Le corps, mis en jeu

Ainsi, Greta Thunberg a pris le large à bord du Malizia II, le voilier sans cuisine ni toilette, alimenté par des panneaux solaires et des turbines sous-marines, qui la transportera de Plymouth à New York, où elle doit assister au sommet de l’ONU sur le climat.

Le voyage de deux semaines comporte à l’évidence son lot de risques. Le Malizia et son capitaine ont déjà parcouru des océans, mais jamais avec une passagère aussi novice à bord. Thunberg a confié aux journalistes qu’elle était anxieuse à l’idée d’entreprendre ce périple, reconnaissant aussi que s’exposer aux périls de la haute mer est certes brave, mais que cela constitue un privilège rare. N’empêche, à l’heure des vols low cost et de l’hypermobilité — du moins pour les citoyens du Nord — ce voyage revêt un sens particulier, en intégrant la notion de limite, de contingence, d’impondérable à l’expérience du déplacement, et en révélant le coût réel de la mobilité lorsqu’on refuse de refiler la note à la planète.

Il se trouvera des mauvaises langues pour ridiculiser l’initiative. D’ailleurs, quel curieux concert de mépris avons-nous observé cet été, quand Greta Thunberg a été prise en grippe par tout le choeur de la réaction actuelle. On lui reproche son messianisme vide et moralisateur. On la dit tantôt insignifiante, tantôt manipulée par des forces qui la dépassent. On dit que son ton catastrophiste évacue la raison du « débat » sur la transition écologique. Il est vrai que Thunberg a quelque chose d’une Jeanne-d’Arc-pour-la-planète, un rapprochement qui prête au ridicule. Mais tout de même, venant de ceux qui pleurent d’habitude la perte du sacré et de la transcendance dans un monde enivré par le progrès, il est étrange de reprocher son absolutisme à une personnalité qui défend quelque chose comme l’Humain, la Société et le Vivant face aux ravages de la petite politique et de la gestion à courte vue.

La palme de la critique douteuse revient sans doute à Michel Onfray qui, sur son blogue, s’en prenait à la physionomie et aux manières de Thunberg, qualifiant la jeune femme de poupée en silicone annonçant la fin de l’humain. « Elle a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire : son enveloppe est neutre », explique-t-il, évoquant son “corps sans chair”, qui visiblement le perturbe. Faire une lecture politique du corps, cela se justifie ; mais, si on s’aventure sur ce terrain, il faut considérer aussi l’usage politique du corps. Thunberg, justement, emploie le sien dans la lutte qu’elle mène. C’est peut-être même ce qu’elle fait avant tout. Ce « corps sans chair » est celui d’une enfant qui a cessé de s’alimenter en découvrant l’urgence climatique ; un corps placé à la merci de l’océan, confronté à l’épreuve du déplacement. Thunberg met son corps en jeu, elle s’engage tout entière.

Quelque chose ici rappelle la philosophe Simone Weil, pour qui l’engagement était, certes, spirituel (carrément mystique), mais toujours incarné. Pour Weil, il fallait mettre le corps à l’épreuve, à l’usine comme dans la lutte armée, au point où elle est morte d’épuisement à 34 ans. Elle aussi, de son temps, était prise pour folle et ridiculisée, mais l’éthique de l’engagement qu’elle lègue semble aujourd’hui singulièrement adaptée aux exigences de notre époque.

Mais qu’est-ce que cela signifie, de mettre son corps en jeu, et surtout, qu’est-ce que cela signifie pour une femme ? Prenez le cas de Safia Nolin qui, cette semaine, dévoilait un vidéoclip où elle apparaît entièrement nue, en compagnie d’autres femmes dont le corps déroge aux normes de beauté admises par la culture de masse. Évidemment, les railleries et le mépris ont fusé de toutes parts. On a notamment reproché à Nolin et sa bande l’hypocrisie de leur usage de la nudité. Pourquoi serait-il plus féministe de montrer un corps dit atypique qu’un corps dit parfait, ai-je lu ? Je ne sais pas, mais on remarque que le corps, à l’évidence, demeure pour les femmes un lieu d’affrontement politique : un affrontement pour son contrôle, son exhibition, sa mise en forme, ses potentialités, et que quoi qu’on fasse, on ne fait jamais l’économie de la souffrance. Qu’on sacrifie le corps ou qu’on l’honore, qu’on le polisse ou qu’on le montre tel qu’il est, qu’on tolère l’inconfort, la douleur, ou qu’on les refuse, toujours, on s’expose à la souffrance, aux railleries, à la méchanceté.

La journaliste Mona Chollet, dans son plus récent essai consacré à la figure de la sorcière, remarque que « la culture occidentale a décidé très tôt que le corps était répugnant et que le corps, c’était la femme ». En ce sens, lorsque les femmes mettent leur corps en jeu, elles ne posent pas un geste politique parmi d’autres, elles posent peut-être le geste politique par excellence, car le corps demeure le lieu premier de leur oppression.

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