Accident de travail

De sa main, il avait effleuré — tout juste, à peine, une fraction de seconde peut-être — un immense rouleau de papier tournant sur lui-même à haute vitesse. Son bras, quasi instantanément, avait suivi. Puis tout son corps. En un instant, c’en était fini de lui. Broyé, déchiqueté, malaxé, avalé dans la pâte du papier. Je me souviens, comme si c’était hier, du récit de cette triste fin de monsieur Sinotte. Victime d’un « accident de travail », répétait-on. Les hommages qui lui étaient rendus répétaient tous que c’était bien dommage. Sans plus.

L’industrie du bois fut une incroyable dévoreuse de vie. Un vaste empire de presse, par exemple, organisé autour du Chicago Tribune, s’est maintenu et a prospéré bien longtemps en s’attachant à l’exploitation des environs de Baie-Comeau. Le propriétaire, le colonel McCormick, a trouvé là une forêt qui lui était quasi offerte, avec en prime une main-d’oeuvre et de l’énergie hydroélectrique à bon marché. La baie en reste jusqu’à ce jour largement souillée.

Dans un demi-pays rendu misérablement dédaigneux de la lecture et de l’écriture au nom des impératifs de son exploitation, des milliers de tonnes de papier journal furent expédiées vers les États-Unis. Par une inhibition de la conscience que l’on nomme aliénation, des pans entiers de la société québécoise en sont venus à oublier la petitesse dans laquelle on les maintenait à force de les conditionner à ne se voir qu’à travers la réussite de ceux qui les exploitent. Au beau milieu de la ville de Baie-Comeau, on trouve encore une immense statue de bronze froid du colonel McCormick, qui trône au beau milieu d’un long canot, comme si sa vie avait eu la légèreté et l’élégance de ces fragiles embarcations portées par les flots.

Je me souviens bien des funérailles de monsieur Sinotte, même si j’étais encore petit. Il était lié à ma famille par quelques portes de côté qu’il est inutile d’ouvrir ici. Combien de monsieur Sinotte sont-ils morts, restés attachés jusqu’au bout à la laisse de leur maigre salaire ?

La semaine dernière, dans les pages de La Tribune de Sherbrooke, je tombe sur un fait divers qui annonce, encore, la mort d’un ouvrier. À cause d’une machine, lit-on. Un bouchon, sous l’effet peut-être d’une haute pression, a cédé. Le contenu s’est vidé et l’a tué. Il avait 59 ans.

Depuis un moment, je collige des histoires pareilles. Toutes sont présentées dans des formes condensées, toujours en marge de l’actualité, dans de petites colonnes, celles des faits divers. On ne dit presque jamais rien de la vie de ces victimes, ramenée d’un coup plus ou moins à celle des objets auxquels ils s’affairaient. Que lire dans l’existence de ces morts, dans un monde qui ne fait mention d’eux qu’à titre de simples parenthèses placées au beau milieu de la vie qui continue de battre son cours ?

À Nouvelle, en Gaspésie, la police confirme, le 8 juillet, l’identité d’un homme, originaire de là, frappé mortellement à la tête par une pince hydraulique. L’homme est transporté à l’hôpital, où son décès est constaté. Il a 29 ans.

En juin, à Charlesbourg, dans un garage municipal de cet arrondissement de Québec, un homme perd la vie parce que des tuyaux de fonte tombent sur lui. Il a 35 ans.

À Dolbeau-Mistassini, en avril, un jeune homme est heurté par une immense pièce de métal dans un garage d’une industrie forestière. Il a 19 ans.

En mars, dans le quartier Lebourgneuf à Québec, un ouvrier meurt, après avoir chuté depuis le troisième étage d’un autre de ces immeubles en copropriété en construction. Il a 26 ans.

Dans la municipalité de Normétal, une poutre d’acier tombe sur un ouvrier en avril dernier. Mort, à 56 ans.

Drame, terrible tragédie, accident de travail : c’est sous ces titres qu’année après année, comme si c’était là chose normale, on expédie du côté de l’oubli ceux qui meurent ainsi.

