La fille du labo

Hope Jahren, géobiologiste et géochimiste. Ses recherches sur les fossiles ont révélé, par exemple, que des forêts luxuriantes de métaséquoïas prospéraient au Nunavut avant que les dinosaures ne soient rayés de la carte. Qu’une émission massive de méthane a provoqué un réchauffement climatique majeur sur Terre il y a 117 millions d’années.
Photo: Collection personnelle Hope Jahren, géobiologiste et géochimiste. Ses recherches sur les fossiles ont révélé, par exemple, que des forêts luxuriantes de métaséquoïas prospéraient au Nunavut avant que les dinosaures ne soient rayés de la carte. Qu’une émission massive de méthane a provoqué un réchauffement climatique majeur sur Terre il y a 117 millions d’années.

Passer des nuits dans un labo miteux à se sustenter de pizza et de beignes, racler les fonds de tiroir afin d’acheter le matériel pour sonder des plantes fossilisées ou creuser des tranchées pour mesurer l’effet des glaciations sur des forêts de l’ère jurassique : ce n’est pas exactement l’image qu’on se fait de la vie d’une scientifique émérite, professeure bardée de prix dans une docte université.

Pas trop glamour, ce parcours du combattant est souvent celui qui cherche la réponse aux secrets de la complexité du monde, fût-il végétal, animal ou minéral, là où d’autres ne voient que dalle.

Et quand cette passion pour l’inexplicable habite l’âme d’une femme, la vie de scientifique peut prendre l’allure d’un boot camp prolongé.

Hope Jahren, géobiologiste et géochimiste passée par les bancs de l’Université de Californie à Berkeley et de Georgia Tech, aujourd’hui professeure à l’Université d’Oslo, est de ces marathoniennes de la science qui n’ont pas abandonné cette course au long cours, ni ravalé leur passion pour naviguer dans des eaux plus tranquilles.

L’Amérique aime se raconter de beaux discours sur l’importance de la science, mais elle n’est pas prête à mettre la main au porte-monnaie et refuse de voir que des scientifiques sous-payés doivent vivre dans leur voiture, faute de salaire !

Ses recherches sur les fossiles ont révélé que des forêts luxuriantes de métaséquoias prospéraient au Nunavut, avant que les dinosaures ne soient rayés de la carte. Qu’une émission massive de méthane a provoqué un réchauffement climatique majeur sur Terre il y a 117 millions d’années. Que des fossiles de plantes peuvent révéler les températures et le climat qui régnaient il y a des centaines de millions d’années. De quoi convertir des bataillons de climatosceptiques.

Mais vous savez quoi ? Hope Jahren, à 50 ans, gratte toujours ses fonds de tiroir. « En fait, j’ai récemment quitté l’Amérique pour un poste de professeure à Oslo, en Norvège, assez stable pour pouvoir payer mon assistant pendant trois ans. Après, qui sait ! Écrire un livre n’a pas changé grand-chose à tout ça », rigole cette battante sur Skype, depuis son nouvel antre norvégien.

La biologiste raconte son épopée franchement hilarante dans The Lab Girl, une autobiographie suave que Barack Obama a hissée cet été dans sa fameuse liste de lecture et déposée sur sa table de chevet. Un cri du coeur désopilant, qui vient d’être traduit en français sous le titre La fille qui aimait les sciences.

Élevée dans le laboratoire d’un père scandinave et physicien, Jahren se met à nu dans ce bouquin, révélant la dose de courage et d’humour nécessaire pour survivre à une carrière de scientifique, conditionnée par le maigre soluté de chiches fonds de recherche.

 
32 %
C’est le pourcentage de femmes scientifiques en Amérique, tous domaines confondus. La France, l’Allemagne et les Pays-Bas sont bons derniers en Europe, selon l’ONU.

Faute de fric, la paléobiologiste a avalé 5000 kilomètres en camionnette pour prononcer des conférences à San Francisco et tailler sa place dans un univers d’hommes blafards et barbus. Elle a habité dans des trous à rats, s’est gavée de cannettes d’Ensure pour pouvoir travailler discrètement de nuit avec son âme soeur, un assistant, logé en secret dans un recoin de son labo. Faute de salaire et de toit, son alter ego scientifique a même vécu dans une fourgonnette à peine fonctionnelle.

« L’Amérique aime se raconter de beaux discours sur l’importance de la science, mais elle n’est pas prête à mettre la main au porte-monnaie et refuse de voir que des scientifiques sous-payés doivent vivre dans leurs voitures faute de salaire ! »

Vivre avec la crainte de devoir faire ses cartons et fermer son labo quand le robinet des subventions est à sec : la vie décrite par Jahren n’est pas une fiction.

Femme de science

Dans cette course à obstacles, l’experte en chimie et biologie convient que d’être une femme a posé plus d’une embûche dans son parcours. « J’ai créé mon propre monde avec mon labo, peut-être parce que je savais que je ne serais jamais cette personne qui se promène sur le campus avec une barbe et que les autres regardent avec admiration en disant : “Bonjour, professeur” »

En Amérique, seulement 32 % des scientifiques, tous domaines confondus, sont des femmes. Encore moins en France, en Allemagne et aux Pays-Bas (28 %), bons derniers en Europe pour ce qui est de la présence féminine dans les rangs scientifiques, selon des chiffres de l’ONU.

