Courir le pays

En marchant sur la batture de Saint-Joseph-de-la-Rive avec mon amie Marianne, les yeux gavés de beauté, je respire. J’ai l’impression de pouvoir enfin déposer de lourds bagages : le fleuve m’a tant manqué ! Marianne, estivante de ce morceau précieux de Charlevoix depuis l’enfance, me raconte qu’elle s’est mise à y chercher un chalet pour y passer plus de temps.

« Je suis faite de ça, comprends-tu ? Cette lumière-là, cette boue argileuse sous nos pas, ces oiseaux. Je suis faite d’ici. C’est en moi, c’est dans mon corps. J’en ai besoin. »

Je comprends tout. C’est un des motifs récurrents de mes réflexions : l’espace nous forge, le paysage nous construit. J’en ai l’intime conviction. C’est pour ça qu’il faut soigner les lieux que l’on habite : ils constituent notre charpente invisible. Et c’est à ça que l’on a trop souvent confusément mal, sans trouver le nom de ce qui nous abîme.

Dans un rang du Bic

Quelques jours plus tard, je cours dans un rang du Bic, le très beau Pays, de Philémon Cimon, dans les oreilles (qui raconte Charlevoix, la quête de soi comme celle d’un pays à définir, et un rapport matriciel au territoire, un peu comme si la naissance consistait à émerger directement du sol, ou de l’eau…). Autour, le Bas-Saint-Laurent, des vallons de toutes sortes de vert défilent, le vent est doux et frais, les plantes des champs, mauve, trèfle, mélilot, ondoient sur mon passage.

J’ai l’impression persistante d’évoluer dans un lieu que je reconnais, alors que c’est la toute première fois que je viens ici, si haut — le plus souvent, je reste autour du village, ou au bord des grèves. Cette fois, nous avons tardé avant de réserver notre logement, et le retard et l’affluence nous ont poussées au milieu des terres agricoles.

Je me rends compte soudain que je suis enserrée par les lieux d’où provient l’un des recueils que j’ai le plus lus et fréquentés cette année : Expo habitat, de Marie-Hélène Voyer (La Peuplade poésie). Debout dans le poème : « Du haut de ta balançoire / tu vois / deux jardins / deux hangars / trois vieilles granges / une ferme / trois bosquets / deux rivières / six / sept / huit / champs / beaucoup d’espace / pour manquer d’air. »

Tout le livre traite précisément de cette question qui m’obsède : notre lien à ces lieux que nous traversons, qui nous traversent en retour, nous fondant, nous bâtissant, nous altérant. Voyer part de la ferme familiale et de son « indépassable campagne », qu’elle aime malgré l’angoisse générée par toutes ces choses vivantes qui y tutoient la mort au quotidien.

« Il ne faut pas être triste pour le veau mort (pour le chat écrasé, pour le lièvre piégé, pour les oies égorgées, pour les poussins morts de froid). […] Il ne faut pas craindre les insectes, les couleuvres, les mulots, il faut aimer tout ce qui vit et palpite à l’intérieur des choses. »

Rien n’est magnifié, tout est peint dans le regard cru de l’enfant à qui on demande de dompter ses peurs une à une, toute la tendresse et la rudesse de la vie rurale emmêlées pour toujours au coeur de l’être.

Île Bicquette

Plus on avance dans le recueil, plus on s’éloigne du point zéro, pour élargir notre champ de vision avec l’auteure ; on traverse village, îles, rivière, tous les alentours, dans une cartographie qui délicatement évoque l’adolescence et des émois amoureux qui agrandissent tout, dedans comme dehors.

Île Bicquette : « Nous nous aimerons dans le piaillement des jours / nos coeurs d’eiders / ivres enfin de trajectoires / illisibles. » Anse à Mouille-Cul : « Nous aurons été / les secrets contrebandiers / de toutes les marches à l’amour. » Cap Enragé, enfin : « […] demain nous partirons / et nos voix sourdes / sauront peut-être / tisser les toiles / de nos hautes incertitudes. »

La route continue, la 132, la 20, puis c’est la ville, la banlieue, et la langue et les images de l’enfance « s’échardent » sur les surfaces sans âme, hôtels, centres d’achats, Tim Hortons, stationnements, HLM (« On n’apprend jamais à vivre dans la laideur hautement inflammable des taudis systémiques »).

Et au bout du recueil, Voyer retourne dans les plis d’une nature nordique qui nous réapprend à vivre, à résister, à durer, même, peut-être : « Regarde, je prépare nos lentes salaisons. J’ai tout mon temps. Je peux la patience des oies. Je peux toutes les patiences. […] Entre, pose ton coeur là dans le foin. Dors comme une grange à l’abandon. Demain, nous enfilerons notre peau neuve pour la première fois. »

Les vacances m’ont rendue à la ville vêtue d’une peau neuve. Pas tellement grâce au repos que grâce à ce contact étroit, nourrissant, tonique avec une terre et un fleuve qui constituent mon ossature intime. Je suis faite de ce pays que je cours. Quand j’ai mal partout, c’est à lui que je dois revenir. Je le sais, puis je l’oublie, puis je le réapprends : et il en est de même pour nous tous. Nous sommes faits de ce pays. Prenons soin de nous.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 10 août 2019 13 h 33

    Refaire le plus beau voyage

    Très beau texte. Merci Mme Côté. Le Québec est un continent. Vaste et immensément riche pays. Malheureusement de moins en moins connu de ses habitants même. On déplore souvent les connaissances défaillantes en histoire. Que dire des maigres connaissances en géographie, en géographie de notre pays. Combien de Québécois placés devant une carte du Québec d’où on aurait caviardé les noms des villes, des villages, des rivières et des lacs, ne seraient pas en mesure d’indiquer l’emplacement de villes importantes pour ne rien dire de certaines de nos grandes rivières comme la rivière Rupert ou de lacs immenses comme le lac Mistassini, une véritable mer interne qui serait un trésor national dans de très nombreux pays du monde.
    Il faut reprendre la route et parcourir notre territoire. Courir le pays, un livre en poche comme le recommande Mme Véronique Côté . Et il faut relire ce beau texte de Mme Côté de même que ‘’Les seigneuries au fil du fleuve’’, ce beau texte de Mme Odile Tremblay, en réécoutant Claude Gauthier refaire le plus beau voyage.
    Merci encore Mme Côté.

  • Ginette Poissant - Abonnée 10 août 2019 14 h 51

    Contact avec la terre et le fleuve

    Bonjour Mme Côté,

    Je garde précieusement votre texte pour le relire au besoin.
    Vous avez si bien décrit ce que je pense et ressens à propos du territoire.
    Quand j’ai mal partout, c’est exactement ce que je fais moi aussi, je pars dans le bas du fleuve me ressourcer et m’apaiser… Merci