En 2017, année des dernières données disponibles au Québec, 62 personnes ont perdu la vie lors d’un accident de travail. Ce sont par ailleurs 86 223 personnes, cette année-là toujours, qui en ont subi un. D’ordinaire, on fait mention de ces chiffres, sur un ton un peu dépité, le jour où la CNESST fait paraître son rapport annuel. Ensuite, à nouveau, le silence : nous ne songeons pas, dirait-on, à considérer ces événements, même en plein coeur de l’été, autrement que comme une fatalité.

Et si c’était le travail lui-même, dans les conditions où il est vécu, qui était à considérer comme un accident présent au milieu de nos vies ? Car par quel tour de l’esprit peut-on encore concevoir raisonnable d’être obligé de risquer ou de perdre sa vie dans l’espoir de toucher son petit pécule hebdomadaire ?

Le ministre Jean Boulet a affirmé, en janvier dernier, que la situation est devenue impossible, que le Québec a beaucoup de retard en matière de législation du travail, notamment par rapport aux autres provinces. C’est bien le moins qu’on puisse dire. Les lois québécoises étaient déjà arriérées quand, entre 1979 et 1985 essentiellement, elles ont été enfin un peu modernisées sous le gouvernement de René Lévesque.

Jean Boulet espère déposer un projet de loi de réforme à l’automne prochain. Ce sera certainement un des sujets sociaux les plus importants. En parlerons-nous ? Vous y intéresserez-vous ? Nous sommes doués, parfois, pour ignorer collectivement des sujets parmi les plus importants. Avez-vous remarqué, pour donner un autre exemple, à quel point on ne dit rien chez nous de l’AECG, l’accord économique avec l’Europe qui s’avance à grands pas ? À croire, parfois, que ce demi-pays n’est après tout qu’un lobby.

Cette chronique, à compter de la semaine prochaine, fait relâche. Tout comme le chroniqueur, d’ailleurs. Restez bien vivants, chers lecteurs. Et vigilants.

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13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 22 juillet 2019 00 h 52

    Merci!

    De parler de ce sujet trop souvent occulté. En passant, mon beau-frère est mort dans la jeune vingtaine au cours de sa première semaine de travail dans une mine d'or, laissé seul sans véritable formation à creuser dans le roc. Un rocher l'a écrasé. C'était quelques jours avant les huit morts de la mine Belmoral, à Val-d'Or en mai 1980. Et essayez de poursuivre les employeurs dans ces cas...

    • Claude Bariteau - Abonné 22 juillet 2019 09 h 04

      Michel Chartrand, le poète syndicaliste au langage coloré, fut un promoteur sa vie durant de conditions de travail sécuritaires.

      À Longueuil, nous avons un parc en sa mémoire. Le Québec a un organisme, la CNESST, qui fait un travail de prévention. Peut-être faut-il lui refaire une beauté en augmentant le pourvoir des travailleurs et des travailleuses sur les priorités de recherche et d'interventions ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 juillet 2019 10 h 06

      Merci, monsieur Nadeau, de nous rappeler la dignité de la personne à laquelle nous accordons de l'importance du bout des lèvres, mais en réalité, on ne s'inquiète jamais du sort des travailleurs qui donnent leur vie pour un bout de pain.
      Encore une fois, «le Québec a beaucoup de retard en matière de législation du travail, notamment par rapport aux autres provinces».
      À quand un gouvernement avec le courage de réglementer pour protéger les travailleurs contre la cupidité des entreprises privées, qui privilégient les profits aux dépens des travailleurs?
      Je vous souhaite de bonnes vacances, bien méritées, monsieur Nadeau. Vous êtes la conscience du journal le Devoir.

    • Gilbert Talbot - Abonné 22 juillet 2019 11 h 29

      Juste pour en rajouter un petit peu. Michel Chartrand avait mis en place la FATA, une fondation pour venir en aide aux travailleur-eues-s accidenté-e-s. L'organisation a fait faillite, du à une coupure de subvention de la CSN, elle-même en difficulté suite à la perte de 20 000 syndiqué-e-s de la santé.

