Écrans et carnages

Tous les écrans explosent devant nos yeux. Ils nous montrent des morts, des vivants hébétés et un type qui tire ou ne tire plus, déjà inerte après les tirs des policiers. Les cris, le sang, la mort. On les a côtoyés tant de fois au cinéma américain en prolifération planétaire, comme à la télé ou sur les sites d’infos, reflets de la violence en terre yankee.

Et qui influence quoi ? Les écrans de la fiction sont si mêlés à ceux qui dégorgent les images des vrais massacres. Les voici mis en abyme, mais comment s’y retrouver, tant les parois paraissent minces entre le réel et le fictif ?

Prenez cette photo du nom Trump écrit avec des armes à feu attribuée à l’auteur de la fusillade d’El Paso. Celui-ci avait mis en fait un « like » sur le compte twitter d’un autre partisan du président américain, avalisant l’image sans l’avoir créée. On se nourrit aussi de fausses nouvelles (ou partielles). Ce n’est pas pour disculper l’odieux locataire de la Maison-Blanche, haut responsable de ses envolées d’agitateur public qui lui retombent sur le nez, mais pour dire à quel point les écrans nourrissent par ailleurs notre imaginaire, quelle que soit leur provenance, en propagation sans fin.

Avec la politique spectacle poussée à son sommet sous le règne de Donald Trump, avec le nationalisme blanc décomplexé qui rappelle là-bas les combats du Ku Klux Klan, la fiction fait à peine le poids face au réel à pleines infos : ces tueries de masse à répétition par des jeunes Blancs racistes ou en haine de l’humanité et d’eux-mêmes. Mauvais westerns contemporains brassant et brossant l’horreur, qui embrouillent les esprits.

Les gens ne savent plus trop si ces massacres naissent des éructations racistes de leur président, de l’ombre de son mur chéri à parachever, de sa propagande anti-Mexique, de la vente d’armes en circulation trop libre aux États-Unis, des dérangements mentaux de leurs auteurs. Voire de fictions nées sur ces terreaux-là et des sites de mort comme 8chan qui vient d’être fermé tant il nourrissait les extrémistes de tous poils, dont celui qui a ensanglanté El Paso de 22 morts et d’une kyrielle de blessés. Le second amendement de la constitution américaine, droit du port d’armes aux citoyens du pays, sème la destruction, mais tout un contexte s’y greffe.

Une culture sanglante

À chaque tuerie de masse, des regards suspicieux se tournent vers l’influence pernicieuse des jeux vidéo. Donald Trump les a condamnés également, ou du moins, le rédacteur de son discours l’a fait. Le président a lu sa déclaration lundi d’une voix de condamné, à l’évidence embêté de voir un tireur faire dévier le cours de sa propre campagne de rejet de l’autre, qui galvanisait si bien sa base. Soulagé, à l’heure de charger les jeux vidéo et la maladie mentale, de trouver un bouc émissaire à la prolifération des armes aux États-Unis et à ses appels tweetés à l’exclusion des basanés, souvent ses propres concitoyens.

La fiction a le bon dos et ce texte n’est pas une invitation à censurer les oeuvres, d’autant moins quand leurs images reflètent la réalité d’un peuple. Mais on gagne à observer (quel que soit l’avis de Trump) à quel point toute une culture sanglante et pétrie de haine de l’autre imprègnenos sociétés, en ces temps où la vie virtuelle prend pour plusieurs le relais de la vie tout court. D’une façon ou d’une autre, l’extrême violence de nombreux films, séries, et jeux vidéo, celle des sites haineux qui grouillent dans le « dark web » participent à cette banalisation du meurtre, même si le lobby des armes met les doigts des tueurs sur les gâchettes.

Les scientifiques ne peuvent établir un lien de cause à effet entre la violence fictive et les crimes de masse, mais le bon sens nous assure que la culture de mort partout bombardée nourrit ceux qui ont accès aux armes aux États-Unis, souvent des solitaires accrochés à leurs ordis. On devient ce qu’on mange. L’Amérique enfante des monstres depuis longtemps, Daech a attisé les peurs, le suprémacisme blanc et la théorie du grand remplacement font tache d’huile dans tout l’Occident. Trump est — hélas ! — un enfant de son temps et des téléréalités absurdes qu’il a animées : « You are fired ! »

Il n’est pas accessoire que le peuple américain, déjà endeuillé des assassinés de tant de latinos à El Paso et d’une majorité de Noirs dans l’attentat de Dayton en Ohio par un tireur nourri de théories nébuleuses en tous genres, pleure la mort de Toni Morrison, la grande écrivaine et militante noire. Cette semaine, des symboles tombent, en secouant les esprits.

