Penser le curriculum

Si on examine les débats souvent virulents qui se déroulent depuis un siècle en éducation, on remarquera qu’ils concernent bien souvent soit les méthodes à préconiser pour faire apprendre, soit la détermination de ce qu’on doit ou devrait faire apprendre : le curriculum. Nos récents débats sur la réforme concernaient typiquement ces deux enjeux, souvent d’ailleurs reliés l’un à l’autre.

En ce qui concerne les méthodes, ma propre position est que des résultats de recherche empirique convergent désormais avec les données des sciences cognitives et fournissent des données probantes que nous ne pouvons ignorer. La réforme commettait cette impardonnable faute.

Au moment où tous les élèves et tous les étudiants s’apprêtent à suivre, dans leur divers cours, un certain curriculum, je voudrais cette fois rappeler quelques idées sur cet important sujet.

Je commencerai par toucher un mot des débats le concernant avant de rappeler deux grands apports théoriques sur cette question.

Le curriculum libéral comme tel

L’idéal appelé libéral, en éducation, définit celle-ci comme l’acquisition par un sujet de savoirs retenus pour leur capacité formatrice de son esprit, pour leur contribution à son autonomie et pour le rôle qu’ils jouent en cette qualité dans la préparation à la participation à la vie sociale, politique et économique. Une telle éducation rend présumément libre, d’où son nom.

Voici (il y en a d’autres…) quatre avenues par lesquelles, à des degrés variables, on a pu contester cet idéal.

Sous le nom de théorie du capital humain, on a pu arguer que c’est pour leur éventuelle rentabilité économique et non pour leur valeur intrinsèque que les savoirs devraient être retenus en éducation. Un regard même cursif sur l’actualité en éducation fournira des exemples…

Sous le nom d’habitus, on a pu soutenir que les savoirs valorisés dans une éducation libérale et les moyens de les transmettre privilégient des manières de penser, de sentir, de valoriser que possèdent d’emblée les membres des classes favorisées, qui se sentent donc chez eux à l’école, tandis que les autres admettent que ce qui s’y déroule n’est pas pour eux.

On a encore soutenu que le curriculum d’une éducation libérale est tout entier traversé de graves biais idéologiques : il est sexiste, classiste, occidentalocentriste et reproduit ces biais dans un geste d’exclusion de ce à quoi il reste aveugle.

On a enfin, sous le nom de postmodernisme, invité à renoncer à ces grands idéaux normatifs (le vrai, le beau, le bien) fondant ultimement l’idéal libéral et à reconnaître, dans un geste relativiste, que seule compte l’efficacité pratique, la performativité.

Ces idées, et d’autres, sont présentes et peuvent en effet rendre plus difficile la défense d’une vision libérale de l’éducation.

Mais je tiens à rappeler deux importantes contributions théoriques qui tentent de l’assurer.

Formes de savoir et culture générale

La première a été proposée par un mathématicien et philosophe britannique appelé Paul H. Hirst.

Il suggère, pour le dire très vite, que les êtres humains ont déployé diverses manières de connaître le monde et eux-mêmes, qu’il appelle des formes de savoir. Chacune d’elles est caractérisée par des concepts qui lui sont propres et par des manières particulières de les combiner et de valider les propositions qu’on avance ainsi.

Hirst affirme qu’il existe les formes de savoir suivantes (que l’on pourrait à leur tour subdiviser) : mathématiques, sciences physiques ; sciences humaines ; histoire ; religion ; littérature et beaux-arts ; philosophie.

Une éducation libérale devrait donc en faire parcourir à chacun le plus vaste tour d’horizon possible afin de développer son esprit. Hirst reconnaît que si une éducation libérale est habituellement menée à travers l’étude directe des diverses branches des disciplines, il n’est pas nécessaire qu’il en soit toujours ainsi.

Le capital culturel avec E. D. Hirsch

Plus récemment, E. D. Hirsch a de son côté avancé que l’on devrait et que l’on peut parfaitement transmettre à chacun les connaissances composant ce qu’il appelle le capital culturel, indispensable à une personne qui aspire à l’autonomie et au citoyen.

Il s’agit d’abord de définir ce capital, et Hirsch et ses collaborateurs ont justement soigneusement cerné ce que chaque petit Américain, au terme de son parcours scolaire, devrait avoir appris.

