Les seigneuries au fil du fleuve

Rien de tel que d’explorer le Québec durant ses vacances. Un petit arrêt ici ou là et notre histoire surgit sous le profil d’un manoir, d’un village, d’un musée, d’un moulin à eau. En Europe, la canicule outrancière et le tourisme de masse découragent bien des élans exploratoires. Chez soi, on louvoie mieux, déposant ses pénates ici ou là, au hasard du chemin.

Mes tournées du Québec sont un peu littéraires, entre promenades, visite des musées locaux et contemplation du fleuve avec son chapelet d’îles étirées au soleil. La route du Saint-Laurent semée de villages préservés donne l’occasion de soulever quelques voiles du passé.

Bien des Québécois — vrai crève-cœur — connaissent mal leur histoire. Qu’elle ait été globalement mal enseignée à l’école n’empêche personne de se renseigner — tant de livres existent —, mais déambuler au Québec, c’est aussi déchiffrer ses racines en s’éventant.

De passage dans le joyau patrimonial de Kamouraska, j’ai racheté le roman éponyme d’Anne Hébert, me replongeant plus tard sous la grâce de ses mots dans ce drame passionnel porté à l’écran par Claude Jutra. L’histoire était basée sur des faits réels : l’assassinat du seigneur de Kamouraska Achille Taché en janvier 1839 par l’amant de sa femme, le docteur Georges Holmes, sur fond de violence conjugale, de passion interdite, de servante manipulée, de course meurtrière éperdue en traîneau sous le froid et le vent.

Ce Kamouraska d’Anne Hébert abordait par la bande le régime seigneurial, legs de féodalité qui a joué un rôle immense dans nos régions agricoles et qui survécut à la Nouvelle-France pour n’être aboli qu’en 1854. Des manoirs de jadis rescapés des destructions anglaises, des incendies accidentels et des démolitions partagent leurs secrets. Quitte à renaître pour ça.

Ainsi, sur la route entre Saint-Jean-Port-Joli et L’Islet, celui de Philippe Aubert de Gaspé fut reconstruit à l’identique, devenu le Musée de la mémoire vivante ouvert au public depuis 2008. Incendié lors de la Conquête britannique, le bâtiment de bois avait été rebâti en 1763 avant de brûler de nouveau au début du XXe siècle. Je le visitais pour la première fois, ravie de trouver toute une section consacrée à Philippe Aubert de Gaspé, témoin capital de notre histoire.

Dernier seigneur de Saint-Jean-Port-Joli, avocat à Québec, un temps shérif de la ville, il avait été incarcéré pour dettes dans l’ancienne prison du Morrin Center de la capitale avant de se réfugier dans son manoir familial, publiant en son âge mûr de précieux ouvrages sans cesse réédités.

Des livres témoins

Je conseille à tout le monde de lire ses Anciens Canadiens et ses Mémoires pour revivre de l’intérieur le passage du régime français au régime britannique… Cet écrivain du passé était si bon conteur. Au Musée de la mémoire vivante, j’ai acheté ses Récits amérindiens, publiés de façon posthume, témoins de ses liens avec les Premières Nations.

Quoique né en 1786 après la Conquête, Philippe Aubert de Gaspé parvient à travers les récits familiaux recueillis à faire revivre la bataille des plaines d’Abraham et tout un monde englouti. Ses livres, nourris de traditions populaires, de rapports avec les censitaires, les Autochtones et les Anglais, fascinent aussi par tout ce que l’auteur ne dit pas…

Il avait enjolivé de toute évidence sa fonction seigneuriale : paternel envers ses censitaires, accueillant avec les Autochtones qui trouvaient chez lui un havre pour la nuit, respectueux de leurs coutumes. Hum ! Il doit bien manquer quelque chose… Rien dans sa prose ne vient bousculer le bien-fondé de ses privilèges ni n’aborde les injustices qui frappaient les mal lotis du sort. Reste que sa verve et son sens de l’observation font de ses ouvrages des mines de renseignements précieux.

