La Bourse ou le risque endormi

Vingt-sept mille points pour le Dow Jones, 3000 pour le S & P 500… Les grands indices de Wall Street font fi des tensions commerciales et du ralentissement économique mondial pour poursuivre leur propre logique. Une logique au sein de laquelle le risque se trouve endormi sous le jeu d’anticipations de politiques monétaires accommodantes. Autrement dit, Wall Street carbure désormais aux décisions de la Réserve fédérale.

Encore vendredi, les Dow Jones, Nasdaq et S & P 500 clôturaient à des niveaux records, « enivrés », écrivait l’Agence France-Presse, « par la perspective de voir les taux baisser en fin de mois après des propos cette semaine du patron de la Banque centrale américaine ». Le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a beau revenir sans cesse sur « les inquiétudes quant à la faiblesse de la croissance mondiale » et « les incertitudes autour des tensions commerciales » qui peuvent « avoir un impact sur l’économie américaine », rien n’y fait. La Bourse n’en a que pour la politique monétaire avec, à la clé, l’anticipation d’une baisse du taux directeur le 31 juillet.

Même le VIX fait le mort, l’indice de volatilité du S & P 500 s’échangeant sous les 12,50 points. Le VIX évolue généralement entre 10 et 30 points. Au-dessus de 30, le marché entre en territoire émotif. L’émotivité prend alors le dessus sur le rationnel.

Ce qui a fait dire à l’autorité de réglementation française, la semaine dernière, que, devant une telle complaisance, le plus gros des dangers guettant la Bourse présentement est une « correction brutale » des cours.

Accompagnant un cycle économique haussier atteignant un record de longévité aux États-Unis, l’indice de référence S & P 500 poursuit sa phase haussière depuis également dix ans. Si l’on exclut certaines hésitations ici et là sur le parcours, dont une fin d’année 2018 plutôt difficile, le S & P se situe désormais à plus de 2300 points au-dessus de son bas de mars 2009, multipliant par 4,4 son creux d’après-crise.

L’environnement géopolitique est pourtant source d’incertitude, voire d’inquiétude, avec un président des États-Unis devenu le principal facteur d’instabilité. Sur la scène économique, la cadence du rythme de croissance ralentit un peu partout, exacerbant l’enjeu lié à un endettement, public et privé, sans cesse plus massif et de moindre qualité. Aux États-Unis, il est attendu que la progression du PIB reviendra près de son potentiel en 2020, soit légèrement sous les 2 %.

Et les profits des entreprises peinent à conserver cet élan alimenté sous l’effet dopant de la réforme fiscale. Les entreprises sont toujours plus nombreuses à avertir que leurs prochains résultats trimestriels seront inférieurs aux attentes. Selon les analystes interrogés par l’agence Reuters, les profits des entreprises composant le S & P 500 pourraient même afficher un léger recul au deuxième trimestre.

Pour revenir aux propos du régulateur français repris par le quotidien financier Les Échos, le baromètre du risque est cassé. Il y a décorrélation entre la Bourse et l’économie réelle, les anticipations de politique monétaire soutenant les marchés.

S’ajoutent à l’équation la faiblesse des taux d’intérêt et son corollaire, la petitesse des rendements offerts sur les titres à revenu fixe. Une faiblesse qui vient renforcer le scénario d’une crise de la dette dans une économie mondiale s’en remettant davantage à l’effet de levier, et qui ajoute un biais dans la quête d’un rendement favorisant le marché des actions.

Sur ce dernier point, les analystes de la Banque Nationale retenaient vendredi une projection prévoyant deux reculs, de 25 points chacun, du taux cible de la Réserve fédérale cette année — un statu quo à ce chapitre au Canada — favorisant ainsi un rétablissement progressif de la pente ascendante de la courbe de rendement sur le marché obligataire. Et des hausses entre 15 et 40 points du loyer de l’argent, selon que l’échéance est de deux, de cinq, de dix ou de trente ans aux États-Unis d’ici la fin de 2020.

On s’en doute, les appels à la prudence se multiplient, concentrés pour l’instant sur les titres dits cycliques. D’autres invitent à une diminution de la pondération des actions dans le portefeuille, la sensibilité à la répartition d’actif n’étant plus à démontrer. Selon les calculs du cabinet PWL Capital à partir des données de la firme Morningstar couvrant la période 1988-2018, lorsqu’il y a revers, la perte cumulative maximale se chiffre à 11 % pour un portefeuille 100 % obligations, à 18 % pour une répartition 50 % actions-50 % obligations et à 44 % pour un portefeuille 100 % actions (la portion d’actions retenues étant composée en parts égales d’actions canadiennes, américaines et internationales).

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 13 juillet 2019 01 h 24

    Le casino du rêve ou la promesse du rêve américain.

    Selon moi, la bourse est le casino mondial du jeu économique, connecté à la réalité par un élastique distendu de plusieurs milliers de kilomètres dont on ne connaît pas le point de rupture. Terrain de chasse par excellence des grands de la finance pour le petit gibier que nous sommes. Loterie pipée dont l’espérance de gain repose sur les promesses de meilleures promesses. Domaine par excellence de la manipulation financière, des demi-vérités et des rumeurs. Mais, chez l’humain l’appât du gain l’emporte souvent sur le gros bon sens, lequel nous conseille la prudence avant le risque inconsidéré de la prédation.

  • Gilles Marleau - Abonné 13 juillet 2019 08 h 05

    Que ça casse..

    Que ça casse au plus vite si ça prend cela pour faire disparaître Trump...!

  • Michel Cromp - Abonné 13 juillet 2019 09 h 50

    Triste perspective!

    La baisse souhaitée des taux d'intérêts ou: quand le marché se réjouit de voir ses jeunes s'endettés de plus en plus et ses vieux s'appauvrir. Qui sont ces gens sans âmes qui se cachent derrière ce marché de dupe.

  • Clermont Domingue - Abonné 13 juillet 2019 14 h 43

    L'économie réelle,

    L'économie réelle,c'est celle qui produit des biens et services que les consommateurs sont prêts à acheter.

    La création monétaire des bourses et des banques centrales peut vous sembler excessive, mais la capacité de produire est devenue illimitée grâce aux moyens modernes dont nous disposons. La planète en souffre, mais l'orgie peut encore continuer.

    La politique monétaire imposée à Powel par Trump permet de maintenir la corrélation entre la masse monétaire et la valeur des biens et services produits.

    La FED pourrait remonter son taux directeur. Cela entrainerait une raretée de l'argent,une baisse de la consommation,une augmentation des déficits budgétaires et une récession. Ce serait bon pour la planète, mais ce n'est pas ce que les électeurs souhaitent. L'égoĩsme fait fi de la sagesse et de l'environnement.