Hirsch suggère aussi que le monde de l’éducation a négligé et méconnu non seulement l’importance de ces savoirs, mais aussi celle des savoirs préalables indispensables pour acquérir de nouveaux savoirs. Il propose donc, dans les écoles qu’il a inspirées, des curriculums soigneusement élaborés et progressifs dans chaque discipline et pour chaque niveau. Je vous invite à consulter le site https://www.coreknowledge.org pour y trouver les contenus préconisés pour toutes les disciplines (arts, sciences, mathématiques, histoire et géographie, etc.) du préscolaire à la huitième année.

Hirsch écrit, et je lui laisse volontiers le dernier mot : « L’école publique d’une démocratie doit permettre le plein épanouissement du potentiel de tous les élèves. Une carence de capital intellectuel chez un enfant ne constitue pas une donnée immuable que nos écoles ne pourraient changer, mais un défi qu’elles peuvent surmonter en corrigeant leurs incohérences académiques. »

La perle de la semaine est offerte par David Milot. « Les archontes sont tirés au sort et ont un mandat annuel de dix ans. »

Bref, ils avaient tout leur temps…

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50 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 17 août 2019 07 h 05

    Une tête bien faite...

    Apprendre, pour réfléchir, pour se poser des questions éthiques et prendre sa place parmi les humaines et les humains...

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 août 2019 20 h 52

      Livre de Tony Buzan, sur apprendre à penser... Excellent! Schémas heuristiques.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 17 août 2019 07 h 53

    Le secret des bons profs

    Je m'excuse d'être un peu "hors d'ordre". A lire dans L'ACTUALITÉ: "Le secret des bons profs"
    https://lactualite.com/societe/le-secret-des-bons-profs/

  • Bernard LEIFFET - Abonné 17 août 2019 08 h 02

    Le curriculum au cours de la vie!

    Le curriculum présenté par monsieur Baillargeon est en effet un des principaux éléments préparatoires à la formation des jeunes gens. Il montre bien l'intérêt des matières plus ou moins prisées actuellement comme les mathématiques, les sciences, l'histoire et la géographie pour ne citer que celles-ci. Outre l'élément précurseur pour accéder à un niveau plus élevé, comme ancien enseignant de cégèp maintenant à la retraite et après avoir suivi des études tant en France qu'au Québec, un curriculum multidisciplinaire, ouvert par exemple à l'IA, aux arts, à l'histoire et la géographie permet de faire de nouvelles choses, un peu suivant « apprendre à apprendre ».
    Par exemple, il permet de faire des recherches généalogiques qui sont parfois palpitantes mais qui exigent de solides connaissances dans bien des domaines et continuer d'en apprendre sur les ancêtres, même très loin dans le temps, vers 1500 et bien avant si la documentation nobiliaire en fait mention. Évidemment il faut être tenace, un peu comme le sont les chercheurs qui consacrent leur vie pour découvrir un remède ou un apport technologique. La lecture de plusieurs langues des registres est fastidieuse car ils sont anciens et ont subi les affres du temps, etc.
    En résumé, un curriculum bien orchestré permet également d'apprécier toutes les choses de la vie. Apprendre chaque jour c'est faire des découvertes et parfois les partager (écriture de livres)!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 17 août 2019 10 h 23

      "Apprendre chaque jour c'est faire des découvertes et parfois les partager." Absolument d'accord!

      Je vous raconte ma petite histoire.À l’âge de 65 ans, je me suis mis à l’apprentissage de l’espagnol pour pouvoir communiquer avec une belle-sœur, au Pérou, De fil en aiguille, cela m’a amené à accompagner des réfugiés Colombiens, dans mon coin de pays. Le permis de conduire de ces gens-là n’est plus valide, après 6 mois, ils doivent se présenter à l’examen théorique et à l’examen pratique de la SAAQ.

      Petit à petit, j’ai monté un matériel pédagogique ,en espagnol, pour aider ces gens-là à réussir l’examen théorique. J’estime en avoir accompagnés environ 250, en 15 ans. Car, conduire un véhicule mène à l'autonomie,surtout en régions.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 18 août 2019 11 h 06

      "...un curriculum multidisciplinaire, ouvert par exemple à l'IA, aux arts, à l'histoire et la géographie..."

      Pourrait-on savoir ce qu'est au juste "l'IA"? Mon curriculum personnel n'en fait pas état.

      Nous ne sommes pas tous au fait du jargon universitaire.

    • Prof. David Gagnon - Inscrit 18 août 2019 14 h 04

      @ Jean-Charles Morin
      L'IA, c'est l'intelligence artificielle.
      Bonne journée!

