Des fraises en hiver

Shawn Manning, fondateur de Semis urbains, avec Nicola et Danika. La petite cour de sa maison dans l’arrondissement de Verdun génère de quoi nourrir en partie sa famille pendant l’été.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Shawn Manning, fondateur de Semis urbains, avec Nicola et Danika. La petite cour de sa maison dans l’arrondissement de Verdun génère de quoi nourrir en partie sa famille pendant l’été.

Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir générer eux-mêmes leur casse-croûte, à s’improviser mère ou père poule ou à dégoter un coin de terre pour y faire brouter quelques biquettes. Ils sèment, ils haricotent, ils potironnent et ils enjardinent leur quotidien, traçant grain par grain leur chemin vers l’autonomie alimentaire.

En plein mois de février, quand d’autres maudissent les prévisions de MétéoMédia et rêvent de s’enfuir à Cancún, Luc Muyldemans déjeune au soleil et admire ses laitues qui profitent, à l’abri de la neige dans sa serre d’abondance, dardée par les rayons du soleil. Quand le thermomètre plongera au-dessous de zéro, il y aura du cerfeuil frais pour parfumer la soupe, du persil pour égayer la salade et des carottes fin prêtes à croquer.

« Aller cueillir ses légumes dans la serre quand il fait -20 °C dehors, c’est pas banal ! Ça permet d’avoir accès à des légumes frais, bios, à une nourriture de qualité inégalable. Quand les petits enfants viennent l’hiver, il y fait même assez chaud pour sortir la piscine gonflable », respire d’aise le Belge d’origine, tombé tout petit dans la potion de l’autosuffisance alimentaire.

Élevé dans les serres froides du plat pays où son père faisait fructifier ses vignes à l’année, cet expert flirtait avec l’autarcie potagère et l’énergie solaire passive avant même que ces mots n’émergent sur l’écran radar des premiers écolos.

Ses conférences consacrées aux serres d’abondance attirent cet été des centaines d’aspirants jardiniers, intéressés par ces frigos à ciel ouvert accolés aux maisons, qui fructifient 11 mois par année sans chauffage ni engrais chimiques. En 1980, Luc Muyldemans prêchait littéralement dans le désert avec ses abris nourriciers et ses discours récoltaient davantage de moues moqueuses que d’éloges.

La «fièvre» des foins

Aujourd’hui, des jeunes, des retraités, des familles 100 % écolos et d’autres pas du tout granos rêvent de prendre congé des allées de l’épicerie et s’enchantent pour le craquement du petit pois fraîchement écossé ou la cueillette matinale d’oeufs encore tout chauds.

Dans les forums consacrés à l’autosuffisance alimentaire, des centaines de personnes échangent ces jours-ci sur le plumage du canard, l’art de construire le parfait clapier à lapins ou les merveilles de la mise en conserve des légumes et des fleurs d’ail.

N’ajustez pas votre appareil. Ni figurants d’un remake des Pays d’en haut ni preppers affairés à se prémunir contre la prochaine attaque nucléaire, ces aficionados de l’autosuffisance cherchent à étendre autant leur champ de connaissances que celui où profitent leurs courgettes en pleine explosion.

« Beaucoup de gens cherchent à être plus autosuffisants, tout en trouvant du plaisir à jardiner et à mieux manger », croit Marie-Michèle Doyon, fondatrice du forum Le Peuplier et ex-étudiante en administration qui se passionne depuis peu pour une tout autre forme d’oseille et qui s’est faite l’instigatrice d’un premier festival sur l’autosuffisance alimentaire qui doit avoir lieu en 2020.

« Jusqu’à il y a cinq ans, je n’avais jamais fait pousser un seul légume. C’est non seulement devenu mon principal loisir, mais c’est né d’un besoin de retrouver la nature. Un jour, j’aimerais que ma famille grandisse dans un univers stimulant, plus naturel, où l’on sait d’où viennent les oeufs ! »

Sur le plancher des vaches

À une époque où la diversité alimentaire est omniprésente et où l’accès aux denrées venues des antipodes et à une déferlante de produits frais sur des étals locaux, bios et équitables est illimité, à quoi rime cette recherche éperdue d’autarcie ? Peut-être une réaction épidermique à la dépendance tous azimuts qu’accélère le paradoxe d’une époque à la fois hyperbranchée, et parfois follement déconnectée du plancher des vaches.

