Le repos du Carrier

J’aime les vieux écrivains, ceux qui, leur heure de gloire passée, continuent leur oeuvre avec constance et discrétion. Dans bien des domaines, le passage du temps ne va pas sans une perte de capacités. Il ne reste plus, alors, que des souvenirs dont on ne sait que faire. Dans le monde de la littérature, les souvenirs et l’expérience constituent, au contraire, par la mentalité élargie à laquelle ils donnent accès, la plus grande des richesses, surtout quand ils s’accompagnent de la liberté que procure un sage détachement. Les écrivains, quand ils sont bons, deviennent encore meilleurs en vieillissant.

Roch Carrier, 82 ans, fait partie des voix qui ont animé la littérature québécoise de la Révolution tranquille. En 1968, La guerre, yes sir !, son plus célèbre roman, racontait les deux solitudes canadiennes sur un mode carnavalesque. En 1979, son conte Le chandail de hockey, brillamment adapté en film d’animation par Sheldon Cohen, pour l’ONF, l’année suivante, reprenait le même thème sur un mode délicat et émouvant.

Carrier, depuis, n’a pas signé d’oeuvres qui ont eu un tel retentissement, mais il n’a jamais perdu le feu littéraire. Dans Leçons apprises et parfois oubliées (Libre Expression, 2019, 312 pages), un recueil de souvenirs, il dit même se tenir en forme afin de pouvoir poursuivre son oeuvre.

Joies littéraires

Et il écrit, avec verve et générosité. Conteur hors pair, il évoque, dans ce livre-bilan, son enfance de petit lecteur heureux, ses études faites dans la joie jusqu’au doctorat à la Sorbonne, son divorce inattendu et ses multiples voyages littéraires dans plusieurs pays.

Tout, par sa plume vive, se transforme en captivant et souriant récit. Un tableau de son expérience de jeune servant de messe, par exemple, devient vite une histoire d’aventure quand une couleuvre apparaît dans l’église. Carrier, sur les ordres du curé, saisit le reptile par la queue avant de le lancer à l’extérieur. « Aussi longtemps que nous aurons, dans notre église, des jeunes qui ne craindront pas les serpents corrompus, s’exclame ensuite le curé, notre sainte Église et la Vérité vivront à travers les siècles. » Tout l’art jubilatoire de l’écrivain mécréant se trouve dans cette saynète. Carrier, même quand il lui arrive d’être plus grave, écrit pour semer la joie.

La défaite des Français sur les plaines d’Abraham, ce n’était pas la fin de l’histoire de notre peuple. C’était le commencement d’un nouveau chapitre. Au Québec, on est maître chez soi, mais on [ne] tire pas toujours avantage de notre liberté. Avec le français, notre langue maternelle, l’anglais de nos compatriotes et les diverses langues de nos immigrants, nous pourrions avoir accès à toutes les régions de la planète où nous pourrions avoir des projets, des partenaires, des amis.

Ses récits de rencontre avec des écrivains s’avèrent particulièrement réussis. À 14 ans, il assiste à une conférence de Jacques Hébert, de retour d’Afrique, qui lui donne le goût de se consacrer à la littérature. Quand Gatien Lapointe, lui aussi originaire du village de Sainte-Justine, publie son premier recueil de poèmes en 1954, Carrier, qui a 17 ans, rêve de l’imiter. Étudiant à l’Université de Montréal, trois ans plus tard, il rencontre Gilbert Langevin, au café El Cortijo à Montréal, qui lui présente un Gaston Miron déclamant sa poésie aux serveuses de hot-dogs subjuguées.

À deux occasions, Carrier croira pouvoir rencontrer Eugène Ionesco afin de s’entretenir avec lui. En 1962, à Paris, et en 1984, à Los Angeles, le célèbre dramaturge l’assommera en lui balançant la même phrase avant de se tirer : « Jeune homme, la littérature est morte ! » Carrier, à l’évidence, ne l’a pas cru, malgré une fort mauvaise expérience qui aurait pu l’en convaincre. En 1974, en effet, Hubert Aquin, son éditeur de l’époque, ramène l’écrivain chez lui en roulant à tombeau ouvert, dans la mauvaise voie, sur le pont Jacques-Cartier. Plus tard, en soirée, le couple Carrier se retrouve à Montréal, chez Aquin, qui manipule dangereusement un revolver !

