Téléfilm sur une pente glissante

Bon ! Téléfilm Canada a renoncé cette semaine à modifier ses critères d’évaluation des longs métrages canadiens pour les oeuvres à lancer dans la course à l’Oscar du meilleur film international. Le milieu du septième art pestait contre ces concessions et a montré les dents. Semi-virage de l’institution, car le message initial est bel et bien passé aux membres votants…

Ainsi, Téléfilm ne leur réclamera pas de réserver leurs faveurs aux films déjà présentés dans des grands festivals, tels que Cannes, Venise, Berlin ou Sundance, ou flanqués d’avance d’un distributeur américain ou international, ce qui exclurait d’office des bijoux cachés. Toutefois, il les incitera à le faire. Désaveu implicite du choix de l’an dernier, Chien de garde, de Sophie Dupuis ? Réaction de panique dans un univers où les oeuvres valent moins que la machine qui les propulse ? Tout cela sans doute, et plus encore.

Ce réflexe de frilosité est une mauvaise idée au nom de l’art et du respect de toutes les Muses. N’empêche qu’il constitue surtout le symptôme d’un mal qui dépasse nos frontières pour flotter au-dessus de la planète cinéphile, comme un mauvais nuage trop pollué : le triomphe insidieux de l’appareil marketing sur les considérations artistiques du septième art.

Il y a fort à parier que maints pays (sans trop le claironner, en ajustant leurs propres critères des films à sélectionner) proposent déjà aux Oscar les oeuvres entrant dans les cases de la conformité. Voilà autant de perdu pour l’exploration et la prise de risques.

Chacun espère mettre les chances de son côté, quitte à sacrifier un film merveilleux, mais orphelin de distributeur étranger et passé sous le radar des grands festivals, sans appuis, sans buzz, sans rien.

Car le but est de voir son poulain sélectionné, et ultimement, qu’il remporte la statuette aux retombées économiques énormes. Le film à appuyer est-il déjà vendu et à quelle échelle ? Est-il au goût du jour ? Ni trop lent, ni trop opaque, ni trop ésotérique ? Émouvant, si possible ? Tope là ! Et tassez-vous, les autres…

Même si les Oscar s’ouvrent davantage au monde depuis quelques années, reste que la catégorie du meilleur film international — longtemps nommée meilleur film en langue étrangère — demeure la principale tribune de diversité de cette messe hollywoodienne, en une ère d’uniformisation galopante. Elle est la grande occasion pour les nations du monde hors du giron américain de montrer qu’il existe plusieurs façons de faire du cinéma, que la poésie audiovisuelle n’a pas de limites.

La peur de l’audace

Le cinéma, en quête de publics disséminés à travers des espaces virtuels, art particulièrement onéreux, dominé qu’on le veuille ou non par le rouleau compresseur d’Hollywood, a tendance à se standardiser de plus en plus, sous les pressions petites et grandes. Davantage à l’heure où les grandes plateformes numériques concurrencent les salles et les fragilisent.

Les forces du marché susceptibles de tirer un film étranger proposé aux Oscar prennent une importance inédite. Au rythme où vont les choses, l’audace perdra de plus en plus de terrain au profit des oeuvres consensuelles.

Bien sûr, l’Oscar du meilleur film international compte d’excellents lauréats. Le magnifique Roma d’Alfonso Cuarón, Lion d’or à Venise, l’a remporté en mars dernier en plus des statuettes prestigieuses de la meilleure réalisation et de la meilleure caméra.

Nul candidat n’était plus digne de ces honneurs que ce bijou mexicain. Mais ôtez-lui le nom célèbre de Cuarón accolé dessus… Un film de la même eau, sans vedettes, sans musique, en noir et blanc, contemplatif, aurait-il connu le même sort ? Aurait-il atterri en compétition à la Mostra de Venise ? Aurait-il concouru dans de prestigieuses catégories aux Oscar ? Pas sûre…

Combien de perles du genre passent et passeront désormais sous les radars, faute de machine pour les mettre en valeur et faute de viser une audience assez large ? Parfois juste parce que des votants, des jurys auront reculé à proposer des candidatures audacieuses, au Canada comme ailleurs.

Même les dirigeants de mégafestivals, échaudés dans le passé, grondent sous cape quand leurs jurys couronnent des films pointus, susceptibles de ne rallier sur la planète qu’un auditoire cinéphile. Ces manifestations ont besoin d’un grand gagnant populaire, qui mettra leur logo en lumière sur les écrans du monde. En coulisses, on entend dire que des jurys sont incités à offrir le laurier suprême à des oeuvres de qualité, mais dotées d’une portée commerciale. Les récents palmarès de Cannes avalisent cette rumeur plus qu’autre chose…

Les tergiversations de Téléfilm éclairent une prise d’otage internationale d’un art par une industrie lourde qui menace de piéger le cinéma d’auteur dans ses derniers bastions. Faut-il vraiment pousser cette roue ?

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