Ketchup

Thérèse habite Saint-Simon depuis toujours. On pourrait même dire qu’elle est un peu l’âme de ce village du Bas-du-Fleuve qui compte à peine 400 habitants égrenés le long de la 132 entre le plus beau fleuve du monde et l’une des plus vieilles églises de l’est du Québec.

C’est chez elle que les derniers enfants du village s’arrêtent lorsqu’ils veulent parler à un adulte ou goûter à quelques friandises. L’été, on voit les vélos des bambins posés près de sa galerie. On sait alors que Thérèse est là et qu’elle raconte des histoires aux enfants.

Elle leur raconte que, lorsqu’elle avait leur âge, elle prenait le train avec sa mère dans la petite gare qui se trouvait au bout de la rue de l’Église, au coin de la rue de la… Gare ! Pour 25 cents, dit-elle, on allait à Trois-Pistoles. Pour 50 cents, on allait à Rimouski. Et l’on pouvait revenir le soir après avoir magasiné ou visité la famille.

C’était l’époque où l’on respectait les régions. Vous aurez compris que la gare est aujourd’hui détruite et que les trains passent sans s’arrêter. Même l’autocar ne prend plus de passagers depuis plusieurs années.

S’il est vraiment chanceux, il arrive qu’un visiteur sorte de chez Thérèse avec un pot de confiture ou de ketchup. Car Thérèse fait un ketchup qui a fait depuis toujours les délices de sa famille. L’an dernier, j’en ai rapporté un pot à Paris. Je me suis retenu jusqu’à Noël pour l’ouvrir, avec la tourtière bien sûr. Depuis quelques années, Thérèse vendait son ketchup au petit marché créé de peine et de misère par quelques volontaires soucieux de redonner vie à ce village qui a vu sa population fondre depuis un demi-siècle.

Mais l’an dernier, Thérèse a reçu la visite d’un individu à la mine patibulaire. Un inspecteur d’un lointain ministère lui expliqua qu’elle était en infraction. Thérèse en infraction ? Voyons ! Elle qui n’a probablement jamais fait un excès de vitesse. Mais le fonctionnaire ne riait pas. Pour être dans la légalité, Thérèse devrait aller faire son ketchup dans la cuisine aménagée à grands frais dans le petit centre qui jouxte le petit marché sur le bord de la 132. Question d’hygiène, lui a-t-on dit. Comme si la cuisine de Thérèse était sale !

Elle devrait aussi, lui a-t-on asséné, suivre un cours afin de respecter les normes d’hygiène. Et puis s’acheter un permis. Imaginez le culot qu’il faut — que dis-je, l’outrecuidance ! — pour aller dire à Thérèse comment faire du ketchup. Comme si quelqu’un sur terre avait encore quelque chose à lui apprendre en matière de ketchup, elle qui en fait depuis bientôt soixante ans ! Soixante ans de ketchup au cours desquels elle n’a jamais pourtant empoisonné personne.

Cette année, je n’ai pas revu Thérèse au marché. Et je ne suis pas sûr de l’y revoir.

L’an dernier, j’ai raconté cette histoire au menuisier de Saint-Mathieu, la paroisse d’à côté. Il m’a expliqué qu’il était arrivé la même chose à sa mère qui régalait depuis longtemps le village de son pain de ménage et de ses délicieuses brioches. Elle non plus n’avait jamais pourtant empoisonné personne. Mais elle aussi reçut la visite d’un inspecteur à la mine patibulaire. Aujourd’hui, pour trouver du pain frais, il faut faire 32 kilomètres et se rendre au Bic. À moins d’aller à Rivière-du-Loup, à 50 kilomètres. Vive l’écologie !

Le maire de Trois-Pistoles me racontait aussi que la complexité des permis est telle que plus personne ne veut organiser d’excursions de pêche sur le fleuve comme cela se faisait auparavant. C’est par ce mépris distillé à petites doses et ce genre de règlements tatillons que l’on tue progressivement les régions. C’est ainsi qu’imperceptiblement on assassine ces villages qui sont pourtant l’âme du Québec.

Quand j’entends les discours stéréotypés de certains de mes collègues sur le merveilleux « métissage québécois » et l’incommensurable beauté du multiculturalisme, je me dis que ces propagandistes de l’idéologie dominante n’ont probablement jamais goûté au ketchup de Thérèse. Et qu’ils ne sont probablement jamais vraiment non plus sortis du Québec. Car rien ne ressemble plus au prétendu métissage de Montréal que le métissage de Paris, de Berlin et de Londres. Cette bouillie multiculturelle mondialisée est aujourd’hui devenue l’ordinaire de toutes les grandes villes. Et partout, elle parle étrangement la même langue, mange les mêmes produits frelatés, consomme la même culture de masse et fréquente les mêmes fast-foods.

