Faux calmes et grands vides

Blaise Cendrars avait l’habitude de dire que seule la Patagonie convenait à son immense tristesse. Rien d’étonnant que les grands aventuriers, qu’ils aient été écrivains, artistes, aviateurs ou chercheurs d’absolu, aient toujours été attirés par les grands espaces vides qui les renvoient à leurs propres démons. Fuir le monde pour se retrouver face à ce qu’il y a de plus obscur chez l’être humain.

Or, il y a aussi des êtres humains qui naissent au coeur des immensités comme on naît dans un centre urbain. Survient inévitablement la démarche inverse pour s’accrocher à la Terre des hommes comme à une bouée de sauvetage. Maria Sonia Cristoff, auteure argentine de non-fiction, genre très prisé dans la littérature sud-américaine et dont elle est une fidèle représentante, raconte dans son dernier livre, Faux calme (Éditions du Sous-Sol, 2019), comment elle a fait le chemin à l’envers.

Née dans une famille bulgare au coeur d’une colonie galloise de l’immense plaine de la Patagonie, elle a fui l’effrayante immensité à l’âge de 18 ans. Mais c’est en vieillissant qu’elle a voulu revenir au pays natal pour mieux saisir le « trait patagonique » incarné par l’isolement.

En parcourant cinq villes fantômes, elle décide de se transformer en « antenne réceptrice », une espèce de « paratonnerre », pour raconter la vie des personnages insolites restés sur place, dont un schizophrène qui tient un kiosque et attend à l’infini un bus imaginaire ainsi qu’un mécanicien qui rêve de devenir aviateur en tombant sur une carapace d’avion. Dans ces villes, les histoires de cannibales dévorant des immigrants libano-syriens courent encore les rues, tandis que les chiens errants prennent parfois d’assaut toute une ville en chassant les hommes en dehors de leur territoire.

Si l’isolement rime toujours avec l’étrangeté, au fur à mesure qu’on avance dans le récit on assiste à la métamorphose de la narratrice. Raconter l’histoire des autres allait forcément la transformer et elle s’avoue à nouveau vaincue par l’espace qui force, inévitablement, à faire une profonde méditation sur soi.

« Pour l’écrivain, il n’est pas toujours facile de déterminer l’instant exact où le grillage qui circonscrit le lieu commence à se resserrer autour de lui — comme la peau qui génère du pus autour de l’élément étranger — avant de l’expulser définitivement. Le piège est tendu, l’écrivain n’est plus celui qui observe, mais celui qui est observé. »

Or, il y a aussi ceux dont l’enfance et l’identité ont été coupées de toute possibilité d’enracinement et d’appartenance à un lieu géographique précis, combien même il aurait été porteur d’immensités ou de petitesses géographiques. C’est le cas d’une autre Argentine, la poétesse Sara Cohen. Dans sa quête des origines, tout bouscule, l’acte poétique comme le sens de la transmission, au moment où sa propre fille lui demande son acte de naissance pour une formalité attestant son ascendance juive.

C’est alors qu’au milieu de son dernier recueil de poésie, Murmure et incertitude (Éditions de la Grenouillère, 2019), superbement bien traduit de l’espagnol par la grande écrivaine québécoise Louise Desjardins, Sara Cohen pose la question de l’enracinement de façon plus troublante : « Quand la fin arrive, est-ce la même n’importe où ? »

Pour y répondre, la poète interroge le peintre Felix Nussbaum, tombé amoureux d’Ostende, « ville pour laquelle j’ai eu un coup de foudre », mais qui hélas ! n’a pas voulu de lui au coeur de l’Europe hitlérienne. Et Sara Cohen de conclure : « Un artiste sans patrie, une patrie sans artistes. » Le monde entier devient alors un lieu métaphysique, le terrain de jeu pour des apatrides invertébrés, parce que quand la demeure est en péril, le poème devient l’unique endroit au monde où l’on peut encore se sentir chez soi.

Si « la disparition de la lumière est aussi lente que sont lents les adieux », heureusement pour les lecteurs, la grâce n’est jamais loin, car quand on écrit comme Cohen « sur le mode de l’espoir », il arrive qu’on tombe amoureux de lieux que l’on ne connaît pas encore. C’est ce qu’elle éprouve pour La Petite-Patrie.

« C’est curieux, m’a-t-il écrit, que dans mon entourage plusieurs personnes partent pour Buenos Aires, c’est curieux, m’a-t-il écrit, que j’éprouve de la nostalgie pour un endroit que je ne connais pas encore, ce pont, la poésie, est notre Petite-Patrie. »

Difficile de résister à ces auteurs qui ressentent le besoin de s’enraciner dans des géographies et des territoires impossibles parce qu’à l’origine leur rapport à la terre et aux racines est problématique. S’il est vrai qu’on ne choisit ni sa famille ni son lieu de naissance, l’art offre la liberté de choisir les rives sur lesquelles viendront s’écraser nos déferlantes poétiques et littéraires.

C’est le mérite de ces deux auteures argentines, Maria Sonia Christoff et Sara Cohen, mais aussi de la Québécoise Louise Desjardins, qui raconte l’Argentine parfois mieux que les Argentins. Pour ceux qui n’ont pas encore choisi leurs lectures d’été, son dernier livre, L’idole (Édition Boréal, 2018), promet lui aussi les silences des temps suspendus dans les mythiques rues de Buenos Aires.

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1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 juillet 2019 05 h 13

    Je m'attendais à lire....

    ....« autre chose » avec un tel titre : « Faux calmes et grands vides »
    Je pensais avoir à réfléchir vooir méditer sur les « faux calmes » du néolibéralisme ambiant et de grands vides existentiels. Ces vides intérieurs que nous remplissons par toutes sortes de « choses » jusqu,au jour où une quête de sens frappe à la porte ou de notre esprit ou de notre coeur ou voire même de notre âme.
    Quant aux « faux calmes », il y a certes ceux présentés comme étant le bonheur. Celui de la consommation et de son alliée la surconsommation.
    Comment ici conclure ?
    Sinon que vous remercier madame Ombasic de m'avoir invité dans un « là » et « où » je ne m'attendais guère d'aller.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.