Élections fédérales: le pari de Steven Guilbeault

En 2015, alors qu’il était encore le directeur principal de l’organisme environnemental Équiterre, Steven Guilbeault avait été choisi comme l’une des 25 personnes les plus puissantes du Québec, selon le magazine L’Actualité. Il occupait la 22e place, derrière les présidents des associations de médecins spécialistes et d’omnipraticiens, mais devant André Pratte, alors éditorialiste en chef de La Presse. Le pouvoir de l’environnementaliste le plus en vue du Québec ne découlait ni de son poste ni de sa richesse, mais plutôt de la force de ses idées, qu’il avait su diffuser « grâce à une personnalité et à un charisme hors du commun ».

Qui sait donc ce qui se serait produit si M. Guilbeault avait décidé de se lancer en politique cette année-là aux côtés du chef libéral Justin Trudeau. Serait-il devenu la conscience environnementale du gouvernement Trudeau, le poussant vers des objectifs toujours plus ambitieux en matière de réduction de gaz à effet de serre et dans l’accélération de la transition énergétique ? Ou aurait-il claqué la porte du gouvernement devant la lenteur des progrès ?

La décision de M. Guilbeault de se porter candidat du Parti libéral du Canada dans la circonscription de Laurier–Sainte-Marie maintenant, en 2019, n’est pas sans contradictions. Il se joint à une équipe dont le bilan en matière d’environnement demeure, malgré l’adoption d’une taxe sur le carbone dans les provinces n’ayant pas leur propre système de tarification, lourdement critiqué par ses anciens camarades d’armes au sein du « mouvement ». Pense-t-il vraiment qu’il pourra convaincre M. Trudeau d’adopter des politiques environnementales plus robustes que celles qu’il a déjà choisies, jusqu’à renoncer à l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain, projet auquel il vient de donner son approbation une deuxième fois ?

M. Guilbeault a beau réitérer son opposition aux pipelines, il n’aurait d’autre choix que de se rallier à la décision du gouvernement Trudeau dans le dossier Trans Mountain s’il souhaite siéger au Conseil des ministres, le principe de la solidarité ministérielle étant plutôt étanche dans notre système parlementaire. Et qu’on ne se méprenne pas : si M. Guilbeault va à Ottawa, ce n’est pas pour devenir député d’arrière-ban. S’il a si longtemps médité avant de se lancer en politique, c’est au moins en partie parce qu’il n’avait pas envie de voir son influence diminuer plutôt que d’augmenter. Il ne vise rien de moins que le pouvoir.

« Je l’ai fait pendant 25 ans, être à l’extérieur, proposer des choses et critiquer. Je pense qu’il est temps pour moi de passer à une autre étape et d’essayer de faire changer les choses de l’intérieur. Et c’est ce que je vais faire », a dit M. Guilbeault mercredi, lors de sa nomination comme candidat dans Laurier–Sainte-Marie.

Le sourire de M. Trudeau, venu assister à la rencontre, en disait long sur son état d’âme. L’arrivée au sein de l’équipe Trudeau de M. Guilbeault est une formidable preuve de la force d’attraction du premier ministre, qui demeure intacte malgré une première moitié de 2019 qui laissait planer des doutes sur sa capacité à se relever de l’affaire Jody Wilson-Raybould. Pour la première fois en presque 30 ans, un candidat libéral part favori dans Laurier–Sainte-Marie, cette circonscription quasi mythique de l’île de Montréal qui avait élu le premier député du Bloc québécois en 1990 et qui est passée aux mains du Nouveau Parti démocratique en 2011.

