Une grossière indécence

En 1945, au sortir de la guerre, des militaires peinent à trouver un endroit où poser leurs valises. Les logements manquent. À Montréal, certains en sont réduits à squatter des immeubles désaffectés. Pour les ouvriers de l’industrie de guerre, on a construit tout au plus quelques maisons de carton, destinées à être rasées sitôt le conflit terminé. Elles seront toutefois préservées, faute d’avoir su mieux planifier les effets sociaux du manque de logement. Plusieurs de ces maisons, améliorées il est vrai au fil des années, se transigent aujourd’hui à prix d’or, au milieu de cette guerre qui continue de faire rage dans la société pour trouver à se loger.

De retour du front, le soldat Henri Gagnon est un de ceux qui constatent la tristesse de la situation. Avec de ses camarades, qui tentent eux aussi, tant bien que mal, de se réintégrer à la vie civile, il entreprend de systématiser l’occupation d’immeubles désaffectés. Dans une suite de gestes médiatiques, ces anciens soldats espèrent alerter l’opinion devant cette situation.

Gagnon s’inscrit dans l’action de communistes qui fondent la Ligue des vétérans sans-logis, autrement connue comme le mouvement des squatteurs vétérans. Trouver à se loger doit-il forcément devenir une affaire d’idéologie ? Le gouvernement fédéral exigera finalement la construction de maisons de vétérans. Ces maisons, de toutes petites structures, comptent un seul étage. Les plus petites, édifiées par des ouvriers empressés, peuvent être complétées en moins de vingt heures de travail.

En France, à l’orée des années 1950, l’abbé Pierre dénonce lui aussi à sa manière le manque de logements. Il est invité à en parler à la télévision naissante de Radio-Canada. À propos de cette insulte à la dignité humaine qui résulte de l’absence de logements pour tous, il répète partout que, « devant leurs frères mourant de misères, une seule opinion doit exister entre les hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure ».

Les conséquences de l’expansion démographique ne sont pourtant pas nouvelles. Dès le XIXe siècle, c’est une crise du logement quasi permanente qui frappe les Montréalais, en particulier les plus pauvres d’entre eux, à majorité des Canadiens français dépossédés de tout titre de propriété. En 1847, alors que la ville ne compte que 50 000 habitants, 68 % louent leur logement. La ville pousse comme un champignon, dans l’improvisation à laquelle la confine son destin de colonie. Le très grand incendie de 1852 va accentuer la détresse sociale : un sixième de la population se retrouvera à la rue. Quel que soit le fil que l’on tire en matière de logement, toute la pelote de la misère vient avec.

Comme toutes les villes d’Amérique du Nord, Montréal doit en large partie son expansion à la poussée irrésistible de l’immigration. En 1881, sa population a presque triplé en trente ans. Le pourcentage de locataires s’élève désormais à 85 %, un des plus hauts taux en Amérique du Nord, hormis New York. Voilà un peuple de locataires. Qu’on ne se fasse pas croire le contraire : au début des années 1960 encore, l’immense majorité de la population canadienne-française apparaît, dans les études de la commission Laurendeau-Dunton, comme tout à fait dépossédée.

La situation a changé, mais le manque constant de planification en matière de logement reste dédaigneux des effets sociaux qu’il produit. Au tournant de l’an 2000, dans l’une des pires crises du genre à Montréal, le gouvernement a dû accorder 5000 suppléments de loyer à des familles qui n’arrivaient pas à se loger, créant de la sorte l’illusion que ces recalés de la misère, de plus en plus nombreux, sont maintenus à flot alors que tout contribue dans les faits à les couler.

Aujourd’hui, si la crise semble moins grave, le problème du manque de logements n’en apparaît pas moins récurrent. Au 1er juillet de cette année, date servant de butoir légal, depuis 1975, aux baux de location, ce sont 98 ménages qui n’étaient pas parvenus à se reloger à Montréal. Les logements sociaux continuent de faire défaut, tandis qu’on annonce partout, en grande pompe, la construction de ces logements dits de « prestige » dont les formes rappellent en fait, très souvent, celle du plat Tupperware. Jamais dans l’histoire l’esthétisation de l’insignifiance n’aura été présentée avec autant d’atours par des gens barricadés derrière une pseudo-modernité qui confine le plus souvent à l’insensibilité.

Près de deux semaines après l’échéance du 1er juillet, en pleine canicule, il se trouvait encore 74 ménages à Montréal qui n’étaient pas parvenus à se reloger. C’est beaucoup. De ce nombre, la moitié devait même compter sur l’aide de l’Office municipal d’habitation pour être temporairement hébergé. Parmi ces gens-là, 42 enfants. Faut-il beaucoup insister pour faire comprendre l’importance d’un foyer pour le sain développement des enfants ?

La presse électronique rapportait le cas d’une de ces familles. Les parents ont tous les deux 40 ans. Ils travaillent. Leur fils a 11 ans. Depuis des mois, ils sont en quête d’un logement de quatre pièces, avec un budget mensuel de 1100 $. Ils ont répondu à 30 ou 40 petites annonces, mais n’ont jamais été sélectionnés. La rareté des logements décents entraîne, ont-ils été forcés de constater, une forme de pouvoir unilatéral des locateurs. Dans l’attente, et pour patienter malgré l’insécurité, ils ont été contraints de gruger leurs économies pour louer un appartement temporaire sur Airbnb et entreposer à grands frais leurs meubles.

La quête d’un logement se trouve au seuil d’une bataille de l’argent sourde aux plus démunis. Penser l’émancipation de la société ne saurait pourtant se faire en laissant ainsi chaque année une portion de la population être éventrée de la sorte sans bruit, au nom d’une quête individualiste qui ne carbure qu’à l’atroce loi du profit.

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