De quoi espérer du moins que les communautés latinos et afro-américaines, horrifiées et troublées aujourd’hui, iront voter massivement contre Trump à la présidentielle de 2020 au nom du bien commun qui devrait prévaloir un jour. Elles sont sensibles aux images de mort aussi.

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9 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 8 août 2019 01 h 00

    D.H. Lawrence que je cite (en traduc)...

    «L'âme fondamentale de l'Amérique (lire États-Unis d'Amérique - c'est aussi bon pour le Canada britannique...) est dure, isolée, stoïque et "meurtrière". Jamais encore elle ne s'est adoucie.» Inutile de continuer car le lectorat du journal Le Devoir est l'un des plus «avisés» en pareilles matières. Misère!

    JHS Baril

    • Claude Poulin - Abonné 8 août 2019 09 h 18

      «L'âme fondamentale de l'Amérique (lire États-Unis d'Amérique - c'est aussi bon pour le Canada britannique...)". Avez-vous bien bien réfléchi avant d'ajouter cette méchanceté très mal "avisés" Misère en effet!

    • Marie Nobert - Abonnée 9 août 2019 00 h 19

      Très exceptionnelemnt @Claude (Poulin). Revoyez votre «Histoire britano-canadienne». L'ami «Amherst»!? ?! (!) Comme vous l'écrivez en effet: Misère! Je ne blaire pas les... Désolé! Maintenant une botte. «[...] avant d'ajouter cette méchanceté très mal "avisés"(sic) ]. Hum! Vive le «Britano-canadien» en vous.» [...]. Misère! Grâce à vous, Le Devoir vient de se perdre «un abonné».

      JHS Baril

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 août 2019 05 h 51

    L'écran, la violence...le drame...

    18 février 1989, je mets fin à une vie humaine, en totale désorganisation de ma personne. Désorganisation où j'y porte mes parts de responsabilités. Ces dernières diagnostiquées et reconnues en prison, au pénitencier et dans les années de thérapies psychologiques ayant suivi ma libération physique de prison.
    Le matin du drame, à la télé. feue TQS, à l'écran je vois le visage ensanglanté d'un enfant. « Ça » me fait mal en dedans et me dis intérieurement : « Non, je ne serai cet enfant...je vais arrêter de souffrir » Dans les 12 heures ayant suivi, il y a eu mort humaine.
    L'écran a contribué à cette mort. Dans quelle mesure ou dans quelle proportion, je l'ignore.
    Plusieurs années plus tard, président d'un Club Optimiste, j'ai milité contre la violence à la télévision. Je me rappelle avoir écrit à une dame, membre de la direction de feue TQS pour me plaindre et vous seriez décontenancé.e par sa réponse.
    La violence et ses projections sont $$$. C'est un lucratif commerce. La violence projetée sur l'écran s'adresse à l'animal. Ce loup dans l'Homme.
    Je conclus. La violence à l'écran, « ça » nourrit quoi chez un être humain ? Le coeur ? L'esprit ? l'âme ?
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 8 août 2019 08 h 18

    "...au nom du bien commun qui devrait prévaloir un jour..."

    Bravo Mme Tremblay, votre description de la réalité américaine est d'une telle justesse!

  • Francis Van Den Heuvel - Abonné 8 août 2019 10 h 01

    cinéma et voyeurisme

    Merci Mme Tremblay pour votre chronique lucide et clairvoyant.

    J'ai vu récemment en salle, le dernier pensum de Quentin Tarantino - Once Upon a Time ... in Hollywood et cela m'a troublé d'entendre les spectateurs applaudir les multiples scènes de violence qui sont la moelle épinière de ce film aussi vide qu'inutile...Hélas... Tarentino n'a toujours pas compris que le spectateur est un voyeur.....

  • Hélène Lecours - Abonnée 8 août 2019 10 h 09

    Ils vont devoir se lever tous ensemble

    Ceux qui souffrent, ceux qui réfléchissent, ceux qui veulent la paix: comment feront-ils pour l'obtenir? Ce sont nos voisins, comment pouvons-nous "aider"? L'impuissance règne sur nous tous,"les petits, les sans grade, nous qui marchons fourbus, crevés, malades".