L’actualité avec Aristote

L’Institut national de santé publique du Québec a rendu public cette semaine un rapport sur l’obésité abdominale, laquelle a doublé en trente ans chez nous. Bien entendu, elle sévit aussi chez les enfants. Son site propose une fort instructive ligne du temps qui aide à comprendre le phénomène, ses causes sociales, économiques et culturelles, ainsi que ses effets, avérés et prévisibles.

Depuis de nombreuses années, je collige des informations sur l’augmentation de l’obésité. Émanant de sources crédibles (Kino-Québec, Institut canadien de la recherche sur la condition physique et le mode de vie, Santé Canada, Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, etc.), elles vont toutes dans le même sens, font de semblables mises en garde et lancent sensiblement les mêmes appels à l’action.

Il me semble que, depuis toutes ces années, l’école québécoise n’a pas correctement su répondre à ce grand défi. Et je dois dire que l’annonce, au même moment, de l’introduction dans le curriculum de « sports électroniques » n’a rien pour me rassurer, et c’est peu dire…

Voici quelques modestes réflexions qui peuvent aider à comprendre pourquoi notre école ne répond pas correctement à ce défi. Avec l’aide de mon cher Aristote, elles m’inspirent même des solutions.

Mais commençons par le diagnostic.

L’éducation physique à l’école

Pour commencer, rappelons que dans un curriculum déjà chargé, la place des composantes de la formation personnelle et sociale, parfois contestée et toujours limitée, fait en outre l’objet d’une concurrence interne entre les disciplines qui la composent. L’éducation physique, qui demande des ressources souvent importantes et du matériel, ne s’en tire pas toujours très bien.

Plus profondément, je suggère que c’est aussi le rapport du sport et de l’exercice physique à l’éducation qui fait problème. Je soupçonne qu’un vieux fond de dualisme cartésien et religieux pourrait ici être en cause. Selon lui, l’éducation concerne l’esprit et l’activité physique, le corps.

On cherche alors à donner de grandes dimensions éducationnelles, cognitives, à l’activité physique. C’est ainsi que, malgré ses indéniables mérites, le programme de formation de notre école, pour le seul primaire, vise à ce que les élèves puissent « prendre position, de façon éclairée, sur des situations comportant un enjeu moral » ; développent « un répertoire d’actions corporelles », un « répertoire de stratégies cognitives », « un sens critique pour la gestion judicieuse de sa santé » ; et j’en passe, tout cela, bien entendu, « en construisant ses savoirs ».

Ces nobles et beaux idéaux me semblent non seulement relever d’une surthéorisation quelque peu artificielle d’une activité (nager, jouer au football, courir, jouer au ballon-chasseur…) qui peut fort bien s’en passer, mais aussi se méprendre sur ce que peut modestement accomplir l’école devant un problème politique et économique majeur, civilisationnel, qui nous rappelle en outre les troublantes inégalités devant l’école (les maux que l’on veut corriger frappent plus fortement encore les personnes pauvres…), un problème dont il revient aux adultes de s’occuper sans penser le résoudre en se contentant de le confier à l’école.

Celle-ci peut certes faire quelque chose, mais ne nous illusionnons pas non plus à ce sujet.

Une défense aristotélicienne de l’activité physique

Je suggère qu’on gagnerait beaucoup si, pour commencer, on décidait d’allouer temps et ressources à ce qu’il vaudrait bien mieux nommer l’activité physique à l’école.

Je suggère aussi que la justification de cette composante du curriculum pourrait s’inspirer de ce qu’Aristote défendait.

Il n’ignorait pas que l’éducation vise à former l’esprit par des savoirs. Mais il pensait aussi que certaines vertus (morales) souhaitables chez chacun et chez toute personne éduquée s’acquièrent par la pratique. On devient ainsi courageux en posant des gestes courageux, ponctuel en pratiquant cette vertu ; et ainsi de suite.

Qu’apporte l’activité physique sur ce plan ?