  • Marc Therrien - Abonné 22 juillet 2019 07 h 06

    Le dur métier de vivre


    J’ai grandi sur une ferme. J’y ai vu mon père passer près de la mort à quelques reprises. Ma sœur s’est fracturé un bras en tombant du haut d’un voyage de foin. 40 ans plus tard, c’est en suivant une formation sur la santé et sécurité au travail pour devenir membre certifié du comité de santé et sécurité au travail de mon employeur que j’ai appris que la ferme où j’ai besogné contenait toutes les catégories de risques que l’on peut retrouver dans divers milieux de travail. J’y ai appris aussi qu’avec seulement 5 employés, nous n’étions pas assez nombreux pour être obligés d’avoir ce genre de comité. La possibilité du refus de travail parce que le risque de blessure était trop grand était hors de question. Je ne sais pas si nous étions alors conscients de tous ces risques auxquels nous étions exposés.

    Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 22 juillet 2019 13 h 27

      M. Therrien,

      J'ai eu la même expérience que vous, pendant plus de vingt ans, jusqu'au début des années soixante et de mémoire je me souviens de deux accidents subis par mon frère et une de mes soeurs.

      Les temps ont bien changé, concernant la vie sur les fermes , mais les accidents n'en sont pas moins nombreux . Toutefois je suis porté à croire que les jeunes qui ont été élevés sur des fermes ont la couenne plus épaisse que les jeunes citadins.

      Mais nous vivions alors près de la nature et nous cotoyions alors les risques avec une certaine insouciance : je me souviens même de mon grand-père qui s'était fait encorner par un boeuf.

      Aujoud'hui, en général, les jeunes sont moins exposés, à l'exception des enfants d'agriculteurs car d'une part ils sont moins trempés face à l'effort et d'autre part ce sont eux qui refusent le travail qui nécessite de '' se cracher dans les mains et d'aller de l'avant '' ( ex. : les travaux manuels sur des fermes ou ailleurs ).

      Le refus de travail n'était pas une option à l'époque car toutes les mains étaient requises.
      Pour ma part, je me considère comme très chanceux chanceux d'avoir eu à dépasser ma zone de confort : la valeur de l'effort m'a accompagné toute ma vie.

      Pour revenir aux accidents de travail au Québec, il serait intéressant d'avoir des statistiques comparables avec d'autres types d'accidents, notamment celle des accidents d'automobiles, dont la responsabilité relève plus souvent des individus que des entreprises.

  • Denise Bouchard - Abonné 22 juillet 2019 07 h 18

    Merci

    M. Nadeau,
    le sujet de vos chroniques sont toujours d'une vive acuité, traité avec lucidité et tendresse, et d'une grande élégance stylistique.
    Profitez bien de vos vacances.

  • Jean Faucon - Abonné 22 juillet 2019 12 h 11

    Les accidents de travail du futur

    Bonjour,

    Souvent, ces morts ont été causées par des défectuosités technologiques. On a cru au bon fonctionnement du système informatique et numérique qui ne décelait pas de danger potentiel, pour une poutre d’acier tombée, pour le mouvement désordonné d’une pince hydraulique...et autres carnages de productivité.
    Un cahier du Devoir sur l’IA nous a appris que bien des algorithmes vont de plus en plus précédés l’IH dans la résolutions de problèmes industriels. On prévient, presque par défaut, que l’Intelligence humaine (IH) doit demeurer prévalente, et que ça dépend de qui s’en sert. Le jour (bien que cela a débuté en « recherche de talents » dans certains milieux), où on aura « scanné » la ressource humaine parfaite pour opérer telle machinerie, ou vendre tel produit, ou soigner tel patient...il faudra en reparler M. Nadeau. À suivre. Merci.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 22 juillet 2019 14 h 32

    Merci et bravo M. Nadeau

    Vous avez cet immense talent de condenser en quelques mots ce que d'autres peuvent expliquer par des pages et des pages de phrases. Vous y mettez aussi toute l'émotion. Je retiens, entre autres, cette partie de phrase: " Dans un demi-pays rendu misérablement dédaigneux de la lecture et de l'écriture au nom des impératifs de son exploitation...". Je crois sincèrement qu'on pourrait universaliser cette partie de phrase et remplacer le demi-pays par PLANÈTE...