Si M. Guilbeault semble destiné à occuper une place importante lors de la campagne électorale du PLC au Québec, sa candidature pourrait compliquer la tâche des libéraux à l’extérieur du Québec. Le passé de M. Guilbeault à Greenpeace, un organisme qui a généralement la réputation d’être le plus radical des groupes environnementaux qui militent au pays, sera abondamment souligné par les conservateurs dans le reste du pays. M. Guilbeault pourrait se voir obligé de répudier les tactiques controversées de son ancien employeur s’il ne veut pas que M. Trudeau soit associé à un environnementaliste radical. Il est peut-être toujours fier d’avoir escaladé la tour CN à Toronto en 2001 afin de dérouler une banderole de Greenpeace taxant les gouvernements canadien et américain de l’époque de climate killers, en raison de leur non-ratification du protocole de Kyoto (le Canada sous Jean Chrétien a ensuite ratifié cette entente, mais le Canada a néanmoins raté les cibles de Kyoto en matière de réduction des GES), mais son coup d’éclat serait utilisé contre lui et son parti dans certaines circonscriptions par les conservateurs.

Il n’en demeure pas moins que le saut en politique de M. Guilbeault est un développement heureux. Les candidats de son envergure demeurent trop peu nombreux par les temps qui courent. Et il peut donner l’exemple avec sa façon toujours posée de débattre des enjeux. Reste néanmoins à voir s’il saura imposer ses idées à Ottawa ou s’il finira comme Nicolas Hulot, l’environnementaliste vedette recruté par le président français Emmanuel Macron mais qui a démissionné du gouvernement l’an dernier en déclarant ne plus vouloir se mentir à lui-même.

Après tout, on n’appelle pas la politique l’art du possible pour rien.

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26 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 13 juillet 2019 00 h 49

    Favori?

    «Pour la première fois en presque 30 ans, un candidat libéral part favori dans Laurier–Sainte-Marie»

    J'aurais aimé que M. Yakabuski précise d'où il tient que M. Guilbault partirait favori dans Laurier–Sainte-Marie. J'y habite et ce n'est pas du tout ce que j'entends autour de moi. Mon échantillon est faible, mais au moins, j'en ai un!

    • Gilles Bonin - Inscrit 13 juillet 2019 05 h 09

      Il n'est pas à exclure que le candidat libéral l'emporte, même si je partage le scepticisme de M. Jodoin. De toute façon, pour M. Guilbault , à terme, il va se planter. Il a probablement d'assez bonnes chances de perdre son élection. S'il gagne, il a de bonnes chances d'être dans l'opposition ou membre d'un gouvernement minoritaire. Et si, O Hasard! il devenait ministre d'un gouvernement majoritaire libéral, il fera tache ou réalisera très vite qu'il est un «homme nouveau» trasigeant avec ses beaux principes.

    • Christian Montmarquette - Abonné 13 juillet 2019 09 h 35

      La néodémortate Hélène Laverdière a gagné avec 5000 voix de majorité sur le Bloc québécois aux dernières élections fédérales de 2015. Et le Parti libéral du Canada était 3e.

      Steven Guilbeault est donc loins d'être le favori.

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurier%E2%80%94Sainte-Marie

    • Gilbert Talbot - Abonné 13 juillet 2019 11 h 39

      Ça me surprend beaucoup moi aussi de lire que M. Guilbeault part favori dans Laurier- Ste-Marie, une circonscription particulièrement à gauche tant au fédéral qu'au provincial. Et les Québécois en général n'aiment pas tellement les vire-capots, car c'est ce qu'il est: tout le monde attendait M. Guilbault au Parti vert et voilà qu'il se pointe au parti libéral, un parti, quoi qu'on en dise, a un bilan d'échec au niveau des GES et de la réduction de la pollution en général. Il le dit clairement : ce qu'il veut maintenant c'est le pouvoir pour changer vraiment les choses, mais justement le parti libéral n'est pas du tout garant de changements significatifs dans la situation environnementale de notre pays.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 juillet 2019 13 h 37

      Le NPD a autant de chance de l'emporter dans Laurier–Sainte-Marie que le CH de gagner la coupe Stanley la saison dernière. C’est terminé pour les intégristes religieux avec comme chef, Jagmeet Singh. Le NPD n’existera plus au Québec sauf peut-être pour un député en 2020.