Rien ne ressemble plus aux sushis de Montréal que ceux de Paris, d’Abou Dabi ou de Toronto. Pourtant, je parie que ces sushis, ils ne sont vraiment bons qu’au Japon. Et peut-être pas n’importe où au Japon… Je ne connais rien aux sushis, mais j’imagine que, pour vraiment apprécier les sushis, il faut découvrir une Thérèse en kimono. Celle qui en fait depuis soixante ans et qui a hérité du savoir-faire de sa mère. Celle qui les confectionne avec amour pour ses proches ou les rares étrangers de passage.

Cette année encore, je n’ai d’autre désir que de rapporter de mes vacances un pot de ketchup à Paris pour Noël. Depuis l’an dernier, je les déguste comme une espèce en voie de disparition. Surtout, ne le dites à personne. Des fois que cela viendrait à l’oreille d’un douanier à la mine patibulaire…

Cette chronique fait relâche jusqu’au 6 septembre.

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56 commentaires
  • Pablo Somcynsky - Inscrit 26 juillet 2019 01 h 48

    Thérèse en infraction!

    Est-ce par obsession qu'une saine réflexion sur l'application de normes gouvernementales possiblement excessives (le MAPAQ ?) en région débouche sur le «multiculturalisme» et le «métissage québécois»?

    • Pierre Desautels - Abonné 26 juillet 2019 09 h 46


      En effet, Christian Rioux mêle tout, encore une fois. Certains fonctionnaires à la mine patibulaire sévissent partout, même à Montréal, dans les communautés culturelles ou celles "de souche". Il y a des Thérèses dans tous les quartiers de Montréal. Mêler le multiculturalisme avec les abus de fonctionnaires et nourrir une guerre entre villes et régions est le résultat d'une idéologie provenant d'un nationalisme poussiéreux.

    • Gilles Théberge - Abonné 26 juillet 2019 09 h 55

      Vous n’avez manifestement rien compris Pablo.

      Essayez encore...

    • Jean Lacoursière - Abonné 26 juillet 2019 13 h 21

      Peut-être que monsieur Rioux veut dire que la « diversité », c'est Thérèse.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2019 11 h 01

      La bureaucratie trop tatillonne est une chose qui pouvait ou peut exister même dans les États les moins multiculturalistes. C'est une autre question. Il faut être quelque peu obsédé par le multiculturalisme pour en faire la cause de ce malheur de Thérèse.

      Il ne faut pas tout mélanger n'importe comment - ça prend un savant dosage et une bonne technique pour faire un bon ketchup.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 juillet 2019 06 h 03

    « on allait à Rimouski. Et l’on pouvait revenir le soir après avoir magasiné» (Christian Rioux)

    Vers 1960, ma mère m’amenait la semaine avec elle de Farnham pour aller magasiner à Montréal en prenant simplement le train le matin, la gare étant au centre du village. Nous revenions à la maison en fin de journée, pour le souper.

    Il y a belle lurette qu'il faut maintenant une automobile pour accomplir le même périple.

    Vers la fin des années cinquante, la grande région de Montréal a mis la hache dans le réseau ferroviaire interurbain électrifié qui s’était développé dès le début du XXe siècle. Durant la même période, la région parisienne développait son réseau de transport en commun…

    • M. Félix Houde - Inscrit 26 juillet 2019 10 h 06

      Ce chroniqueur déraille depuis un certain, mais dans cette chronique, il atteint des sommets. Il tenait pourtant un sujet intéressant et original.

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 juillet 2019 20 h 46

      Vous inversez la causalité. Les gens ont peu à peu acheté des voitures, ce qui a causé la non-rentabilité des trains.

