Platon bio

En lisant les passages les plus exigeants de l’oeuvre de Platon, on est parfois tenté de donner raison à Cioran, qui se demandait, dans Syllogismes de l’amertume, pourquoi il faudrait fréquenter ce philosophe « quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ». Amusant, le bon mot du penseur roumain aurait sûrement laissé sa victime de glace puisque, selon la tradition, Platon ne riait jamais.

Dans le monde de la philosophie, la boutade de Cioran constitue une exception. Souvent critiqué, Platon reste considéré, malgré tout, comme un monument incontournable. Le philosophe anglais A. N. Whitehead (1861-1947) affirmait, dans une formule devenue célèbre, que toute l’histoire de la philosophie occidentale consistait « en une série de notes au bas des pages de Platon ».

Dans sa Brève histoire de la philosophie (Champs, 2011), Roger-Pol Droit salue le génie philosophique et littéraire de Platon avant de conclure « que même ses ennemis, finalement, habitent chez lui ». En d’autres termes, quand le saxophone ne nous suffit pas et qu’on veut faire de la philosophie, on n’échappe pas à Platon, serait-ce pour s’y opposer.

Retrouver l’homme

On sait pourtant peu de choses de sa vie. Né à Athènes en 428 ou 427 avant Jésus-Christ dans une famille aristocratique près du pouvoir, Platon — un surnom qui signifie « large d’épaules », mais qui renvoie aussi à une largeur de vue intellectuelle —, de son vrai nom Aristoclès, est mort en 347 av. J.-C., à l’âge de 81 ans. Entre ces deux dates, il y a l’oeuvre, composée de 28 livres, et beaucoup de zones d’ombre, souvent comblées par des légendes.

Le romancier et biographe français Bernard Fauconnier a voulu jeter un peu de lumière sur cette histoire en écrivant son Platon (Folio biographies, 2019, 272 pages). L’écrivain, à qui l’on doit déjà des biographies de Cézanne, de Beethoven, de Flaubert et de Jack London, a du métier. Tant mieux, parce que raconter la vie d’un homme mort il y a plus de 2000 ans n’est pas une mince tâche, comme le montrent les débats concernant le Jésus historique.

Il n’est pas toujours facile de démêler, dans cette vie si éloignée de nous, la part de la légende de celle de l’histoire. C’est pourquoi ces pages sont l’histoire d’une pensée autant que le récit d’une vie. On n’y passera pas sous silence les incertitudes et les obscurités qui demeurent, et on rappellera comment la légende a souvent relayé l’histoire pour composer une figure mythique dont la fortune et l’influence posthumes furent, et demeurent, écrasantes. 

Fauconnier le souligne, en parlant de Platon. « Les récits ou « témoignages » que l’on connaît sur sa vie sont, pour la plupart, très postérieurs à sa mort », note-t-il. Diogène Laërce, souvent cité à cet égard, a écrit au IIIe siècle après Jésus-Christ, c’est-à-dire sept siècles après la mort de Platon. Il reste donc, comme sources principales, les livres du philosophe, sa fameuse lettre VII, un écrit autobiographique dont l’authenticité est contestée, mais généralement admise par « les meilleurs spécialistes », et la tradition.

Quelques éléments anecdotiques semblent faire l’unanimité. Platon n’était pas un boute-en-train, pratiquait le végétarisme, condamnait l’excès d’alcool tout en acceptant l’ivresse modérée, bon adjuvant des échanges intellectuels, selon lui, et, bien que célibataire endurci, « aurait cependant mené une vie amoureuse active, résolument bisexuelle », tout en condamnant l’homosexualité dans La République. Son existence, insiste le biographe, est somme toute « peu spectaculaire » et « se concentre sur l’écriture de ses livres ».

Sauver Socrate

Ces derniers doivent presque tout à Socrate. Quand les deux hommes se rencontrent, Platon a 20 ans et Socrate, 60. Le jeune homme, qui rêvait de gloire littéraire, devient philosophe au contact de son modèle. Quand celui-ci est injustement condamné à mort, en 399 av. J.-C., par la démocratie athénienne, Platon se lance dans l’oeuvre de sa vie, dont tout l’enjeu, selon André Comte-Sponville, est de « donner raison à Socrate ». Ainsi, la cité juste imaginée dans La République est celle, renchérit Roger-Pol Droit, « où Socrate ne pourrait être condamné ». Elle est donc dirigée par des aristocrates philosophes.

Platon écrit donc pour donner la parole à son maître qu’on a fait taire, mais, ce faisant, il invente un Socrate qui parle le platonisme. Le disciple a peut-être abandonné la tragédie et la poésie, qu’il condamne souvent, au profit de la philosophie, mais c’est, écrit Fauconnier, pour mieux inventer un genre, le théâtre philosophique, dans lequel ses qualités littéraires brillent de tous leurs feux.

Les thèses de Platon restent fortes, même si elles n’ont plus cours. Qui croit encore que le monde sensible n’est qu’illusion par rapport au monde intelligible des Idées ? Qui pourrait penser qu’une république autoritaire, dirigée par un philosophe éclairé, vaut mieux qu’une démocratie imparfaite ? Platon, malgré tout, demeure une inspiration pour ceux qui croient que l’atteinte de la vertu passe par l’exercice du dialogue et que, dans cet effort, les qualités littéraires constituent un indispensable viatique. « L’histoire de la philosophie est un long dialogue, critique et fécond, avec l’oeuvre de Platon, jusqu’à l’époque moderne », conclut Fauconnier. Poursuivons la discussion.

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