Touche pas à mon AR-15

Cette semaine, le député fédéral conservateur Pierre Paul-Hus, porte-parole de l’opposition en matière de sécurité publique, s’est fait photographier dans un champ de tir près d’Ottawa, avec une arme d’assaut entre les mains. Il s’agissait d’un fusil AR-15, modèle fétiche de nombreux fanatiques d’armes à feu aux États-Unis, ayant servi dans plusieurs tueries de masse au sud de la frontière. L’image de M. Paul-Hus a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, et fut maintes fois partagée par les militants proarmes. Le geste du député avait ainsi un sens éminemment politique.

Au Canada, l’AR-15 est catégorisé comme étant une arme à autorisation restreinte. On ne peut s’en servir, légalement en tout cas, que dans un champ de tir autorisé. Mais cette arme est fort appréciée par les amateurs de tir sportif et M. Paul-Hus, qui était accompagné par une militante et lobbyiste proarmes bien connue, cherchait à signaler sa solidarité avec eux.

Aux États-Unis, où le débat sur le contrôle des armes à feu est hautement polarisé, les politiciens qui appuient le lobby proarmes n’hésitent pas à se faire photographier avec des armes. Ce puissant lobby, sous l’égide de la National Rifle Association, accorde d’ailleurs une « note » à tout candidat politique, afin que leurs membres sachent pour qui voter lors des élections. Là-bas, le port des armes est considéré comme un droit fondamental, garanti par le deuxième amendement de la Constitution américaine, bien que les experts constitutionnels ne soient pas unanimes quant à la portée de cette clause. La nouveauté, c’est que M. Paul-Hus vient d’emprunter une tactique de campagne américaine.

Ironie du sort, c’était seulement en juin dernier que M. Paul-Hus accusait les libéraux d’avoir « importé » au Canada un débat politique américain en promettant d’interdire certaines armes d’assaut… après les élections. « Les libéraux jouent des jeux politiques sur le dos des amateurs de tir sportif, a alors dit le député de Charlesbourg–Haute-Saint-Charles. Ils essaient d’attiser la peur du public en important un débat américain dans ce pays. »

Il est vrai que la promesse libérale d’interdire certains modèles d’armes d’assaut, sans préciser lesquels, ressemble plus à un geste politique qu'à toute autre chose. Cela fait presque un an que le député torontois Bill Blair fut nommé par le premier ministre Justin Trudeau comme ministre de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé. Selon la lettre de mandat de M. Blair, un ancien chef de police de la Ville de Toronto, il devait se pencher « sur la possibilité d’interdire complètement les armes de poing et les armes d’assaut au Canada, sans entraver l’utilisation légitime d’armes à feu par les Canadiens ». Avec la nomination de M. Blair, M. Trudeau cherchait à répondre aux inquiétudes des électeurs canadiens concernant la migration irrégulière et l’afflux des demandeurs d’asile à la frontière canadienne, mais aussi à calmer les esprits chez ses propres députés, surtout ceux représentant la grande région de Toronto. Cette région a connu une hausse fulgurante des crimes impliquant des armes de poing. Les maires de Toronto et de Montréal avaient d’ailleurs tous deux demandé qu’Ottawa interdise rapidement les armes de poing.

Or, après une consultation publique que certains avaient qualifiée d’incomplète, M. Blair avait fait savoir en juin que son gouvernement ne procéderait pas à une interdiction des armes de poing. Une telle mesure, avait-il expliqué, serait trop coûteuse et inefficace. La plupart des armes de poing utilisées dans des crimes au Canada ont été obtenues de façon illégale, surtout en provenance des États-Unis. Et les forces policières canadiennes n’ont tout simplement pas les ressources pour faire respecter une interdiction complète et pour mettre fin au trafic illégal des armes de poing. Tout au plus, M. Blair avait laissé entendre qu’Ottawa permettrait aux municipalités d’adopter des mesures visant à contrôler la vente et l’entreposage des armes sur leurs territoires.

Il va sans dire que la décision du gouvernement a déçu des militants du contrôle des armes à feu. C’est ainsi que M. Blair avait sorti un lapin de son chapeau dans la forme d’une promesse d’interdire certaines armes d’assaut, une fois les libéraux réélus. Une démarche qui manque de sérieux. C’est pour cela que Nathalie Provost, survivante de la fusillade à la Polytechnique en 1989, a d’ailleurs démissionné du Comité consultatif canadien sur les armes à feu, en déclarant avoir eu « le sentiment d’avoir été utilisée en tant que caution morale à l’inaction [ou le peu d’action] du gouvernement libéral sur la question du contrôle des armes ».

M. Paul-Hus et M. Blair ont ceci en commun : ils jouent tous les deux un jeu politique.

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9 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 3 août 2019 09 h 34

    Un jeu politique?

