Manger «local», un choix éthique?

Nos fraises, nos framboises, tous nos fruits et nos légumes locaux : on les mange, on s’en délecte, et avec fierté. Et on aime se dire que manger des produits locaux, c’est manger de façon éthique. Mais sans les dizaines de milliers de travailleurs temporaires du Mexique, du Guatemala ou des Antilles qui viennent oeuvrer dans nos champs, ces fruits et légumes pourriraient sur place. Des travailleurs qui sont plongés dans des conditions pour le moins très variables.

Imaginez qu’au début de chaque été vous deviez vous séparer de votre famille durant des mois pour travailler dans un pays dont les moeurs, les lois et la langue vous sont inconnues. Arrivé dans la ferme, vous dépendez de votre employeur pour vous loger, vous nourrir, vous déplacer, vous procurer des vêtements, passer à la banque, comprendre vos droits, signer des papiers, accéder à l’assurance maladie, voir le médecin. Vous travaillez de très, très longues heures, dans toutes sortes de conditions météo. Les tâches sont répétitives et physiquement éreintantes. Les risques de se blesser sont très élevés. Votre permis de travail est lié à votre employeur, votre emploi n’est pas protégé et vous n’avez pas le droit de vous syndiquer. En tout temps, votre employeur a le pouvoir de vous renvoyer et de vous faire expulser.

Dans votre pays d’origine, vous connaissez plusieurs travailleurs qui ont été expulsés du Canada après être tombés malades ou avoir demandé un meilleur traitement : un logement décent, l’accès à une véritable épicerie, plus de protection lors du contact avec les pesticides. Peut-être avez-vous même entendu les confidences d’une ex-travailleuse agressée sexuellement par un patron dont elle dépendait pour l’obtention de ses papiers.

Il se peut très bien que votre employeur à vous vous traite adéquatement et qu’il remplisse avec grand soin toutes ses obligations envers vous. Il se peut aussi que vous soyez moins chanceux et que vous sachiez que vous serez menacé d’expulsion ou qu’on vous prendra votre passeport si vous faites autre chose que travailler sans relâche et vous taire. Alors, même si un inspecteur du gouvernement vient faire un tour à la ferme, vous ne dénoncerez rien. Même si vous vous blessez, ou si vous commencez à ressentir des symptômes d’une exposition prolongée aux pesticides, il y a de bonnes chances que vous ne demandiez pas l’assistance médicale à laquelle vous avez pourtant droit. Et puis, le gouvernement de votre pays est probablement trop heureux d’exporter ses chômeurs pour vous soutenir véritablement en cas de problème.

Peut-être que vous êtes encore moins chanceux et que vous êtes tombés sur une agence de recrutement qui vous a fait payer — illégalement — des milliers de dollars pour obtenir la chance de venir travailler dans les champs du Canada. Peut-être que dans les faits, donc, vous travaillez gratuitement pendant cette saison pour rembourser cette dette, dans l’espoir que votre contrat sera renouvelé et qu’un jour vous pourrez vraiment gagner quelque chose pour votre labeur. Si c’est votre cas, vous n’avez vraiment pas l’option de vous plaindre. Il vous faut seulement croiser les doigts et espérer être tombé sur un patron décent.

Vous endurez ces longs mois de séparation et ce dur labeur parce que, malgré tout, votre paie en dollars canadiens vous permet de soutenir votre famille et d’offrir une éducation à vos enfants. Et puis, il n’y a pas assez de travail pour tout le monde dans votre communauté : c’est peut-être votre seule option. Peut-être venez-vous travailler dans les fermes du Québec depuis 10 ans, 20 ans, 25 ans. Peut-être que vous êtes de la deuxième génération de travailleurs migrants dans votre famille. Mais peu importe les années de vie passées au Canada, il est toujours aussi facile de vous expulser. L’accès à la résidence permanente vous est pratiquement impossible. Au fond, vous êtes un travailleur « permanemment » temporaire.

Les conditions de vie évoquées ici sont dénoncées depuis des décennies par des avocats en droit de l’immigration et des organismes de défense des droits, ici comme en Amérique latine et aux Antilles. Malgré les réformes, l’idée de base de ces programmes est restée la même depuis la belle époque coloniale : on fait travailler des gens du Sud dans des emplois dont les Occidentaux ne veulent pas, pour presque rien, dans une situation de dépendance absolue à un employeur érigé par la loi en presque maître. Tant que ces programmes lieront le permis de travail à l’employeur, même le « maître » le plus empathique ne pourra mettre fin à la dynamique de pouvoir qui mine la liberté et la dignité de ceux qu’il dirige. On n’a pas affaire à un problème de « gentils » ou de « méchants » agriculteurs, mais à un problème systémique.

