Rois du silence

Tout ralentit inévitablement avec l’été. Le quotidien s’engourdit, une tension se relâche, le temps s’étire comme une guimauve oubliée au soleil. Même la cadence du travail perd de sa vélocité. On rame pour soutenir le rythme, ce qui donne l’impression de lutter contre la gravité : on a beau renouveler la propulsion pour rester en vol, on finit par retomber sur le sol. Le capitalisme — allez, on sort les gros mots — est indifférent au rythme des saisons et à ses effets sur le corps et l’esprit. Dans un monde qui administre les êtres humains comme des choses, l’absolue constance est attendue. Ainsi, l’urgence de produire s’estompe, mais les injonctions ne s’évaporent pas au soleil.

Il y a longtemps que je me promettais d’appuyer sur la pédale du frein, de m’affranchir pour un temps de toute exigence de « livrer » à court terme, afin de me plonger dans une autre économie de l’attention, dans une autre temporalité, celle de la contemplation, de la réflexion lente, de l’écriture. D’abord, un constat manifeste : lorsque la cadence ralentit d’un coup, comme dans un véhicule qui freine brusquement, ce qui est mal attaché se retrouve projeté vers l’avant, expulsé hors champ. Un moment de chaos, un d’ajustement nécessaire pour rétablir le calme. Passer d’un régime temporel à un autre peut s’avérer plus dépaysant que de changer de continent. Car lorsque tout ce qui était en suspens se dépose au sol, l’air devient plus clair, et le silence qui s’installe laisse la place à la violence assourdissante du monde.

Fin juin, les corps d’un homme salvadorien, Oscar Martinez Ramirez, et de sa fille d’à peine deux ans sont retrouvés sur les berges du Rio Grande, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Les images de ces vies avalées par l’exil et la promesse d’une vie meilleure circulent partout. Nous les voyons sans les voir. En juillet, une délégation de représentants du Congrès se rend à la frontière sud des États-Unis pour constater les conditions de détention des migrants appréhendés. Des êtres humains en cage, séparés de leurs enfants, mal nourris, empêchés de dormir, de se laver, de se brosser, humiliés. La représentante Alexandria Ocasio-Cortez, revenant de ces centres de détention, a eu ces mots pour décrire ce qu’ils représentent : la matérialisation de la rhétorique du président Trump lorsqu’il qualifiait les migrants « d’animaux ».

La cruauté, la déshumanisation ne sont pas la conséquence d’un achalandage intense ni d’un manque de ressources puisque l’été amène généralement une accalmie en raison des températures extrêmes. Tout indique qu’elles sont intentionnelles. Tandis que l’Amérique du Nord traite l’Amérique latine comme sa cour arrière depuis plus de deux cents ans, le déni d’humanité visant ces gens qui fuient la misère et la violence apparaît comme le prolongement d’un projet colonial qu’on disait révolu. Ce n’est pas un hasard si ce sont surtout des populations autochtones et afro-descendantes qui aujourd’hui affluent vers le nord et sont détenus aux frontières.

Il faut prêter attention aux mots choisis, analyser les ressorts du vocabulaire : pourquoi parle-t-on volontiers d’accueil, de tolérance et non de partage, de cohabitation sur un territoire qui, en principe, revient à chacun en vertu de sa seule humanité ? À l’heure de ces grands déplacements de populations, de la montée décomplexée de l’extrême droite et du resserrement de l’étau climatique, parler le langage de l’hospitalité serait-il devenu impossible ?

La philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, disparue tragiquement à l’été 2017, s’est penchée, avec le philosophe Jacques Derrida, sur la difficile — ou impossible — question de l’hospitalité. Elle écrivait en 2012 que l’hospitalité, au sens plein du terme, est une histoire de seuil, elle est ce qui se vit à la frontière, mais « offre à penser le franchissement » ; franchissement, car l’hospitalité ne peut être offerte qu’inconditionnellement. Elle ne commande pas seulement d’accueillir l’autre chez soi, mais en soi. Bien sûr, cette hospitalité se trouve toujours en tension entre cette exigence d’inconditionnalité et la réalité des lois définie par la société. Mais la base de tout travail politique, le premier geste d’engagement civique, ne résiderait-il pas justement dans la création de cet espace pour la rencontre et la reconnaissance ? Peut-être, en ce sens, que l’hospitalité ne peut naître qu’à condition d’aménager autour de soi le silence nécessaire à l’écoute, à la pensée, à l’empathie à l’attention. Peut-être est-ce la possibilité même de poser ce geste vers l’autre que l’on gaspille en refusant de ralentir, en se rendant sourds à la violence du monde.

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19 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 9 août 2019 01 h 09

    La surdité institutionnalisée : le processus de désensibilisation à la violence

    Dès notre jeune âge, nous sommes inlassablement abreuvés d’images violentes, et donc pas question de passer quelques minutes devant la télé sans voir une multitude d’images d’une rare violence. Or, ces minutes deviennent vite des heures, des jours, des semaines et des années. On s’adapte et on finit par regarder sans voir et par entendre sans écouter. Ainsi, lentement mais sûrement nous sommes désensibilisés à la violence et parfois même nous éprouvons une fascination morbide à son endroit qui nous pousse à assister en spectateur passif au grand théâtre des violences mondiales. Conséquemment, le mal est souvent banalisé, voire même justifié et excusé.

    • Gaston Bourdages - Abonné 9 août 2019 09 h 12

      Dame Hannah Arendt aimerait certes vous lire monsieur Francoeur.
      Cette « fascination morbide » à l'endroit de la violence dont vous faites état nourrit quoi chez un être humain ? Son esprit ? So coeur ? Son âme ? Hier, je commentais la chronique de madame Odile Tremblay « Écrans et carnages » https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/560241/ecrans-et-carnages
      La violence sous toutes formes de violence est aussi signe d'un mal être, d'un mal de vivre, d'un mal vivre sa vie autant dans son coeur, dans son esprit que dans son âme.
      N,y portons-nous pas, presque toutes et tous une part de responsabilités ?
      Je conclus. L'antonyme de la violence, c'est.....
      Merci à vous monsieur Francoeur pour cette invitation à aussi nous rappeler feue madame Arendt.
      Gaston Bourdages,
      saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gaston Bourdages - Abonné 9 août 2019 04 h 23

    La non-hospitalité ou la peur de...

    ...de perdre « quelque chose ». Quoi au juste ? Je questionne, me questionne.
    L'hospitalité avant d'être politique est d'abord au sein de chaque personne. De vous, des autres et de moi. Vous utilisez le mot
    « inconditionnellement ». Il est pesant, engageant ce mot. Serait-il même à caractère moral ou de moralité ? Est-ce même valeur sociétale ?
    Je me fais une idée dans laquelle je m'inclus : « Oui....oui...à l'hospitalité inconditionnellle mais pas dans ma cour...»
    Je ne suis pas sourd à la violence du monde, toutes formes de violence incluses.
    Je n'ai qu'à regarder d'où je viens ou plutôt, je reviens.
    Pour faire heureux et surtout souhaitable contrepoids, je regarde où je suis et où j'en suis.
    À toutes celles et ceux m'ayant offert inconditionnelle hospitalité, je dis : merci !
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Yvon Montoya - Inscrit 9 août 2019 06 h 01