    • Claude Bariteau - Abonné 14 juillet 2019 06 h 34

      Le PLC réélu majoritaire, M. Guilbault en sera une marionnettte. Le PLC battu par le PC, il fera la promotion de l'environnement. Le PLC minoritaire allié au NPD, ce sera un tandem à la reherche de politiques avec pour épicentre l'Ontario. M. Guilbault voudra alors y associer le Québec. Le PLC minoritaire ssocié au PV, ce qui est aussi possible, il pourrait naviguer pour renplacer le chef du PLC

      À vrai dire, M. Guilbault jouera ses cartes dans chacune de ces hypothèses, ce qui explique peut-être son choix de plonger en politique. En fait, la pire des hypothèses pour lui est la première. Il marchera de reculons en cherchant à comprendre ce qui se déroule devant lui.

      La question à poser aux électeurs et électrices : quel Guilbault veulent-ils comme député ? Je présume que ce ne sera pas le Guilbault de la première hypothèse. Aussi attendront-ils que les cartes se mêlent d'avantage avant de choisir.

  • Yvon Pesant - Abonné 13 juillet 2019 07 h 38

    Le piège

    Il y a tout lieu de s’interroger à savoir qui se fera piéger dans cette histoire de recrutement d’un écologiste affirmé de longue date.

    Justin Trudeau qui souhaite et soutient le développement de l’industrie pétrolière des sables bitumineux de l’Alberta et l’installation de nouveaux oléoducs?

    Steven Guilbeault qui a dénoncé ouvertement et qui continue de dire qu’il est contre le projet Trans Mountain?

    Les électeurs de Laurier-Sainte-Marie?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 13 juillet 2019 07 h 42

    C'est le temps des vire-capot!

    Réjean Hebert du Parti Québécois préconisait autrefois l'indépendance du Québec, Steven Guilbeau dirigeant d'Équiterre luttait contre le transport de l'énergie sale, et les autres transfuges actuels que l'on trouve partout, tant chez les libéraux que dans la CAQ....Que recherchent-ils, la gloriole, le pouvoir ou l'ARGENT? Quel méli mélo au Québec, pour ne pas dire un autre mot!

    • Brigitte Garneau - Abonnée 13 juillet 2019 16 h 25

      Comme quoi: plus ça change, plus c'est pareil! Ou encore, il n'y a rien de nouveau sous le soleil!

  • Cyril Dionne - Abonné 13 juillet 2019 07 h 43

    Ah ! on connaissait tous Jacques-Yves Cousteau et vous ne l’êtes pas !

    Steven Guilbeault est une fraude tout simplement mais cadre bien dans ce parti libéral qui parle des deux côtés de la bouche en même temps. Notre ancien étudiant en théologie et en sciences politiques se cherche un emploi bien rémunéré présentement, lui qui est habitué de se promener partout sur la planète aux frais des autres. Mais quelle trahison pour ses collègues d’antan, eux qui croient encore à l’avenir de la planète. Cet opportunisme crasse nous fait tous vomir. Bien oui, « Stevie », vous allez changer la politique parce que vous y êtes maintenant à l'intérieur. Misère. Les routes écologiques sont parsemées de détritus comme vous.

  • Denis Carrier - Abonné 13 juillet 2019 09 h 38

    Polluer maintenant pour se donner les moyens de dépolluer plus tard

    M. Guilbeault sera peut-être élu, mais que fera-t-il de substantiel s’il est dans l’opposition? Franchir l’étape de critiquer pour passer à celle d’agir deviendra impossible. Il compte, comme son chef, sur l’argent résultant de l’exportation des produits pétroliers pour que l’on se donne les moyens de faire la transition énergétique. Polluer maintenant pour se donner les moyens de dépolluer plus tard. Cette fenêtre historique, nous l’avons manquée. La Norvège et même le Texas peuvent se retrouver en pleine transition énergétique mais pas nous. La Norvège a le plus haut taux de vente de voitures électriques et d’immenses champs de panneaux solaires poussent comme des champignons au Texas. Pendant ce temps, l’Alberta a choisi d’éliminer sa taxe de vente et affiché le plus bas prix à la pompe au Canada. Quand M. Kenney dit que polluer est payant et qu’avec cet argent on peut se payer plein de choses aurait-il été entendu par M. Guilbeault? Dévaliser une banque est payant aussi mais doit-on suivre ceux qui nous le proposent?