Il y a un mois, le gouvernement du Canada a annoncé qu’il étudiait la possibilité de délier ces permis de travail de l’employeur et qu’il va consulter le milieu durant les prochaines semaines afin de prendre sa décision. Déjà, les réactions du milieu agricole sont pour le moins mitigées. Certains agriculteurs québécois ont même avoué craindre qu’une telle réforme crée une compétition entre les employeurs, laquelle les obligerait à améliorer les conditions de travail offertes. On peut au moins saluer leur sincérité.

Si l’on tient à ce que manger des produits locaux soit un choix éthique, il faudra prendre le temps de se demander ce qui permet à ses fruits et légumes si délicieux de se rendre dans notre assiette. Il est possible de pallier un manque de main-d’oeuvre sans mettre qui que ce soit à la merci de la bonne volonté d’un autre. Mais pas dans notre système actuel.

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38 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 juillet 2019 03 h 39

    «Les conditions de vie évoquées ici sont dénoncées depuis des décennies» (Emilie Nicolas)



    En effet, depuis des décades…

    Adolescents, l'on nous exploitait sans vergogne lorsque nous allions aux pommes à Rougemont; au terme d'une journée, l'argent que nous avions gagné servait tout juste à acheter notre souper …

    C'était l'époque où les travailleurs agricoles que l'on croisait étaient Québécois; une vie de misère, de solitude et de célibat forcé, à travailler au champ du printemps à l'automne et à pensionner chez l'habitant pour ensuite hiverner en ville dans une chambre sordide à vivoter sur le chômage et à boire des «draft» à la taverne en attendant le retour du printemps et des travaux au champs.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 25 juillet 2019 14 h 44

      Que penser de la mythique récolte du tabac en Ontario par le "cheap labor" québecois...

      Mais ça a payé mes études.

    • Sonya Morin - Abonnée 26 juillet 2019 10 h 18

      Eh oui! mes parents partaient, tous les automnes, pour ramasser des patates dans le Maine. Ils logeaient chez l'agriculteur, mangeaient ce que ce dernier leur servaient et travaillaient des heures interminables dans des conditions tout aussi épouvantables que celles décriées dans cette chronique. En somme, ils étaient les exploités du Nord par les Américains. Pourtant, lorsque les recruteurs passaient de village en village pour l'embauche d'une saison, bien des Québécois levaient la main, comme eux. Pourquoi? Parce que ce travail, aux dires de mes parents, comptait bien plus d'avantages que d'inconvénients! Il leur procurait l'autonomie financière malgré la maigreur du salaire et la dignité découlant du fait qu'ils gagnaient leur vie.

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 juillet 2019 05 h 57

    Honte au Canada.

    La façon dont le Canada traite ces travailleurs saisonniers est scandaleuse. Le Canada se vante d'être un pays démocratique, mais l'exploitation de ces pauvres travailleurs est inhumaine. Il faudrait que les citoyens fassent pression sur ces politiciens sans ni coeur ni conscience, pour rectifier ces conditions de travail déplorables.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 25 juillet 2019 13 h 44

      Donc il serait mieux que ces personnes restent dans leur pays.

      Les conditions de travail y sont tellement meilleures n'est-ce pas?

      Soit un salaire qui peut être carrément dix fois moindre, un accès a des services de santé quasi inexistant, et une protection contre les produits chimique qui peut se résumé a un foulard passé sur la figure...

      Et on ne parlera du droit de parole, ou du niveau de violence qui conditionne ce droit de parole.
      Honduras et Salvador et Guatemala en haut de liste des pays au plus grand taux d'homicide.
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Classement_des_pays_p


      Pour dire, la bien connue pour ses contenus de droite, Radio Canada donne un portrait pas mal plus équilibré de l'enjeux du fait d'avoir recoure a ces travailleurs.
      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1159430/penuri

      Et là ou Emilie Nicolas ne voit que du malheur, d'autres ont le regard moins étroit.
      Extrait,
      "Pour ce producteur laitier, l’argent gagné au Canada a tout changé. Avant, sa famille possédait 4 vaches; Raul en a maintenant 35. Il a pu acheter aussi une trayeuse, un tracteur et d’autres machines. La ferme agrandie donne aussi du travail au mari de sa nièce. Et il a pu construire une belle maison avec des chambres à l’étage."