Entre les lignes, on découvre à quel point les élites canadiennes-françaises de l’époque s’étaient en général rangées derrière les puissances conquérantes pour préserver leurs droits acquis et fréquenter la bonne société britannique. Philippe Aubert de Gaspé avait étudié au Petit Séminaire de Québec avec Louis-Joseph Papineau, plus réformateur, qui allait prendre la tête du mouvement des patriotes. Mais la plupart des notables francophones qui n’avaient pas fui vers la mère patrie acceptaient le joug britannique avec contorsions schizophréniques : le cœur à la France, la tête à l’Angleterre.

En lisant les œuvres de Philippe Aubert de Gaspé, en parcourant l’exposition virtuelle qui lui est consacrée au Musée de la mémoire vivante, on songe qu’au Québec, la méfiance envers les élites (qui nous nuit culturellement en coupant des ponts) trouve peut-être ses origines dans bien des lâchetés lointaines de seigneurs et de grands bourgeois à la Conquête. « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé », écrivait Faulkner.

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6 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 3 août 2019 09 h 07

    Merci

    Je suis dans un processus de mieux comprendre nos racines québécoises. Je passerai par Saint-Jean-Port-Joli en septembre et irai je l'espère visiter ce musée.

  • Pierre Pouliot - Abonné 3 août 2019 11 h 28

    Agréable connaissance !

    Chère Odile Tremblay,
    quelle agréable chronique nous accueille ce matin !
    Trop occupé à courtiser les illusions étrangères, j'ai honte d'avouer que je n'ai pas encore lu Kamouraska ; mais j'ai la ferme intention de combler cette lacune avant la fin de l'été.
    Prière de continuer à nous instruire si délicatement.

  • Jacques de Guise - Abonné 3 août 2019 12 h 31

    Pour réorienter l'enseignement de l'histoire...

    ...il faudrait joindre à nouveau l'histoire et la généalogie et s'attacher à réellement faire saisir comment l'histoire et la généalogie agissent en nous en découvrant les processus historiques. sociaux, familiaux et psychoaffectifs qui influencent notre cheminement individuel. Ce travail permet de comprendre le rôle des autres dans notre propre construction individuelle et de reconnaître le lien fondamental qui nous unit à eux et en même temps de se défaire de ces liens quand ils nous nuisent ou retiennent. Dans cette perspective, Eugène Enriquez indiquait qu'il était essentiel d'effectuer une "plongée dans l'histoire individuelle pour se déprendre de cette histoire et accéder au collectif". Cette démarche est nécessaire pour mieux comprendre la manière dont cette histoire sociale et familiale est subjectivement vécue, ressentie et agissante dans notre propre construction.

    Quel beau texte inspirant Madame Tremblay. Et j'en prendrais beaucoup encore comme celui-ci, merci.

  • Jacques de Guise - Abonné 3 août 2019 12 h 31

    Pour réorienter l'enseignement de l'histoire...

    ...il faudrait joindre à nouveau l'histoire et la généalogie et s'attacher à réellement faire saisir comment l'histoire et la généalogie agissent en nous en découvrant les processus historiques. sociaux, familiaux et psychoaffectifs qui influencent notre cheminement individuel. Ce travail permet de comprendre le rôle des autres dans notre propre construction individuelle et de reconnaître le lien fondamental qui nous unit à eux et en même temps de se défaire de ces liens quand ils nous nuisent ou retiennent. Dans cette perspective, Eugène Enriquez indiquait qu'il était essentiel d'effectuer une "plongée dans l'histoire individuelle pour se déprendre de cette histoire et accéder au collectif". Cette démarche est nécessaire pour mieux comprendre la manière dont cette histoire sociale et familiale est subjectivement vécue, ressentie et agissante dans notre propre construction.

    Quel beau texte inspirant Madame Tremblay. Et j'en prendrais beaucoup encore comme celui-ci, merci.

  • Louise Desautels - Abonnée 3 août 2019 16 h 30

    Seigneurs

    Pourquoi dites vous qu il a enjolive son role de Seigneur? Le systeme seigneurial existait, mais ,les Seigneurs etaient plutot pauvres et proches du peuple. J ai un ancetre Seigneur qui fut aussi captif des Iroquois pendans 18 mois. Etait il une victime ou un mechant exploiteur? Rien de cela L etre humain est complexe, mais, malheureusemennt, les ecrivains d aujourd hui, semblent penser le monde, en mechants riches d un cote et bonnes victimes de l autre. L on peut bien desavouer toutes les elites d aujourd hui, y compris ceux de la presse.