    • Jean Richard - Abonné 13 juillet 2019 10 h 41

      « La Norvège et même le Texas peuvent se retrouver en pleine transition énergétique mais pas nous. La Norvège a le plus haut taux de vente de voitures électriques et d’immenses champs de panneaux solaires poussent comme des champignons au Texas. »

      C'est sans doute pour éviter la transition que ces deux producteurs de pétrole dressent des façades pseudo-vertes (les bagnoles à batteries et les panneaux solaires à perte de vue).

      Subventionner les voitures à batteries, c'est justement pour éviter d'avoir à faire la transition énergétique, La transition souhaitée est celle qui miserait sur l'abandon d'une mode de vie, y compris un mode de mobilité, hautement énergivore. C'est parce qu'on veut garder la voiture individuelle au cœur de nos vies qu'on la subventionne généreusement. Bref, la voiture à batteries est aux antipodes de la transition souhaitée.

      Si on doit citer la Norvège en exemple, ce n'est pas pour ses achats massifs de bagnoles à batteries, mais pour les efforts déployés en vue de restreindre la voiture individuelle de sa capitale, une ville pourtant plus petite que Montréal. Le Devoir en parlait il n'y a pas si longtemps...

      https://www.ledevoir.com/societe/environnement/555931/oslo-ville-verte

    • Raymond Labelle - Abonné 13 juillet 2019 11 h 00

      Montréal sans voiture individuelle - transport en commun y gratuit.

      Un peu comme interdire la cigarette dans les endroits publics - ça faisait un gros débat avant de mettre en œuvre la mesure, a posteriori on se demande comment on faisait pour endurer ça.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 juillet 2019 07 h 22

      M. Labelle, est-ce que vous avez déjà essayé le transport en commun à Chibougamau ou bien à Belle Terre en Abitibi? C'est ce qu'on pensait. Toujours plus facile pour les citadins de dire ceci et cela, eux qui accaparent presque 100% des revenus gouvernementaux en fait de transport en commun.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 juillet 2019 17 h 28

      Peut-être avez-vous lu toute mon intervention avec attention M. Dionne et n'en avez manqué que le premier mot, qui est "Montréal".

    • Raymond Labelle - Abonné 14 juillet 2019 17 h 48

      Plus une densité de population est grande, plus les possibilités sont grandes pour que l'investissement dans des infrastructures de transport en commun ait plus d'effet positif sur un territoire donné. Aussi bien en termes de nombre d'usagers qu'en termes de diminution d'utilisation de la voiture individuelle et donc, de rentabilisation de l'investissement (en termes généraux et pas seulement économiques). D'ailleurs, il faut aussi relier cette question à celle de l'étalement urbain - et combattre l'étalement urbain implique aussi d'augmenter la densité de la population.

      Par exemple, il ne serait pas responsable économiquement de construire un métro à Chibougamau et il est fort possible, pour toutes sortes de raisons, que leurs habitants aient plus besoin d'utiliser leurs voitures individuelles qu'ailleurs de toute façon, même si cette ville était couverte par un métro.

      Ceci dit, sans doute que l'on devrait aussi envisager des améliorations ailleurs, dans la desserte de transport entre municipalités par exemple et aussi dans le type de transport en commun qu'il pourrait y avoir, selon les villes ou situations. Peut-être que dans certaines d'entre elles il serait possible d'avoir un centre-ville sans voiture aussi. Mais on ne le fait même pas à Montréal... où la possibilité est pourtant très claire.