    Votre réflexion est tout de même remplie de lieux communs saupoudrée de psycho-pop. « Constater » est la manière la plus confortable d’exprimer le monde tel qu’il va au regard de sa violence politique et économique mais de la a en faire une véritable « contestation » changeant pour le meilleur ce monde, nous en sommes encore tres loin. La constatation aura remplace la contestation. Les médias sont aussi des rapporteurs de violence alors que des solutions, des perspectives de pensées autres existent dont ils ne parlent qu’au compte goutte. Derrida critiquait a juste titre le manque de radicalisation, c’est ce qu’on ressent a lire votre papier qui aurait du être dans la lignée de ce philosophe au regard de ce qu’il ecrivit d’important dans son fameux « Spectre de Marx ». Sinon vous n’allez pas plaire aux lecteurs pour ce que vois écrivez du « territoire » revenant « a chacun en vertu de son humanité » ( plusdu cote d’Emmanuel Levinas que de Derrida). Oui, de son humanité...N’oublions pas que la violence se lit tout aussi bien dans les commentaires de commentateurs entre eux. C’est dire de l’état des choses. Merci.

    • Gaston Bourdages - Abonné 9 août 2019 09 h 17

      Il est clair, à vous lire, monsieur Montoya que je ne possède pas votre bagage intellectuel. Vous citez des noms inconnus pour moi jusqu'à ce que je vous lise. Votre finale, par contre, je saisis, je comprends. Oui, il y a aussi violences dans les commentaires des commentateurs et commentatrices. Je surfe sur ces opinions lorsque je ressens la direction des mots utilisés. Mon temps est précieux. Plus encore, ces dérives de rhétorique ne nourrissent rien chez moi. Vous m'avez nourri. Je vous en suis reconnaissant.
      Gaston Bourdages

  • Rose Marquis - Abonnée 9 août 2019 07 h 18

    Accueil puis partage dans le respect

    Quel bel article. Cette phrase : ''Dans un monde qui administre les êtres humains comme des choses, l’absolue constance est attendue.'' me ramène à mon malaise face aux mots ''Gestion des ressources humaines'', quand on traite les autres personnes comme des ressources à gérer il y a un grave problème. Il y a quelques années j'en avais parlé à notre directrice des ressources humaines qui m'avait ragardé comme une extraterrestre... J'avais continué sur ma lancée en lui parlant d'organisation du travail et de gestion du personnel et, pour elle, c'était sinonyme.

    Et dans les universités on contunue de former des gestionnaires en ''ressources humaines'' sans se poser de questions. Quand on traite les gens de notre société ainsi alors, pour les autres qui viennent d'ailleurs et qui ne sont pas considérés comme des ressources cela donne ce qui se passe à la frontière Mexique-États-Unis, et bien d'autres... Décourageant....

  • Marc Therrien - Abonné 9 août 2019 07 h 31

    Le défi de l'hospitalité réciproque


    La première difficulté du langage de l’hospitalité est qu’il devienne signifiant et partagé dans sa définition la plus commune qui est l’action de recevoir l’étranger qui se présente. Il exige qu’on identifie les attitudes et les comportements de l’accueillant (l’hôte) et de l’arrivant (l’étranger) favorisant un apprivoisement mutuel, qu’on établisse les conditions de réussite permettant le sentiment d’appartenance communautaire. Ça peut être aidant de convenir d’abord nous que ce geste d’hospitalité ne va pas nécessairement de soi, car il n’est pas spontané mais plutôt forcé et qu’ainsi, iI requiert un premier effort qui consiste à surmonter ce sentiment de menace à la tranquillité, qui nous est si chère, que suscite l’arrivée de l’inconnu. Ensuite, on pourrait apprécier de savoir que l’hospitalité ne signifie pas l’intégration et qu’une certaine distance entre nous, étrangers, permet de préserver notre altérité réciproque. Enfin, s’il advenait que soit confirmé le fait que l’hospitalité figure également parmi les vertus de la culture du pays que l’étranger qu’on accueille a quitté, on pourrait être rassuré.

    Bien entendu, j’espère de ne jamais avoir à quitter mon pays qui vit en paix depuis qu’il existe et c’est pourquoi je compte sur l’étranger que j’accueille et tous ceux qui croient comme lui et moi à la vertu de l’hospitalité pour nous aider à réfréner tout extrémisme qui menace la vie paisible du pays que nous avons choisi et qui pourrait le rendre inhospitalier.

    Marc Therrien