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 août 2019 08 h 10

    Faire simple

    Bonjour. :) ( sourire)

    Apprendre à penser, apprendre à apprende, apprendre à augmenter l'intelligtence, aussi nommée dans ce cas, l'efficience cognitive, enseigner en fonction des sortes d'intelligences.
    Voilà ce que je vois qui manque dans notre société apprenante ( à faire) et dans notre suystème d'éducation.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 août 2019 08 h 21

      Mes deux références principales: Livres: Aprendre au XX1ème siècle; Le droit à l'intelligence, Luis Alberto Machado. Désolé pour les deux fautes de frappe!

    • Jean-François Trottier - Abonné 17 août 2019 09 h 38

      M. Saint-Jarre,

      je souhaite de tout mon être que jamais notre système d'éducation n'apprendra à "penser". Des débordements sont à prévoir dans une idée pareille.

      Il s'agit d'apprendre à exprimer sa pensée, ça oui! Le vie sociale, et jamais je ne me mêlerais de la vie privés sauf sur des cas bien précis comme l'hygiène, exige de se positionner par rapport aux autres. Pas toujours, mais certainement pas jamais.
      Quand en philo on apprend les pires "défauts de pensée", c'est toujours dans une perspective discursive, et jamais selon un mode artistique ou onirique, de convictions ou de croyances, sauf quand celles-ci sont basées sur ce qui fait accroc au discours compréhensible.

      Quant à augmenter l'intelligence ou l'efficience... Je n'ai jamais cru que l'un ou l'autre soit souhaitable ou même faisable, parce que dans les deux cas il est essentiel d'avoir un esprit dirigiste pour y arriver. Heureusement le cerveau humain a beaucoup trop de capacités pour qu'on puisse arriver à le limiter à son intelligence ou à son efficience, ou à "augmenter" ce qu'on prétend être son intelligence, forcément au détriment d'autre chose.
      Chaque rêve pris séparément n'a rien d'efficient ni d'intelligent, et pourtant l'ensemble des rêves est capital pour le bien-être de l'individu, pour différentes raisons que je n,ai aucune raison de discuter ici.

      L'école est condamné à être discursive, et c'est tant mieux. Tout au plus peut-elle et doit-elle fournir les éléments pour qu'un élève puisse associer tout son environnement et sa vie intérieure à sa pensée. Mais amener l'élève a devenir pratico-pratique est désespérément... impraticable sous peine de dirigisme aigu.

      On ne peut pas former un élève, On lui donne les moyens de se développer lui-même en lui offrant des balises, des tuteurs parfois quand un problème trop sérieux se présente. Par exemple, les cas de difficulté d'adaptation liés à l'autisme, ou certaines déficiences.

    • Claude Bernard - Abonné 17 août 2019 20 h 26

      @ Claude Saint-Jarre

      Le cerveau ne commence-t-il pas à se développer dès la naissance?
      D'où l'idée que les enfants n'arrivent égaux à la garderie et à l'école et que par la suite leur retard ne fait que s'accentuer.
      Que l'on puisse améliorer le pensée indépendante et l'intelligence assez tardivement, je crois que cela a été prouvé.
      Que l'école soit adaptée pour ce faire, j'en doute.
      Il faudrait une armée de bénévoles spécialement formés pour faire du tutorat individuel auprès des élèves qui ne peuvent suivre leur cohorte à cause d'un retard de développement du cerveau qui date pratiquement de leurs premiers mois sur terre.
      Quoique certaines écoles et commissions scolaires font des miracles et que leur exemple devrait être mieux exploité et répandu.
      Il existe déjà des organismes de ce genre; pas assez nombreux malheureusement.
      Des commentaires positifs comme le vôtre, il en faudrait davantage.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 août 2019 20 h 51

      Peut-être dans un autre pays, plus libre, moins conditinoné. La neuropésagogie.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 août 2019 12 h 05

      @ MM. Bernard et Saint-Jarre

      De 0 à 5 ans, l’enfant développe la mémoire de travail, la flexibilité mentale, l’inhibition, la planification, l’anticipation, l’organisation, la résolution de problème, le raisonnement logique, le contrôle cognitif, la pensée abstraite, l’apprentissage de règles, l’attention sélective, l’initiative et son cerveau est formé et développé à 90%. Après cela, il peaufine seulement les habiletés développées de sa naissance à 5 ans lorsqu’il entre à l’école. Ce processus est inversement proportionnel et exponentiel à l’âge de l’individu, ce qui veut dire qu’arrivé à l’âge de 5 ans, le cerveau est quasiment formé. D’où le principe que l’école commence à la maison et les stimuli qu’il a reçu dans cet environnement sont cruciaux pour son développement émotionnel, social et cognitif. Et après l’âge de 10 ans ou la puberté, c’est peine perdue.