    Est-ce un jeu qui consiste à se compromettre officiellement en ce qui concerne la National Riffle Ass américaine et ses semblables? À faire plaisir à gauche comme à droite, comme il se doit semble-t-il en politique. Est-ce le jeu de l'équilibre social ? Ne pas savoir où on s'en va et prendre tous les chemins, sans trop de convictions. Se laisser mener par le flux intellectuel de l'heure? Contenir les débordements tout en les permettant? L'argent semble être la seule conviction valable en réalité, une valeur souvent secrète par ailleurs, cachée aux paradis fiscaux de l'organisation dite libre et libérale de notre monde. Absurde, nous fonçons dans le mur à toute vitesse. Le mur de la surdité spirituelle?

  • Guy Morin - Inscrit 3 août 2019 10 h 05

    Y a t'il un problème?

    La question qui devrait être posée est: "Y a-t-il un problème réel avec les armes à feu achetées et possédées légalement au Canada?"

    La réponse est non... Aucun ajout de loi ou restriction ne fera une différence.

    Pour ce qui est de bannir le AR-15, est-ce que vous pourriez faire l'effort de vérifier combien de citoyens ont été blessés ou tués avec cette arme au Canada depuis 1959 (date de sa mise en vente) ?

    Les propriétaires d'arme à feu demandent simplement que l'on arrête de se faire du capital politique sur leur dos.

    Merci

    Guy Morin ... Le propriétaire d'Arme à feu le plus connu au Québec

  • Gilles Bonin - Abonné 3 août 2019 10 h 33

    On a encore un certain

    contrôle sur la possession d'armes, mais ça ne durera pas s'il n'y a pas un sursault massif contre la possession d'armes en général et d'armes d'assault en particulier. Mais je demeure plutôt pessimiste. Allez «une prière et une larme» comme aux USA deviendra peut-être notre lot.

  • Guy Morin - Inscrit 3 août 2019 11 h 51

    La carabine de bois de mon oncle Antoine maquillé

    Une arme d’assaut n’est rien de plus qu’une arme semi-automatique standard qui a été maquillé. Un peut comme votre vieille Honda Civic que vous donnez à votre fils, qui s’empresse d’y ajouter des aillerons et des pneus 245/30r20...

    Les propriétaires d’arme à feu demandent simplement que l’on arrête de faire du capital politique sur leur dos et qu’on les laisse vivre leur sport, leur passion et leur loisir en paix.

    Merci à Pierre Paul-Hus de ne pas avoir peur de s’afficher. Et de démontrer qu’un politicien a le droit d’avoir une option autre que la rectitude de la bien-pensance urbain apeurer depuis 30 ans, par des gens qui se dissent pour un meilleur contrôle, mais qu’en vérité leur vrai et seul objectif est d’interdire toute arme légale au pays. #PCC

    • Pierre Grandchamp - Abonné 3 août 2019 16 h 31

      Ce qui se passe aux États Unis,régulièrement, amène à se poser des questions. Un autre massacre aujourd'hui aux USA; Trump et cie vont y aller de leurs prières....comme d'habitude; pis la NRA se prépare à cacher des tonneas de millions $ pour appuyer Trump.

  • Nicole Delisle - Abonné 3 août 2019 13 h 47

    Le contrôle des armes à feu est souhaitable et nécessaire!

    Il ne faut pas attendre des tueries comme aux USA pour adopter des lois concernant les armes à feu. On voit bien qu’ils ont perdu le contrôle et que le danger est omniprésent dans toutes les sphères de la société américaine. C’est devenu un enjeu politique important surtout quand l’association NRA finance l’élection du président de leur choix. Il deviendra difficile de les contrer tellement ils sont devenus puissants. Des présidents, des enfants, des collégiens, des représentants de la communauté noire ont été assassinés par des personnes qui voulaient se venger, ou pour des raisons de désordre mental passager ou pas, et pour bien d’autres raisons. Quand l’arme est à portée de main, il devient parfois bien plus qu’une protection contre quiconque, mais aussi un bon prétexte pour assouvir sa colère démesurée ou sa vengeance personnelle. Quant au tir sportif, aux chasseurs, ce ne sont pas des lois plus restrictives qui les empêcheront de satisfaire leur passion! Le bon sens et la protection des citoyens prévalent largement! Nous n’avons aucun intérêt à suivre l’exemple américain dont le laxisme et la prolifération des armes sont facilités par un deuxième amendement que personne ne remet en question bien qu’il ait été promulgué à une autre époque bien différente et pour d’autres raisons. Les conservateurs sont beaucoup trop influencés par la rhétorique
    américaine. Ils feront fausse route avec une majorité de québécois dont les priorités sont aux antipodes
    de leurs propositions.