Infodépendants, asservis aux GPS pour circuler, aux mots de passe pour travailler, aux réseaux sociaux pour gérer souvenirs et vie sociale, certains retrouvent dans ce sursaut d’autonomie la saveur oubliée du libre arbitre et le contrôle, ne serait-ce que sur un coin, de leur assiette.

« On n’est pas des survivalistes asociaux, on veut juste être plus autonomes et manger plus sainement. Notre projet d’autosuffisance nous a permis de créer un réseau de personnes qui partagent nos aspirations et avec qui on échange un tas de connaissances », confirme Patrice Demers, qui a tout plaqué il y a deux ans pour trouver une fermette pouvant accueillir sa petite famille et ses velléités champêtres.

On n’est pas des survivalistes asociaux, on veut juste être plus autonomes et manger plus sainement. Notre projet d’autosuffisance nous a permis de créer un réseau de personnes qui partagent nos aspirations et avec qui on échange un tas de connaissances.

Dix moutons, neuf moineaux

Démarrée avec deux chèvres, la fermette Douce Sérénité abrite aujourd’hui 12 chèvres et chevreaux, 40 poulets, 20 cailles, 10 lapins et 2 canards. « On a encore besoin d’acheter de la viande et des produits de base, mais on produit assez de lait pour faire notre beurre et notre fromage », s’enthousiasme cet analyste informatique, qui rêve de dorloter un jour ses biquettes à temps plein.

Sébastien Lord, un autre féru d’autonomie, carbure aussi à la débrouille sur le petit lopin de terre qu’il défriche depuis quatre ans. Sur l’étang de 40 pieds de diamètre où gargotent ses truites d’élevage s’élève un tipi géant translucide, muté en serre de culture improvisée. « Les poissons nourrissent mes plantes et font pousser mes choux frisés, mes tomates, mes concombres, explique-t-il. Une pompe aspire l’eau de l’étang pour arroser mes légumes. L’hiver, les gens viennent pêcher au chaud à l’intérieur du tipi ! »

Même en ville, des citadins se laissent séduire par les sirènes de l’autosuffisance, constate Shawn Manning, fondateur de Semis urbains. La petite cour de sa maison de l’arrondissement de Verdun génère de quoi nourrir en partie sa petite famille pendant l’été.

Fraisiers, mûriers et cerisiers s’épanouissent à l’avant de la maison, alors que la cour arrière reçoit des bacs regorgeant de laitues, de petits pois, de tomates et de haricots. Près d’un pommier, les framboises s’apprêtent à rougir, et de grands pots plantés au soleil accueillent un oranger, un citronnier et un plant de bananier.

Dans la serre qui abrite ses semis dès le mois de mars, Shawn cultive aussi un grenadier, un papayer, un carambolier et un cannelier, dont les tiges exhalent le puissant parfum de l’aromate utilisé en pâtisserie.

Même si certains de ses protégés exotiques ne produisent que peu ou prou, le jardinier urbain et ses enfants récoltent du plaisir à la pelle. « Juste le fait de sentir l’odeur de la fleur du fruit de la passion justifie d’en faire pousser tout l’hiver », assure-t-il, croquant à belles dents dans un haricot muri à point.

« Quand les enfants vont cueillir au jardin, c’est la fête. Ils sont plus intéressés à ce qu’ils mangent et à la cuisine. Manger ses propres légumes, c’est non seulement meilleur, c’est hautement gratifiant ! »

Des fraises en hiver

Gratifiant, c’est le mot. Quand l’automne fera roussir les champs et que d’autres rangeront leurs pelles et râteaux pour l’hiver, Luc Muyldemans, lui, récoltera ses derniers raisins et commencera à semer sous serre ses épinards, ses endives et ses laitues d’automne. De quoi récolter jusqu’à la mi-décembre.

« En janvier, on recommence l’opération, et fin février, c’est déjà l’explosion dans la serre, qui fait 14 pieds sur 30. Ça pousse plus vite que ce qu’on peut récolter ! » Si ce n’était du manque d’espace, il pourrait même faire pousser des kiwis et des figues dans cet éden pour végétaux. Et même des fraises en hiver.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que la fondatrice du forum Le Peuplier se nommait Marie-Michèle Fortin, a été corrigée. Le festival dont elle est l’instigatrice n’aura également pas lieu en septembre prochain, comme il était d’abord indiqué.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.