Là où il y a deux rives

Mardi soir, à la Grande Bibliothèque, j’ai assisté à l’ouverture de la 29e édition de Présence autochtone, en piste à Montréal jusqu’au 14 août avec films et spectacles. Le documentaire qui partait le bal : Nin E Tepueian (Mon cri) de Santiago Bertolino aurait gagné à resserrer son montage, mais ce portrait de la poétesse militante innue Natasha Kanapé Fontaine témoignait bien de sa peine liée au territoire perdu, qui hante à son avis jusqu’aux Autochtones les plus coupés de leurs racines. Elle fait écho à cette nostalgie de la Nouvelle-France que bien des Québécois francophones traînent dans leurs bagages, consciemment ou pas. On n’est pas si loin les uns des autres, s’agitant dans un même berceau en perpétuel mouvement.

Dans nos rangs, certains estiment leur quête identitaire menacée par les revendications des Autochtones. Mais sans eux, nos ancêtres n’auraient guère survécu aux forêts, au scorbut et aux hivers, à propos. Ceux qui font semblant de l’ignorer s’en doutent. D’où cette mauvaise conscience qui turlupine, après les mauvais traitements infligés au long des siècles aux premiers occupants du pays.

Reste à communiquer. Quoi d’autre ? Seule voie possible, par-delà les frictions dans le coin d’Oka comme ailleurs. Les rendez-vous culturels servent aussi à enfiler un moment les mocassins de l’autre. Et il y a plusieurs bons films dans ce festival, venus des premiers peuples de la planète, lancés d’abord dans les grands rendez-vous internationaux.

Le directeur du festival, AndréDudemaine, écrit dans le programme de cette édition : « Là où il y a deux rives, on dit, toujours erronément, qu’elles sont opposées. Ce face-à-face près de la même rivière n’est pourtant pas un affrontement. Bien au contraire, dans cette contemplation commune de la même eau, il y a une invitation à la traversée. »

À ses yeux, le courant d’ouverture et de solidarité envers les Premières Nations au Québec est ici bien plus fort que les crispations, plus profond, mieux collé à la fierté des héritages communs.

Vision angélique ? Même pas. Évolution, plutôt. Ça ne rend pas les peuples identiques, juste mieux armés pour s’enrichir les uns les autres.

Le bois qui parle

On est à un an de l’affaire Kanata. Depuis, d’autres débats ont enflammé les esprits, sur l’emploi du mot génocide dans le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, entre autres.

La poussière est retombée sur ce débat névralgique de 2018, enroulé autour des accusations d’appropriation culturelle du spectacle de Robert Lepage sur l’épopée des Premières Nations, à la suite de l’annulation de son Slav abordant l’esclavage. Bruit et fureur ! Dialogue de sourds… puis plusieurs ont mis de l’eau dans leur vin.

« L’affaire Kanata a donné aux artistes autochtones l’occasion de s’interroger sur les notions d’identité, dit André Dudemaine. Aujourd’hui, on parlerait davantage d’usurpation culturelle que d’appropriation, là où il manque d’échanges, de communication pour représenter les Autochtones. Ce qui n’exclut pas les citations, les hommages, les références à l’esprit de nos Nations, lesquels sont possibles, souhaitables même. » Il précise qu’il parle en son nom personnel, mais le ton change dans un camp comme dans l’autre. Les crises remuent les esprits. Par elles, les gens cheminent. À ce rythme, on va vraiment finir par se comprendre un jour.

La culture est un pont d’or. Depuis que les artistes des premiers peuples retrouvent leurs racines, on écoute mieux Florent Vollant, Samian, on partage leurs rythmes et à travers eux, des bribes de leur univers. Venus de la poésie et des chansons, des mots innus, atikamekw, algonquins, en inuktitut ou autres langues autochtones se fraient un chemin dans nos oreilles. On en garde en mémoire. Leur musicalité et les termes imagés enchantent. J’adore le mot innu  Kaiamiumishtuk, littéralement « le bois qui parle » venu qualifier les radios, jadis en bois, d’où les voix s’échappent.

L’art des premiers peuples est en train de se poser partout le plus naturellement du monde. André Dudemaine se dit ravi de constater à quel point les grandes institutions muséales montréalaises, le MBAM avec les gravures d’Alanis Obowsawin, le MAC avec les oeuvres de la grande artiste multidisciplinaire Rebecca Belmore, les exposent désormais fièrement : « Il y a dix ans, ça aurait fait sursauter. »

Il se souvient qu’au cours de sa jeunesse, avant les premiers balbutiements du discours écologique, des Algonquins lui avaient déclaré que la nature était malade. Cri d’alarme venu d’un contact intime avec une terre déjà en révolte sourde. Ce savoir de chasseurs nomades fut rattrapé par la science pour nommer le désastre écologique qui menace de nous engloutir. On eût mieux fait d’écouter d’abord les voix de ceux qui déchiffraient nos rivières et forêts.

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1 commentaire
  • Léonce Naud - Abonné 10 août 2019 16 h 49

    Il n’y a pas deux rives mais une seule

    En 1755, les Iroquois de Kahnawake répondirent aux Britanniques de New-York qui leur demandaient de rester neutres dans le conflit qui s’annonçait entre l’Angleterre et la France : « Les Français et nous sommes un seul et même sang et où ils mourront, nous mourrons aussi. » Tout comme Champlain, ils étaient d’avis que Français et Sauvages ne formaient dans le fond qu’un seul et même peuple.
    L’auteure, tout comme le gouvernement Fédéral, voit deux rives car elle voit les choses sous le prisme d'une valeur suprême, celle de la « race ». La réalité, c’est qu’au Québec il existe tout simplement des Gens, qui comptent bien davantage que les « races » réelles ou supposées de tout un chacun.