiter de ‘’raciste’’ parce qu’il demandait à ce que son enfant soit dans une classe laïque, sans signe ostentatoire religieux. Donc, tout le monde il est raciste, et tout le monde il est racisé. Cela commence à devenir ridicule. Alors, c’est à se demander à quoi sert maintenant ce mot ‘’racisme’’? A noter entre-temps que le propos dans la citation ne vient pas de M. Nadeau mais de Myrli.

    • Fréchette Gilles - Abonné 26 août 2019 11 h 21

      Vous voulez rire sans doute!

    • Brigitte Garneau - Abonnée 26 août 2019 14 h 31

      Du racisme et du sexisme, il y en a partout et ce n'est pas demain que ça va changer...

  • Jean Lacoursière - Abonné 26 août 2019 08 h 01

    « D’origine haïtienne, elle est née ici. » - J.-F. Nadeau

    Le paragraphe qui commence par cette phrase est bizarre. Myrli est née ici et elle a apparemment grandi et vécu toute sa vie ici, est donc une femme québécoise qui se trouve à avoir une peau noire à cause de son ascendance africaine.

    S'il y a une chose que les Québécois nés ici et ayant des traits 'non-caucasiens' détestent en général, c'est de se faire demander « tu viens d'où » !

    En lisant ce paragraphe, on se demande comment la conversation en est venue à faire dire à Myrli : « Je n’irai pas à Port-au-Prince. Il n’en est pas question. Pourquoi j’irais là ? »

    Sinon, j'ai beaucoup aimé lire cette chronique expliquant les obstacles pour une femme travaillant dans le milieu de la construction.

    « 55 % des femmes quittent ce milieu avant d’y avoir oeuvré cinq ans, principalement pour cause de harcèlement. » Quelle horreur, misère !

  • André Joyal - Inscrit 26 août 2019 08 h 05

    Le racisme au Québec

    S'il y en a envers les Canadiens-français admettez M.Lacoste que c'est surtout dans le ROC même si parfois The Gazette ne laisse pas sa place à ce chapitre.

    Myrli écrit: P«our les Arabes, les musulmans, c’est le pire. Et depuis que c’est comme ça avec eux, on dirait que nous, les Noirs, on nous laisse un petit peu plus tranquilles… »

    Du racisme envers les musulmans? Vraiment. Tant mieux pour les noirs si ce qu'elle dit est vrai, mais toute religion n'étant pas une race, je m'interroge. Si c'est le cas, il faut comprendre que ce pourrait être dû au fait que les noirs n'importunent personne par leurs revendications continuelles et leur volonté d'afficher les couleurs de leur pays d'origine.

  • Hélène Lecours - Abonnée 26 août 2019 08 h 05

    Bravo Mamezelle

    Lâchez-pas. Le monde doit évoluer. Les jeunes doivent trouver les moyens- et il y en a - de ridiculiser le sexisme et le racisme. Ce sont des idées vieilles comme le monde qui sont confrontées à la réalité actuellement. C'est à chaque jour que ça se passe et que ça se prouve.

  • François Caron - Abonné 26 août 2019 08 h 09

    Il faut plus de Myrli

    Pas facile pour une femme de se faire admettre dans un métier réservé jusqu'à très récemment aux hommes. Je vois pourtant à l'occasion des camionneures alors qu'il n'y a pas si longtemps ce métier était aussi un métier d'homme.
    Notre société change et c'est tant mieux. Bravo à celles qui font que les choses changent, tu es un bel exemple Myrti.