Diversion en Algérie

« Le français n’a aucune valeur. » Cette déclaration-choc de Tayeb Bouzid, ministre algérien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, a fait grand bruit tout l’été. En Algérie, casser du sucre sur le dos de la langue française en faveur de l’arabe est une figure rhétorique obligée, mais on n’avait pas encore vu un ministre appeler à remplacer le français par l’anglais.

Ils sont nombreux à y voir une manoeuvre de diversion. Depuis le 22 février, le pouvoir algérien est aux prises avec un hirak (mouvement) qui conteste la légitimité d’un pouvoir révolutionnaire incrusté depuis l’indépendance en 1962.

Pour y voir plus clair, je me suis attardé à rétablir les faits dans l’ordre. Tout remonte au 1er avril lors que le président, Abdelaziz Bouteflika, nomme un nouveau gouvernement trois jours avant de démissionner lui-même — un gouvernement en peine de légitimité. Parmi le Conseil des ministres, Tayeb Bouzid est un ingénieur civil qui a fait toute sa carrière dans l’administration de l’enseignement supérieur.

Le 28 juin, Tayeb Bouzid lance la polémique. Il annonce une consultation auprès des 1,7 million d’étudiants algériens sur le « renforcement de l’utilisation de l’anglais dans l’enseignement supérieur ». Ce sondage Facebook, à la méthode douteuse, ne comporte qu’une question, et les répondants ne sont pas tenus de prouver qu’ils sont étudiants. Le 11 juillet, le sondage Facebook révèle que les répondants disent oui à l’anglais dans une proportion de 94 %. Ils seront en tout 90 418 répondants, dont on ignore le statut exact.

Le 21 juillet, les universités sont priées d’utiliser l’anglais et l’arabe dans les documents officiels (diplômes, relevés de notes, affichage, en-têtes). Cette posture pour un anglais de façade en dit long. Même à long terme, faire basculer un système aussi gros vers l’anglais est quasi impossible dans un pays où la moitié de la population, dont les tranches les mieux instruites, est scolarisée en français.

Puis le 1er août, le ministre met de l’eau dans son vin. Plus question de substituer l’anglais au français. Il s’agit seulement de renforcer l’anglais, explique-t-il. Cela ne concernerait que quelques spécialités et classes doctorales. M. Bouzid dit souhaiter « une meilleure visibilité des activités éducatives et scientifiques dans le secteur de l’enseignement supérieur ».

Bien des gens interprètent cette posture comme une tentative du gouvernement de diviser l’opposition. L’aspect improvisé de la démarche tend à le prouver. Mais à l’instar du journaliste et chercheur Yassine Temlali, j’ai tendance à y voir l’expression d’une lutte de clans dans l’enseignement supérieur. Le ministre, qui détient une maîtrise de génie civil de l’Université de Washington à Seattle, fait partie du nombre croissant d’universitaires algériens formés en partie dans les universités anglophones. Ils cherchent à s’imposer et trouvent que le français prend trop de place. Et en toute justice, il est normal qu’un système doive changer d’air de temps à autre, sans qu’on aille jusqu’à tout rebâtir.

Après l’arabisation

Les Algériens ont un rapport compliqué aux langues, à commencer par le français. Bien que l’Algérie constitue un gros réservoir francophone, l’État s’est toujours refusé à faire partie de l’Organisation internationale de la Francophonie. Son rejet épidermique de toute apparence de colonialisme est le même motif que celui des Américains dans leur refus d’adhérer au Commonwealth.

Mais les Algériens, eux, cultivent tous les autres canaux semi-officiels. Fondatrice de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), qui regroupe 944 établissements dans 116 pays, l’Algérie compte 62 établissements membres. Elle occupe le deuxième rang après la France (174 établissements), devant le Vietnam (42) et le Canada (33).

Tout comme Madagascar, la Syrie, l’ex-Indochine et le Rwanda, l’Algérie a voulu abandonner le français. À partir des années 1970, elle a tenté plusieurs fois d’arabiser l’enseignement. Ce qu’ont refusé des millions de familles — y compris presque tous les ministres —, qui ont préféré inscrire leurs enfants à l’école privée en français. À la fin des années 1980, l’introduction massive d’enseignants arabisants en provenance de la Syrie et de l’Égypte, dont un bon nombre d’islamistes, a accéléré la décomposition politique. La guerre civile larvée qui s’en est suivie a fait des dizaines de milliers de morts. En 2001, l’accession d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence a signalé le renforcement du français.

Cette gigantesque valse-hésitation linguistique a produit une petite tour de Babel, dont souffre toute l’Algérie. Ils sont nombreux, les professeurs algériens, qui se plaignent du fait que leurs étudiants ne maîtrisent ni l’arabe ni le français. Le ministre, lui, se plaint que les universités algériennes se classent mal dans les grandes études comparatives internationales. Il est loin d’être acquis que l’anglais à haute dose soit le bon remède.

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