Pratiquée avec modération et en conjonction avec les autres disciplines qui définissent l’éducation, elle développe par la pratique des vertus comme le courage, la coopération, la tempérance et peut aider à durablement inscrire dans une vie des habitudes qui contribuent au bien-être physique et mental et qui, pour le dire dans les mots du philosophe, sont de nature à contribuer à l’atteinte de l’excellence. On dira peut-être que c’est peu ; je pense que c’est beaucoup.

Je m’en voudrais de ne pas rappeler, pour finir, que si Aristote est parfois appelé le péripatéticien, c’est qu’il enseignait en marchant, déambulant en plein air avec ses étudiants dans ce lycée qu’il avait fondé, donnant ainsi l’exemple de ce qu’il préconisait.

Truc et astuce de prof

Glané sur Twitter. En début d’année, cette enseignante écrit à chacun de ses élèves, mais aussi à leurs parents. Elle leur pose ces questions. « En juin prochain, qu’espérez-vous que votre enfant dira de ce qu’il a vécu cette année ? De quoi souhaitez-vous qu’il garde souvenir ? Qu’aimeriez-vous me faire savoir au moment où je m’apprête à construire une relation avec vous et avec votre enfant ? »

La perle de la semaine

Elle m’a été proposée par François Charbonneau. Une élève écrit : « Sortant à peine de la grande noirceur, le Québec ressent le besoin en 1965 d’adopter la doctrine gérer la joie » — en pensant à (Paul) Gérin-Lajoie.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

16 commentaires
  • Michel Laforge - Abonné 24 août 2019 07 h 21

    Corps et esprit

    C’est la relation entre le corps et l’esprit qui manque le plus. L’esprit n'occupe qu’une partie du corps. Il est aussi possible de spiritualiser notre corps par l’attention que nous lui portons. C’est un peu comme si une série de billes étaient placées les unes à la suite des autres. En déplaçant de quelques centimètres une bille à l’extrémité vers la droite, par exemple, et en la remplaçant par une autre, une onde créée par les vides se meut vers la gauche.

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 août 2019 07 h 28

    C'est encore bien pire !

    Chez les 18 - 34 ans, l'obésité abdominale a cru d'un facteur 10 entre 1981 et 2009 - 2013. C'était dans Le Devoir cette semaine.

    https://www.ledevoir.com/societe/sante/560971/sante-les-quebecois-prennent-du-galon

    Extrait :

    « Le tour de taille a gonflé en moyenne de 9 cm chez les jeunes femmes de 18 à 34 ans, contre 2,5 cm chez les hommes. Seulement un jeune sur 50 affichait un surplus abdominal il y a 40 ans, contre un jeune sur cinq aujourd’hui. »

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2019 12 h 00

      Vous n’avez pas remarqué M. Lacoursière, que l’obésité est apparue surtout avec les deux dernières générations d’enfants rois? L’effort physique demande justement un effort et c’est plus facile de s’en remettre aux téléphones intelligents et aux tablettes quelconques pour nous divertir. J’ai enseigné à une école où les enfants étaient tous assis durant les recréations au lieu de bouger.

      Ceci dit, M. Baillargeon à raison de dire que la surthéorisation de l’éducation physique comme matière n’aide aucunement. La seule attente qui compte en éducation physique, c’est que l’élève bouge de façon contrôlée et sécuritaire (compétences motrices), soit conscient de l’importance d’une vie active tout en respectant les autres (compétences sociales) et son environnement (compétence environnementale).

      Mais du point de vue d’un pédagogue, l’exercice ou l’activité physique est crucial pour l’apprentissage. Les enfants ont besoin de bouger pour apprendre. Les minutes consacrées à l’enseignement formel de l’éducation physique sont insuffisantes dans le cadre du curriculum scolaire. De toute façon, la plupart des jeunes ne réagissent pas très bien lorsque le cadre enseigné en éducation physique est trop rigide et que les explications sont trop longues. Si l’enfant bouge, c’est déjà une réussite. Je m’arrêtais souvent dans la salle de classe pour dire aux élèves de se lever et pour jouer à « Simon dit » et autre jeux comme celui-là. C’était une façon informelle de faire un « reset » parce que l’apprentissage ou la dissonance cognitive n’est jamais facile et où les matières deviennent de plus en plus exigeantes pour les élèves. L’activité physique chez l’enfant devrait être présente dans tout son apprentissage.