      La fascination qu’entretiennent les gens avec la maternelle 4 ans ou bien la neuro-pédagogie me dépasse. Le moment pour intervenir de façon efficace dans la vie d’un enfant se situe dans les 5 premières années de sa vie. Après, ce sont seulement des changements cosmétiques qui s’opèrent et souvent, ne tiennent pas la route très longtemps. Or, nul besoin d’expliquer que dans les foyers socio-économiquement défavorisés, les chances pour un enfant de recevoir l’attention et des stimuli positifs, ou en recevoir tout court, sont moindres et restreints que dans un autre milieu plus favorisé.

      Alors, vous pouvez mettre toutes les grandes théories sur l’éducation aux vidanges si le travail ne pas été fait au préalable durant cette période cruciale de la vie d’un enfant. Et je dis cela même si je ne suis pas un diplômé du cours classique, mais tout simplement d'un secondaire quelconque en Ontario.

    • Claude Bernard - Abonné 18 août 2019 15 h 54

      @ Cyril Dionne

      Sans compter l'héridité et les caractères acquis pour la suite du monde qui font de sang la blancheur des berceaux, cette blessure qui ne guérit jamais dans la majorité des cas n'est pas ouverte pour tous pour toujours.
      Du moins je ne le crois pas.
      On a vu et on voit chaque jour que Lucifer fait, de petits miracles qui viennent à la fois de la théorie et de l'intuition d'enseignante ou autre qui s'attache à extraire et faire grandir l'étincelle que vous avez cessez apparemment de vouloir trouver.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 août 2019 16 h 43

      @ Claude Bernard

      Vous vivez dans le monde imaginaire de Lucifer parce que vous semblez avoir un besoin inné de croire aux miracles. Pour les gens ordinaires dont je fais parti, vivent dans le monde réel et la magie des miracles n’existe pas. Rien ne remplace l’effort et le travail avec le soutien inconditionnel des parents. Oui, une fois sur cent, un élève sort de l’ordinaire malgré les embûches que la vie lui a semé parce qu’il a trouvé quelqu’un sur son chemin pour l’aider. Collin Powell, l’ancien secrétaire d’État américain sous l’administration de George W. Bush, l’avait trouvé en sa mère monoparentale. Et c’est elle qui l’avait stimulé positivement depuis sa tendre enfance, vous savez, les cinq premières années de son existence. Mais c’est très rare de trouver des cas comme Powell dans des situations de milieu défavorisé.

      Mais les faits demeurent et sont inaliénables. Les résultats scolaires et d’apprentissage suivent la courbe socioéconomique non seulement au Québec, mais partout dans le monde. Et ce n’est pas l’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman qui va faire la différence dans ces cas.

    • Claude Bernard - Abonné 18 août 2019 23 h 48

      @ Cyril Dionne

      Je vais vous dire, mon ami, Lucifer est un autre nom pour le Mal qui lui-même l'est pour le Néant.
      Le Néant existe bel et bien et nous nous en rapprochons un peu plus chaque jour.
      Vous me direz que parler de l'existence du Néant est une contradiction dans les termes.
      Qu'à cela ne tienne, vous seriez dans une erreur non seulement ontologique mais scientifique.
      En tout état de cause, je crois que nous disons la même chose.


      17.08.19 curriculum

  • Claude Lebeuf - Abonnée 17 août 2019 08 h 35

    Apprendre à vivre en société?

    Est-ce que «Apprendre à vivre en société» fait ou peut faire partie du curriculum?
    Merci.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 août 2019 11 h 22

      Comment pouvez-vous faire cela quand l'élève arrive à l'école arrimé aux croyances médiévales et aux valeurs de la maison qui conjuguent avec la misogynie et l'homophobie? Aucun curriculum ne peut défaire l’endoctrinement et de l’odieux concept de filiation de l’enfant et ce n’est pas le rôle de l’école. Vous voulez un voile avec ça?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 17 août 2019 18 h 12

      @ M. Leboeuf,

      A votre question, j'aurais tendance à répondre ceci: oui, indirectement, assez souvent. Par exemple, avec les programmes particuliers de sports études ou d'autres programmes particuliers offerts dans les écoles secondaires publiques et privées. Le sport, par exemple, est une super école de formation:discipline, respect et socialisation, persévérance, vivre l'échec comme la réussite. Idem en art dramatique. Dans notre commission scolaire, il y a la concentration :Programme d'Ouverture sur le Monde: un groupe par niveau.

      Mais, bien sûr, que c'est le rôle, d'abord, de la famille. Mais, parfois, l'école peut aider à suppléer, s'il y a carence.