Le bien-être financier en crise

« Une crise du bien-être financier est en cours au Canada », nous dit le président et chef de la direction de Manuvie Québec, Richard Payette. Mais pour plusieurs, cette « crise » prend plutôt la forme tantôt d’une procrastination tantôt d’un effet de classe.

Si on recherche l’illustration du phénomène dans l’univers des cartes de crédit, on peut retenir que 42 % des détenteurs de cartes ne remboursent pas la totalité du solde à la fin du mois. On en rajoute dans les résultats d’un sondage de la Banque Manuvie, présenté jeudi : 49 % des Canadiens endettés âgés de 20 à 34 ans et 54 % dans le segment des 35 à 54 ans affirment avoir un solde impayé sur une ou plusieurs cartes de crédit.

L’institution financière a commandé un sondage mené en ligne auprès de 2003 Canadiens âgés de 20 à 69 ans disposant d’un revenu de ménage supérieur à 40 000 $. La marge d’erreur est de 2,5 %, 19 fois sur 20. On y apprend que 38 % des répondants ayant des dettes reconnaissent vivre au-dessus de leurs moyens. Et 19 % d’entre eux affirment ne pas être en mesure de se sortir du cycle de l’endettement. Quant au portrait d’ensemble, une personne sondée sur trois se retrouve en situation de croissance des dépenses supérieure à celle des revenus.

Par tranche de population, les « milléniaux » estiment qu’ils ont plus de difficulté que les générations précédentes à gérer leur endettement. « Une partie des milléniaux est maintenant en âge d’acheter une maison et de fonder une famille : deux secteurs où les dépenses sont de plus en plus élevées », a commenté Richard Payette, président de Manuvie Québec.

Il n’hésite pas à parler d’une « crise du bien-être financier » en cours au Canada. Une crise qui ne semble pas épargner les boomers. S’ils disent se sentir moins affectés par les dettes, leur source d’inquiétude porte sur l’atteinte d’un patrimoine suffisant à la retraite. Une crainte que vient illustrer un autre sondage, mené cette fois pour RBC Banque Royale auprès des 50 ans et plus. Les répondants affichant un actif investissable inférieur à 100 000 $ visent un capital de 574 000 $, « un objectif dont ils s’écartent de plus de 500 000 $ à l’heure actuelle » dit la RBC. L’écart est plus ténu chez ceux déclarant un actif investissable de 100 000 $ et plus, leur cible de 949 000 $ étant ratée de 275 000 $.

Les personnes à revenu élevé, soit un revenu de ménage d’au moins 100 000 $, ont également leurs soucis. S’ils se sentent à l’aise financièrement avec une valeur nette de 1,3 million selon la moyenne canadienne, et de 926 000 $ au Québec, 48 % des répondants affirment qu’ils ne sont pas aussi prospères que prévu. Et les trois quarts soutiennent qu’il est plus difficile pour eux que pour les générations précédentes de constituer un patrimoine.

Finance comportementale

Cela nous amène au constat de Manuvie, qui parle d’une société de consommation passant de la peur de « passer à côté de quelque chose » au sentiment « qu’on a une seule vie à vivre ». Et qui évoque dans le titre de son communiqué la pression des médias sociaux. En puisant dans l’univers de la finance comportementale, on observe effectivement que la procrastination est une faille humaine omniprésente. On constate également que les personnes sont réticentes à renoncer à une chose présente, accordant moins de valeur à une récompense future qu’à un avantage immédiat. D’autant qu’il peut être difficile d’imaginer les événements qui se produiront dans 20 ou 30 ans, les personnes éprouvant alors de la difficulté à faire des sacrifices maintenant pour un avenir qui leur semble incertain.

À cette « rationalité » se greffe l’émotivité, nourrie par un effet de classe sociale. On pense à l'« effet cliquet », qui nous dit que le revenu relatif peut devenir plus important que le revenu absolu dans les habitudes de consommation et, par ricochet, d’épargne. Dans sa phase la plus aiguë, la personne défendra à tout prix un style de vie adopté, copié ou emprunté à la classe sociale supérieure.

Il a déjà été écrit qu’ainsi hypnotisée, la personne va préférer puiser dans son épargne, voire s’endetter, plutôt que d’ajuster son niveau de vie lorsque sa situation économique change ou qu’un revers se présente. D’autres économistes ont étayé cette thèse en proposant l’idée qu’une fois un certain niveau de revenu absolu atteint, l’importance est accordée au revenu relatif, donc à la comparaison dans l’échelle de satisfaction et de motivation des individus. Ces individus seront sensibles aux habitudes de consommation adoptées par leurs voisins, leur entourage, leurs proches.

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2 commentaires
  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 27 juillet 2019 10 h 09

    Carte de débit

    Je ne sais pas si je me trompe mais il me semble qu'avec l'arrivée de la carte de débit, les problèmes de surendettement et l'augmentation du crédit on suivi. Dans un passé pas si lointain, on devait prévoir notre argent pour la fin de semaine et si on en manquait alors fini les dépenses, il fallait attendre au lundi que l'institution financière ouvre ses portes. Comme le crédit n'était pas aussi facile à obtenir, si on avait pas l'argent, on se passait de luxe.

    Maintenant avec les cartes de débit, de crédit, les sociétés de prêts et de crédit facile, les gens surconsomment et s'endettent. Vient ensuite des compagnies d'assurances-vie qui viennent vous vende à prix d'or des polices d'assurances pour vous assurer le même train de vie en cas d'invalidité ou pour ne pas laisser vos héritiers dans la misère avec vos dettes.

    Lorsque mes enfants ont eu leur première carte de guichet, je leur ai dit que c'était un accès direct à la pauvreté! On ne peut s'en sortir quand appliquant la célèbre phrase : "En ai-je vraiment besoin ?"

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 28 juillet 2019 14 h 13

    "En ai-je vraiment besoin ?"

    Justement... sur le point d'acheter en librairie, même au format de poche moins cher, le fameux best-seller de vulgarisation en finances personnelles "En ai-je vraiment besoin ?", je suis posé la VRAIE question qu'il nous pose, au foind: "En ai-je vraiment besoin ?" Et j'ai couru l'emprunter à la bibliothèque municipale ! :)