Hong Kong: sur la ligne de front

Je rentre d’un séjour de quelques semaines à Hong Kong et à Taiwan, les deux lignes de front d’une résistance aux volontés de Pékin, alors que le reste du monde — avec la possible exception des États-Unis — semble de plus en plus « faire tapis » devant la toute-puissance économique et diplomatique chinoise.

Hormis les insurrections pacifiques qui se poursuivent, contre toute attente, en Algérie et au Soudan, c’est d’abord à l’autre bout du monde, à Hong Kong, morceau de Chine qui ne l’est pas tout à fait, que la « résistance démocratique » s’affirme avec une vigueur extraordinaire en cet été 2019.

La manifestation d’hier — 1,7 million de personnes selon les organisateurs, peut-être la moitié en réalité, ce qui reste considérable — était la seconde en importance depuis les débuts du mouvement de 2019, il y a dix semaines. Elle a montré deux choses essentielles.

Primo, ce mouvement ne semble pas faiblir, alors que les autorités chinoises n’ont cessé de le dénigrer, allant jusqu’à lui attribuer des « tendances terroristes », y compris en diffusant de fausses informations et en manipulant des images. Et alors que les autorités locales continuent de faire la sourde oreille devant ses revendications, et que des gesticulations militaires tentent la tactique de l’intimidation…

Secundo, le mouvement, dont la frange plus radicale avait provoqué des débordements brutaux, notamment à l’aéroport, n’a pas dégénéré dans la violence. Il a semblé hier, au contraire, se reprendre et freiner l’escalade qui ferait évidemment le jeu des autorités.

« Nous savons qu’il y a ici des infiltrés qui peuvent inciter à la violence », m’avait dit le 21 juillet un manifestant dans le quartier Causeway.

Cindy Ho, ex-députée cofondatrice du mouvement démocratique, rencontrée devant le LegCo (Conseil législatif), m’a dit que, « malgré sa radicalisation, le mouvement n’a pas perdu d’appuis au fil des semaines. Au contraire, les gens se rendent compte qu’il se joue en ce moment quelque chose d’existentiel pour eux et leur mode de vie. »

Mme Ho estimait fin juillet que 55 à 60 % de tous les Hongkongais appuient le mouvement, tout en réprouvant les débordements violents ou les appels maximalistes à l’indépendance.


 
 

En arrivant pour la première fois, en cet été 2019, dans la touffeur estivale des rues escarpées de cette île unique — 100 % d’humidité, 35 degrés à l’ombre, la politique en ébullition —, l’Occidental de passage se fait aborder par des manifestants qui lui diront : « Vous ne connaissez pas la valeur de ce que vous avez chez vous et de ce qu’on veut aujourd’hui nous enlever ici. »

Ou encore, d’une façon plus lapidaire, dans la bouche des plus radicaux : « Non, ce n’est pas la Chine ici, et nous ne voulons pas que ça le devienne ! »

Alors même que la « fatigue démocratique », voire la tentation autoritaire, menace aujourd’hui — aux États-Unis, en Italie et ailleurs — d’envoyer aux oubliettes un siècle ou deux de gouvernements représentatifs en Occident, il est des endroits où l’on tient encore pour essentielles, absolument vitales, des choses comme l’État de droit, la séparation des pouvoirs, la libre expression…

À Hong Kong, des jeunes (qui ont aussi de nombreux griefs socio-économiques, dont le logement, aux prix astronomiques) m’ont dit que l’imposition du système politique chinois chez eux — et, craignent-ils maintenant, bien avant l’échéance officielle de 2047 — serait vécue comme une tragédie et une catastrophe.

Ce qui était au début une protestation contre une loi d’extradition controversée est devenu au fil des semaines un mouvement de refus global contre l’imposition insidieuse du système chinois, bien avant l’échéance prévue du fameux modus operandi « Un pays, deux systèmes », officiellement dans 28 ans.

 
 

Devant la force écrasante de l’immense machine militaro-propagandiste chinoise, ce mouvement est-il condamné à l’échec ? Toute résistance est-elle futile ? Dans l’absolu, la contradiction est totale entre ce que veulent la majorité des Hongkongais et la nature du régime chinois, et l’affrontement est cruellement inégal.

Mais l’histoire est ainsi faite que même les plus puissants trouvent un jour des grains de sable qui peuvent enrayer la machine. Ces grains de sable s’appellent aujourd’hui Hong Kong et Taiwan. Ce sera le sujet d’une future chronique.

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