  • Yvon Montoya - Inscrit 26 juillet 2019 06 h 08

    L’alimentation, la sécurité alimentaire, c’est comme la laïcité, il faut suivre la loi qui, elle, comme le dit Legault, est pour le bien de la population. Imaginons que tout le monde se met a cuisiner pour tout le monde? Seuls les entreprises et restaurants se doivent de respecter des normes de sécurité alimentaire pas les particuliers? Alors laissons les religieux de tous bords faire leur soupe. Voyez que cet amalgame grotesque exprime la lecture de votre texte. Aussi il y a comme un malaise a considérer la convivialité citadine ou tous les êtres humains provenant de toute la planète se rencontrent seraient comme de la «  bouillie ». Elie Wiesel a New York, Emmanuel Levinas a Paris ou Amin Maalouf a Beyrouth auraient tout de même quelques nausées à vous lire. Il n’y a pas de sushis seulement de la patisserie, une des meilleures au monde, qui nous est accessible a Paris même, chez Toraya. Les japonais nous disent qu’elles sont toutes aussi bonnes voire meilleures qu’au Japon. Il faut y aller. C’est cela aussi la ville depuis les romains de Rome sinon les grecs d’Athene jusqu’a aujourd’hui, lieux de rencontres et de métissages qui fit notre civilisation sinon point de chritianisme grâce a des berbères venus d’Afrique du nord comme Saint Augustin. Votre texte sur la «  bouillie » rend mal à l’aise car on lisait de tels propos déjà a Berlin il fut un temps tragique pour l’humanité. Lisez le grand Victor Klemperer et son fameux L.T.I pour en savoir plus. Merci.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 26 juillet 2019 08 h 55

      Ah! les allusions au racisme et au nazisme dès qu'on ose exprimer une opinion un tant soit peu favorable au maintien d'une culture, qu'il s'agisse de musique, de littérature ou de cuisine... Si le nazisme n'existait pas, il faudrait l'inventer, c'est vraiment trop commode. L'ennui, c'est que l'argument perd en crédibilité chaque fois qu'il est invoqué. Les adeptes de la religion du multiculturalisme comme M. Montoya devront bientôt trouver autre chose.

    • Louise Collette - Abonnée 26 juillet 2019 09 h 18

      Oui mais aujourd'hui il s'agit des régions, que l'on abandonne....que l'on déshumanise, c'est clair me semble.
      Quand on ne veut ni voir ni comprendre c'est toujours facile de critiquer.
      Merci Monsieur Rioux pour cet article.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2019 19 h 02

      Il est normal que les normes sanitaires s'appliquent sur tout le territoire et à l'offre faite au public. Mais peut-être que quelquefois il faut un peu d’adapter à certaines réalités particulières - par exemple, l'importance d'un marché dans une région. Pour illustrer, visualisons concrètement. L'inspecteur visite Thérèse, il inspecte, s'il voit que tout est sanitaire, il lui dit qu'elle peut procéder, lui donne un dépliant sur les normes - s'il manque quelques guidis, il explique et lui dit: "on se revoit l'an prochain". Les inspecteurs devraient aussi visiter les grands centres, ce qu'ils font j'espère.

      Bien entendu la question de l'application modulée des règles sanitaires est une question qui n'a rien à voir avec la multiculturalisme ou le non-multiculturalisme.

  • Pierre Schneider - Abonné 26 juillet 2019 06 h 24

    Mille et une études tablettées

    Cette magnifique chronique de Christian Rioux vaut bien mille et une chroniques tablettées et empoussiérées
    dans les officine gouvernementales où les politiciens se fendent en quatre pour nous faire l"éloge de la renaissance obligée
    des régions québécoises.

    La réglementation à outrance et la bureaucratie kafkaïenne auront un jour réussi à tuer l'âme collective
    d'un peuple admirable de résilience, de débrouillardise et de créativité.

    Eh misère !

    Bonnes vacances, monsieur Rioux.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 juillet 2019 11 h 25

      Oui,grosse résilience pour avoir enduré et endurer encore les coups et les fleches du ROC colonisateur.

      Ou encore le québécois seraient-ils masochistes sur les bords ou moutons pour les endurer ou manque

      de confiance en soi pour se laisser tuer à petit feu.Dire que la minorité anglophone du Québec se plaint

      se disant maltraitée ici. Les jeunes se mobilisent pour le climat ,que font-ils pour la langue,la culture et

      l'indépendance du pays.........?

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 juillet 2019 07 h 11

    Droit au coeur

    Merci M. Rioux!!!
    Vivent les marchés fermiers!
    Vivent les artisans!
    Vivent les régions!

    À bas le multiculturalisme alla «melting pot» de mes deux.

    • Maurice Lachance - Abonné 26 juillet 2019 08 h 27

      Vraiment inquiétant votre chronique monsieur Rioux. Vous mettez en parallèle deux thèmes (diversité culturelle et défense des régions) pour soutenir votre thèse, comme si Montréal avait à voir avec la pauvre dame de St-Simon. Ça n'a rien à voir et vous le savez très bien. C'est provocateur...imaginez un instant un politicien surfant sur cet amalgame de réalités diverses.
      Une chance que vous n'êtes (pour l'instant) que chroniqueur.

    • Léonce Naud - Abonné 26 juillet 2019 15 h 46

      Maurice Lachance : vous ne perdez rien pour attendre. La réincarnation de Frontenac s'en vient. Et il ne faisait pas dans la dentelle.