Sortir du parisianisme

Il est très rare que je fasse de l’annonce, mais voici : l’Observatoire de la langue française (OLF) lance un appel de projets afin d’étudier les variétés de français dans divers pays africains et formuler des propositions pour une « gouvernance concertée ». J’en parle sans biaiser parce que cette étude correspond au grand thème de cette chronique depuis son origine, il y a cinq ans.

Je devrais aussi dire : enfin. Car cet appel de projets, qui émane d’un organisme aussi important, marque une évolution considérable dans la manière dont on imagine la langue. Il est plus que temps que la langue française sorte d’une conception littéraire héritée du XIXe siècle pour la mettre au diapason des connaissances en linguistique du 3e millénaire et la conformer à son profil réel de langue internationale. Il faut en finir avec le « parisianisme ».

C’est une évidence trop longtemps niée : dans une langue internationale parlée par 300 millions de locuteurs dans 50 pays, la variance est aussi naturelle au français qu’elle l’est pour l’espagnol ou l’anglais. En fait, les Québécois avec leur joual ne sont pas « tout seuls de leur gang », comme on dit. Même si les Africains instruits ont tendance à être ultrapuristes, on observe dans presque tous les pays francophones africains des variantes locales très fortes aussi distinctes du parler parisien que le joual, le chiac, le verlan et les dialectes bruxellois.

Il n’est pas ici question de dire que le nouchi, un argot populaire de Côte d’Ivoire, ou le camfranglais du Cameroun deviennent la norme du français ivoirien ou camerounais. Pas plus que le joual ou le chiac ne constituent la norme québécoise ou néo-brunswickoise. Mais il faut en même temps reconnaître que ces usages oraux participent d’un génie propre qui influence la norme locale, qui diverge forcément. Il faut donc pouvoir faire un portrait de la situation : décrire les usages locaux, évaluer leur influence et déterminer leur importance symbolique (ce que les sociolinguistes appellent la « représentation »).

« On aimerait regrouper une équipe qui réunirait des linguistes, des sociolinguistes, des didacticiens et des spécialistes des politiques linguistiques », dit Alexandre Wolff, directeur général de l’OLF, avec qui je me suis entretenu.

L’OLF ne veut absolument pas réinventer la roue. La première tâche des chercheurs sera de produire une bibliographie commentée des travaux réalisés. La recherche visera également à faire un inventaire des variétés existantes, mais aussi à décrire comment les usages locaux sont valorisés ou dévalorisés par l’école. Le rapport devra également faire des propositions en vue d’une gestion concertée des corpus. Ce dernier point signifie que l’OLF envisage qu’on en arrivera, dans 15, 25 ou 35 ans à une forme de dictionnaire ou de « collège des académies », pour reprendre l’expression du président Emmanuel Macron.

En 2016, lors d’un colloque à Québec, j’avais assisté notamment aux présentations d’Adeline Simo-Souop, de l’Université de Buéa, au Cameroun, et de Yannick Bosquet-Ballah, de l’Université de Maurice. Manifestement, il y a du travail linguistique très solide qui se fait dans les universités africaines. Il s’agit désormais de faire évoluer ces études vers une description plus poussée des usages locaux et de leur valorisation, officielle ou semi-officielle.

« On ne s’attend pas nécessairement à des conclusions définitives en quelques mois. L’essentiel, pour nous, est d’avancer dans nos réflexions », dit Alexandre Wolff. Car l’OLF a relevé plusieurs freins à l’expansion du français, qui va bon train. Le sous-investissement en éducation en est un, mais la dévalorisation des parlers locaux en est un autre. « L’OLF a un excellent programme appelé ELAN, qui vise à favoriser l’enseignement du français par la prise en compte des langues nationales, dit-il. Mais on commence à réaliser qu’il faudrait aussi tenir compte des variétés locales de français. »

Ce dont il est question ici, c’est la diglossie. Cette notion essentielle de sociolinguistique décrit deux systèmes linguistiques concurrents jouissant de statuts divers. Il peut s’agir de deux langues (anglais / français), mais aussi de deux dialectes (parisien / québécois). Si la domination de l’un devient trop écrasante, elle peut produire un rejet massif. Cas extrême : en Louisiane, en 1968, l’embauche massive d’enseignants de français étrangers peu familiarisés avec le parler louisianais avait accéléré l’assimilation des écoliers à l’anglais.

Plusieurs nouveaux membres du comité scientifique de l’OLF, dont Koia Jean-Martial Kouamé, de l’Université Félix-Houphouët-Boigny à Abidjan, sont très conscients des enjeux. Dans la dernière édition de La langue française dans le monde (Gallimard 2019), ce dernier faisait valoir qu’une meilleure prise en compte des variétés locales permettrait sans doute un enseignement plus efficace du français. « Il est très important, disait-il, que la Francophonie analyse et intègre ces évolutions. » Et comme on le dirait en nouchi, il faut que ça se fasse chap chap.

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