  • Bernard Terreault - Abonné 25 juillet 2019 07 h 54

    Exploitation

    La récolte de fruits et légumes exige beaucoup de travail. Autour de 1950, les fermiers de la Côte-St-Lambert (aujourd'hui Brossard) employaient à cette tâche les p'tits gars d'un bidonville voisin, plus quelques estivants comme moi, et quelques pauvres hères tirés des orphelinats. C'est comme ça qu'on alimentait le Marché Bonsecours.

  • Cyril Dionne - Abonné 25 juillet 2019 07 h 55

    A mauvaise cause, force parole (proverbe italien)

    Pourquoi les dizaines de milliers de travailleurs temporaires du Mexique, du Guatemala ou des Antilles viennent-ils œuvrer dans nos champs pour cueillir des fruits et légumes? Personne ne force personne à venir ici. S’ils viennent, c’est parce qu’ils trouvent leur compte parce que leurs sociétés qu’ils ont eux-mêmes créées de toute pièces ne peuvent même pas prendre soin de leurs citoyens. La cause principale de cette invasion de travailleurs temporaires, eh bien, les jeunes d’ici ne veulent plus faire le travail que nous les générations antérieures faisions sans maugréer parce que c’est trop difficile. Et ce sont ces mêmes jeunes qui seront les premiers à déplorer les conditions de travail de ces dits travailleurs à partir de leurs universités qui pourvoient des cours de sciences molles presque gratuits.

    Pourquoi devrions-nous donner l’accès à la résidence permanente à ces gens qui viennent ici pour travailler? Pour l’amélioration des conditions de travail et le peaufinage des mauvais employeurs, oui, mais pour le reste c’est un non catégorique. Comme au début de ce commentaire, personne ne force personne à venir. Et pardieu, plusieurs agriculteurs font leurs propres récoltes et ne vont pas chercher les services de travailleurs venus d’autres pays. Encore une fois, c’est un autre faux problème.

    Si les conditions de vie évoquées sont dénoncées depuis des décennies par des avocats en droit de l’immigration et des organismes de défense des droits, c’est parce qu’ils trouvent leur compte. Pour les avocats en immigration, les travailleurs temporaires c’est un business lucratif et s’en font plein les poches. Pour les organismes de défense des droits, eh bien, ils y trouvent leur raison d’être parce que les causes manquent dans nos sociétés occidentales. Et c’est plus facile et moins périlleux d’œuvrer ici que d’aller dans les pays où nous parviennent tous ces travailleurs migrateurs.

    Une autre bonne fausse cause. Misère.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 25 juillet 2019 09 h 09

      Entièrement d'accord avec vous M. Dionne.

    • Gabriel Rompré - Abonné 25 juillet 2019 10 h 51

      Commentaire étrange. Je suis de la génération de paresseux que vous dénoncez dans votre texte et j'ai ramassé des fruits pour me faire de l'argent de poche avant d'avoir l'âge légal de travailler. À la seconde où j'ai eu 16 ans, j'ai abandonné ce travail parce qu'il était difficile éreintant et mal payé. Honnêtement, je ne comprends pas trop où vous voulez en venir, il n'y a tout simplement pas assez de jeunes au Québec pour occuper tous les emplois estivaux mal rémunérés. J'imagine que votre modèle social impliquait d'élever 12 enfants dans des conditions misérables. Je suis assez heureux que vous ayez failli à la tâche.

      Sinon, c'est vrai que les travailleurs viennent ici pour améliorer leur sort et c'est tant mieux. Après rien ne nous empêche d'offrir des conditions de travail décentes à ces travailleurs, ça ne fera pas dramatiquement augmenter le prix de la fraise et la réforme proposée ici (ne plus lier le visa à un seul employeur) est simple et s'appui sur le simple mécanisme du marché. Je ne vois vraiment pas le problème, ça devrait aussi s'appliquer aux travailleuses domestiques par ailleurs.

    • François Langlois - Abonné 25 juillet 2019 12 h 37

      Quelle incroyable absence d'empathie et d'humanité.

  • Bernard Gélinas - Abonné 25 juillet 2019 07 h 55

    Bernard Gélinas - abonné

    Merci de publier ces informations peu connues de la population mais hélas trop vraies.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 25 juillet 2019 13 h 48

      Madame Nicolas nous livre un point de vue si étroit qu'on ne peut sûrement parler "d'information" ici.