Le camp fédéraliste

Avec des amis comme Lapointe, Langevin, Miron et Aquin, Carrier, se dit-on, aurait dû devenir indépendantiste. Or, ce ne sera pas le cas. Étonnamment, l’écrivain a choisi le camp fédéraliste. Il a même été, en 1998, candidat libéral défait dans l’équipe de Jean Charest. S’il évoque cet épisode, il se tient cependant loin de toute considération politique. C’est dommage. On aurait aimé comprendre comment un écrivain dont les oeuvres les plus fortes sont portées par un vibrant sentiment national a pu se faire un allié des fédéralistes les plus intransigeants.

Dans Le Rocket (Stanké, 2000), son livre-hommage à Maurice Richard, Carrier faisait de ce dernier un héros de notre histoire. Le hockeyeur, s’extasiait-il, avait donné l’exemple en s’imposant par sa détermination personnelle dans un monde anglophone hostile. L’écrivain, à sa suite et à la manière de Trudeau père, disait à ceux qu’il appelle encore les « séparatistes » qu’il préférait se battre sans cesse pour faire sa place dans un grand pays plutôt que de se rabattre sur un petit.

Individuellement, l’écrivain a fait belle figure grâce à cette stratégie et il peut, aujourd’hui, écrire, à Westmount, comme un guerrier au repos. Collectivement, toutefois, les Québécois n’y ont pas gagné grand-chose.

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10 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 13 juillet 2019 05 h 43

    Voter du "bon" bord...

    C'est Jacques Brel qui disait: "On ne meurt pas de se casser la figure. On ne meurt pas d'humiliation. On meurt d'un coup de couteau dans le dos."

    Un petit coup de couteau... il est fédéraliste! Un autre petit coup de couteau (encore plus gratuit celui là), il habite Westmount. Imaginez... WESTMOUNT, avec en sous-texte le fait que ce soit une "stratégie" individualiste que l'écrivain a embrassé. Bien sûr M. Cornellier. Désolante conclusion.

  • Michel Lebel - Abonné 13 juillet 2019 06 h 59

    Un être libre

    Un écrivain québécois doit-il être obligatoirement souverainiste? C'est ce que laisse entendre le chroniqueur. Mais j'ai toujours perçu l'écrivain comme un être libre. C'est ce que me semble être Roch Carrier, tout en n'étant pas un grand lecteur de celui-ci.

    M.L.

  • André Joyal - Inscrit 13 juillet 2019 08 h 37

    Le El Cortigo

    «... il rencontre Gilbert Langevin, au café El Cortijo à Montréal,»

    Bon sang! J'y ai peut-être croisé Roch Carrier, car c'est là, ainsi qu'à La Paloma, tout près rue Clark, que j'ai découvert, à 18 ans, le café espresso... Un ami d'origine flamande, qui s'identifiait comme beatnik, grand lecteur de Sartre, m'y amenait. On y allait avec nos pulls noirs et nos verres fumés.

    Des années plus tard, moi aussi, je n'ai jamais pu comprendre le fédéralisme de Carrier. On ne le comprendra jamais, hélas. Sûrement pas l'attrait de la limousine comme c'est, à n'en pas douter, le cas pour Steffen Guilbeault.

  • Philippe Dubé - Abonné 13 juillet 2019 08 h 46

    "Collectivement, toutefois, les Québécois n’y ont pas gagné grand-chose."

    La dernière phrase de l'article citée en rubrique me semble obscure, du moins j'avoue ne pas y piger grand-chose. Pourtant, les lecteurs viennent de gagner un livre "Leçons apprises et parfois oubliées" (Libre Expression, 2019, 312 pages) ce qui, collectivement, devrait nous réjouir. Antérieurement, d'indiquer sournoisement le lieu de résidence de l'auteur me paraît mesquin (cheap shot). Sans quoi, le relevé du compte rendu me semble honnête.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 juillet 2019 12 h 27

    Il s'est vu en Maurice Richard avec, en moins, les coups que Richard dut encaisser. Il en a même cherché au Québec avec le PLQ de Charest. Il les reçut en se faisant battre là où il refusait de voir naître un pays.

    Qu'en a-t-il appris ? L'auteur n'en dit rien, mais signale qu'il écrit toujours du lieu qu'il habite. Est-ce ce qu'il a appris de plus précieux ? J'en doute. Il voulait se battre. Attendons ce que sera son prochain livre.