Cette absence féminine n’est pas sans effets sur l’étendue des connaissances et les multiples applications concrètes du savoir.

Une recherche faite en France a constaté que les femmes victimes d’un arrêt cardiaque sont dirigées en salle d’urgence une heure plus tard que les hommes, car les protocoles de cardiologie sont fondés sur les symptômes propres aux hommes.

« J’ai été si souvent la seule femme dans des réunions universitaires. Quand nous étions deux, ça changeait tout. La conversation était si différente. Vous imaginez si nous étions 50 % ! Se rendre à deux est déjà un grand défi dans les sciences comme les maths et la physique de haut niveau », affirme cette chasseuse de fossiles, plus d’une fois approchée pour promouvoir l’intérêt des filles pour la science.

« Faut-il vraiment faire des programmes pour encourager les femmes à faire de la science, alors qu’il n’y a pas de programmes pour encourager les gars à devenir infirmiers ? Pourquoi n’y a-t-il pas la même urgence à “réparer” ce qui manque chez les hommes », affirme-t-elle, une question en soulevant toujours une autre.

Travailleurs de l’ombre

Dans son bouquin, la paléobiologiste encense d’ailleurs le monde invisible qui grouille autour de ceux qui récoltent gloriole et palmes académiques. Ces assistants, combattants de l’ombre, qui abattent un travail de titan, ingurgitant beaucoup trop de surgelés et de sacs de chips.

« Il n’y a pas d’identité pour ces chercheurs qui ne sont ni profs ni étudiants. J’ai voulu aussi écrire ce livre pour montrer qui sont les vrais héros et montrer les sacrifices incroyables que ces gens font. »

Alors que la planète s’en va à vau-l’eau, Jahren s’inquiète davantage de rendre la science digeste au plus grand nombre que de ses fonds. « Les gens ne s’intéressent pas à la science parce qu’on ne leur parle que de détails et de chiffres. Quand j’étais petite, mon père me racontait l’histoire de celui qui a découvert la gravité, de celui qui a compris comment une balle rebondit. On ne parle jamais des histoires derrière la science. C’était le premier but de mon livre : montrer que la science est faite de grands défis, mais aussi d’humour, d’amitiés et de grandes joies. »

Le salut par les plantes

Personne ne le sait, mais les plantes, nées il y a 400 millions d’années, devraient inspirer l’humanité davantage, croit Jahren, qui en parle dans son livre. En raison des plantes, il y a 600 fois plus de vie sur la terre que dans les mers, et mille fois plus de plantes que d’animaux sur la terre ferme. Un argument massue pour continuer de sonder les secrets tapis dans les fossiles laissés par les arbres qui couvraient autrefois le tiers de la planète.

Depuis 10 ans, 250 milliards d’arbres ont été abattus et 1 % du manteau vital formé par les forêts disparaît chaque décennie, s’inquiète-t-elle. À ce rythme, on aura rasé tous les arbres du globe dans 600 ans, affirme Jahren, qui déplore que l’humain n’ait toujours vu dans les plantes que de la nourriture, de la médecine ou du bois. Bref, que du feu. Alors que les arbres sont un petit miracle en soi.

« Un arbre est une graine qui a su attendre son heure », dit-elle. Celle du lotus, par exemple, peut attendre 2000 ans pour germer, le temps que des civilisations entières naissent et disparaissent.

De quoi rendre l’humain un peu plus humble. Si précis soit-il, son travail, affirme la fille du labo, consiste à faire savoir que quelqu’un, quelque part, se souciait de ce génocide végétal et que chaque découverte, si petite soit-elle, vaut son pesant d’or.

« Ce n’est pas le résultat qui compte, c’est l’histoire. »

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5 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 23 août 2019 01 h 34

    Précision

    Il aurait été intéressant de préciser que ce livre (The Lab Girl) a été traduit en français sous le titre «La fille qui aimait les sciences: une histoire d'arbres et de vie».

  • Monique Duchesne - Abonnée 23 août 2019 08 h 45

    Très inspirant

    Ces scientifiques passionnés mais démunis de moyens sauf celui de leurs connaissances suscitent mon admiration. Et en même temps de la colère à la pensée des millions qui sont offerts aux compagnies nuisibles au monde vivant. Merci pour cet article madame paré.

  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 23 août 2019 08 h 53

    Très bel article

    Wow, quelle femme inspirante! C'est vraiment dommage que nos gouvernements n'investissent pas plus dans la recherche...ils n'ont sûrement pas le goût de se faire dire que de répondre aux "désirs" des multinationales n'est pas la bonne route à suivre

  • Yvon Bureau - Abonné 23 août 2019 21 h 07

    Merveilleux et nécessaire texte.

    Il a fait mon vendredi!

    Je remercie le dieu Toucquinou Toutcequinousdépasse! Infiniment.

    MERCI et GRATITUDE à Hope! Espoirante+++

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 24 août 2019 10 h 01

    Taché

    Superbe article entaché de glamour et de boot camp... pouruquoi ?