Comprendre et développer la pensée critique

La rentrée est souvent un moment privilégié pour prendre d’ambitieuses résolutions pédagogiques pour l’année qui s’amorce. Je vous en propose une : accorder une grande attention à la pensée critique. Penser de manière critique est sans doute une finalité depuis toujours consensuelle en éducation (pensez à la fameuse tête bien faite dont parlait déjà Montaigne…), une finalité dont l’importance, à l’heure des fake news, du dénialisme et des légendes urbaines, sera sans doute admise par chacun comme d’une cruciale importance.

Pourtant, hélas, les résultats obtenus, quand on les mesure, ne sont pas toujours à la hauteur de ce noble et important but. Comment s’y prendre pour faire mieux ?

J’y viens. Mais avant tout, voici une petite énigme. Vous avez 15 minutes.

Un patient a une tumeur maligne dans l’estomac. Une forte concentration d’un certain rayon atteignant directement celle-ci pourrait le sauver. Malheureusement, une telle intensité détruirait au passage des organes vitaux. Comment faire pour le guérir ?

Une définition

Qu’est-ce donc que la pensée critique ?

En un trop bref mot, c’est une faculté cognitive de hautniveau, présente notamment chez les experts, et qui se manifeste par la capacité à évaluer des arguments et à correctement tirer les conséquences qui s’ensuivent de ce qui nous est présenté. J’ai pour ma part toujours beaucoup aimé le mot du philosophe Harvey Siegel qui la donne pour cette capacité, pour cette propension à « réagir comme il convient à de bons arguments ».

Restons-en là. La recherche montre cependant clairement qu’il s’agit d’une capacité interne à un domaine de connaissance et qui lui est propre, d’une faculté qui exige donc pour se déployer des connaissances (beaucoup…) acquises dans ce domaine.

Une habileté interne à un domaine de savoir

La première leçon à en tirer est qu’il faut résister à la tentation de concevoir la pensée critique comme une habiletégénérique (une compétence transversale…) qui, une fois acquise, pourrait ensuite s’exercer partout — un peu comme la capacité de faire du vélo.

Rien d’étonnant, ici, et tout cela converge avec ce que nous savons de l’importance des savoirs (d’abord inflexibles, comme je l’ai expliqué en ces pages) et du fonctionnement de la mémoire de travail et du chunking, ou « mémorisation par bloc ».

Une autre leçon importante que nous apprennent les sciences cognitives, et qui est liée à la précédente, est que nous tendons d’abord à percevoir les questions, les problèmes, les enjeux, à partir de leur structure superficielle, concrète et que nous avons besoin de temps et de connaissances pour accéder à leur structure profonde, celle par laquelle la pensée critique se déploie.

Un enseignement disciplinaire de la pensée critique

Ce qui s’ensuit est l’importance vitale d’enseigner la pensée critique au sein même des disciplines. Cela demande, bien entendu, pour les enseignantes et les enseignants et pour les personnes qui conçoivent les programmes, de se demander quelles habiletés on veut travailler, quels savoirs sont nécessaires pour les développer et à quel moment et comment il convient de les présenter.

Un exemple de ce qu’on peut déjà faire ? Il peut être pertinent de prendre le temps de faire remarquer aux élèves, une fois un savoir acquis, comment on aurait pu les tromper à ce sujet. En mathématiques, on montrera comment on peut tricher en trafiquant l’axe des X ; en comptabilité, comment on peut tromper sur tel aspect d’états financiers ; en histoire, comment on construit une théorie de la conspiration. Et ainsi de suite.

Je m’en voudrais de ne pas rappeler un autre aspect de la pensée critique souvent négligé mais crucial, surtout aujourd’hui avec les réseaux sociaux et les moeurs qu’on y constate, hélas.

Il s’agit de cette volonté d’écouter autrui, de prendre le temps de considérer ses arguments sans l’insulter et sans présumer qu’il est forcément dans l’erreur ou qu’il est un monstre, en considérant que notre interlocuteur a peut-être aperçu quelque chose qui nous a échappé et qui, pourquoi pas, pourrait enrichir notre position, voire la modifier. On désigne tout cela comme des vertus épistémiques et les salles de classe, entre autres celles de la philosophie pour enfants, sont de précieux endroits pour les cultiver.

Voici, pour teminer, une autre énigme. Un tyran s’est réfugié avec ses partisans dans une forteresse à laquelle de nombreuses routes conduisent. Le général de l’armée qui veut le déchoir sait que son armée, si elle l’attaquait tout entière d’un coup, pourrait le vaincre. Hélas, toutes les routes ont été minées par le tyran et une armée tout entière ne peut passer par l’une ou l’autre. Comment faire ?

Facile, non ?

Vous avez deviné. Cette énigme a la même structure profonde que la première, laquelle était occultée par ces tumeurs, rayons, patient, organes vitaux…

Trucs, astuces et perles

Cette année encore, je proposerai ici trucs et astuces d’enseignants, ainsi que des perles que vous m’enverrez. Ne vous gênez surtout pas ! (baillargeon.normand@uqam.ca)

La perle de la semaine. « Kant a inventé l’apéritif (pour l’impératif) catégorique ». (Bref : l’éthique de Kant ? Fais ce que bois !)

Truc et astuce. Une enseignante me dit : Je commence souvent une leçon en racontant une courte histoire (avec personnage et tout…) en lien avec ce dont je vais parler : rien de tel pour attirer l’attention des élèves.

Une lecture. Bien plus élaborée que ce que j’ai pu dire ici : How to Teach Critical Thinking, Daniel T. Willingham.

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