      J’avais déjà demandé à ma nièce, une très bonne élève, ce qu’elle aimait le plus à l’école. Elle m’a répondu l’éducation physique et les recréations. C’est tout dire.

  • Colette Bérubé - Abonné 24 août 2019 07 h 50

    Surthéorisation, truc et perle

    Face au grave problème de l'obésité, chez nos jeunes en particulier, je suis tout à fait d'accord avec cette surthéorisation relative à l'activité physique à l'école. De quoi en perdre son latin pour de mutiples parents! Je soupçonne que "la fameuse approche par compétences", que je décris depuis 1998, est venue compliquer cette composante de l'enseignement. Dans les camps d'été, par exemple, le plaisir d'apprendre et de se surpasser tout en socialisant m'apparaît la voie parfaite où personne ne s'emmêle dans ses lacets!
    Le truc pédagogique, pris sur Twitter, me ramène à la question de base posée avant toute intervention à tous mes étudiant.e.s en Éducation des adultes en 35 ans d'enseignement : quel(s) objectif(s) de formation voulez-vous atteindre à la fin de la session ? Avec un suivi au dernier cours bien sûr.
    La perle de la semaine est savoureuse. Elle me renvoie à la question : à quoi vous fait penser René Lévesque ? Réponse : au Boul. R. Lévesque à Montréal ou Québec. Question de génération sans doute...

    Colette Bérubé, Ph. D.
    Professeure d'université à la retraite

  • Alain Roy - Abonné 24 août 2019 09 h 00

    GBS

    Le gros bon sens professé avec érudition et simplicité.
    Merci beaucoup.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 août 2019 14 h 01

      Je fus le premier laïc à enseigner, au secondaire chez les garçons, à Berthierville, en septembre 1960. Soit dans une 8e-9e combinées, toutes les matières. Comme j'ai toujours aimé les sports et l'exercice physique, ce ne fut pas difficile de faire bouger mon monde: simplicité. Disons, dans la *simplicité*, que j'ai, peut-être :), allongé les périodes prévues en éducation physique. Les sports, surtout chez les garçons, sont, très souvent, un bon moyen d'attacher les jeunes à l'école.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 août 2019 17 h 02

      Dans ma région, les écoles secondaires publiques et privées rivalisent d'Originalité pour offrirt une variété de programmes de sports études. J'en cite quelques-uns:triathlon, football, hochey, soccer, boxe, *volleyball*, ski de fond, ballon panier.

  • Loyola Leroux - Abonné 24 août 2019 10 h 25

    Aristote et le travail étudiant

    Aristote et le travail étudiant

    Il me semble que la valorisation de l’activité physique, ''en esprit sain dans un corps sain'', passe, en tout premier lieu, par le fait de marcher pour se rendre à l’école, tout simplement. Mais cette activité physique simple, qui ne coute rien, ni ne requiert de spécialistes et autres pédagogos, se heurte à deux obstacles majeurs. Le transport scolaire avec le ‘’Péril jaune’’ selon Georges Langford, qui en région du moins, se bat pour transporter les jeunes. Un autre obstacle, et il faut voir la queue d’automobiles aux portes de nos écoles à la rentrée et à la sortie des classes, de parents qui veulent protéger leur petit Chérubin, des affres de notre civilisation, consiste à permettre à Bouboule et Toutoune de ne pas trop marcher.

    Les cours de culture physique devraient etre remplacés par la participation obligatoire à des sports d’équipe, pour améliorer le sens de l’appartenance des jeunes a leur école. A Cegep de St-Jérôme, les cours les plus populaires sont les cours de yoga et de golf. Bizarrement, les profs n’ont reçu aucune formation universitaire dans ces domaines.

    Que penserait Aristote, des étudiants qui travaillent tous les soirs de semaine ?