Les violences obstétricales, ces «cas isolés» si nombreux

Ariane Metellus est mère de quatre enfants. Pour les mettre au monde, elle a dû subir quatre césariennes, et trop de mauvaises expériences avec le système de santé. D’une opération qui commence sans qu’on ait vérifié si la péridurale avait fait son effet (ce n’était pas le cas, vous imaginez), à un médecin qui lui déclare qu’il était fréquent que les femmes noires aient le bassin « trop étroit » pour vivre un accouchement naturel (ah bon), en passant par des décisions médicales prises sans qu’on lui en explique les raisons : elle en a vécu beaucoup.

Elle en a vécu tellement qu’elle s’est découvert une vocation. Après ses expériences, Ariane a suivi une formation comme consultante périnatale et accompagnante à la naissance. Depuis, elle aide sa clientèle à vivre chaque étape de la grossesse dans la dignité, et tente de la protéger de ce que le système peut avoir de plus déshumanisant, des examens à la salle d’opération. « Selon les normes, le médecin doit se présenter, expliquer l’intervention, puis demander le consentement avant d’intervenir. Dans les faits, les choses ne se déroulent pas toujours ainsi. On connaît les pressions sur le système de santé québécois. L’impératif de productivité et de rendement est prioritaire », m’explique Ariane.

En 2017, alors que les demandeurs d’asile haïtiens et nigériens se font plus nombreux à la frontière américaine, elle se joint à un groupe qui accompagne bénévolement des femmes migrantes sur le point d’accoucher. Elle est témoin de touchers vaginaux sans communication préalable, de manière presque systématique. Les césariennes sont plus fréquentes qu’en moyenne, sans que les raisons médicales soient claires. Une femme lui confie : « On m’a dit que le travail était lent, que l’accouchement irait plus vite. » On aurait donc simplement cherché à être efficace ? Des économistes ont déjà calculé les effets de la rémunération à l’acte sur le nombre de césariennes réalisées au Canada. Et quand on ne connaît pas le système, on est plus à risque d’en subir une. Ariane a déjà entendu des infirmières jaser dans un corridor : « De toute façon, c’est juste une réfugiée. »

Au fil des années de pratique, Ariane a gagné la confiance de bien des professionnels de la santé. Des employées de plusieurs hôpitaux de Montréal lui ont raconté, indépendamment les unes des autres, qu’on pratiquait les péridurales plus rapidement sur les femmes noires et maghrébines, car la sagesse populaire dans leur unité voudrait qu’elles accouchent « trop bruyamment ». Ça semble complètement farfelu ? Le mythe médical du « syndrome méditerranéen » — l’idée selon laquelle les Latines, les Maghrébines et par extension les Noires expriment beaucoup de douleur pour peu — est déjà documenté en France. Des enquêtes ont aussi révélé des cas de personnes mortes parce qu’elles n’ont pas été prises au sérieux alors qu’elles demandaient de l’aide.

L’an dernier, une poursuite collective a été déposée au nom de femmes autochtones ayant subi des stérilisations forcées dans le système de santé. L’avocate qui porte le dossier a reçu des témoignages venant des Territoires du Nord-Ouest, du Yukon, du Manitoba, de l’Ontario, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et, oui, du Québec. En janvier dernier, le gouvernement Legault a refusé de se joindre aux efforts pancanadiens visant à enrayer le problème.

Plusieurs experts croient que les stérilisations forcées contemporaines toucheraient aussi des personnes non autochtones handicapées, aux prises avec des dépendances ou incarcérées. Ariane, elle, a rencontré des femmes noires qui ont subi des ligatures des trompes et des hystérectomies sans qu’on leur communique bien ce qu’on s’apprêtait à faire.

Faut-il croire tout ce qu’Ariane me raconte ? Une campagne contre les violences obstétricales et gynécologiques (VOG) bat son plein au Québec, et les témoignages sont de plus en plus nombreux sur le site Stop VOG (stopvog.org) et en commentaire des articles qui traitent du sujet. Les VOG peuvent toucher n’importe qui, peu importe l’origine et la situation sociale. Mais pour un ensemble de raisons, certaines personnes sont plus vulnérables : les personnes peu scolarisées, les hommes trans, les personnes suivies par les services sociaux, celles qui ne maîtrisent pas la langue ou qui connaissent mal les institutions québécoises — et les femmes qu’Ariane accompagne. Pour les mêmes raisons, les dénonciations sont particulièrement difficiles pour ces victimes.

Depuis quelques semaines, le Collège des médecins et la Fédération des médecins spécialistes multiplient les communications visant à minimiser le problème. Tous les médecins seraient largement formés pour bien comprendre le consentement, et les cas de VOG seraient « isolés ». Il est bien sûr vrai que tous les médecins ne sont pas comme ça. Mais la théorie du « cas isolé » ne se base toutefois sur aucune donnée.

On n’a en effet jamais sondé la population afin de déterminer la fréquence de ce type de situation. On sait toutefois que chaque fois que le sujet est amené, des victimes témoignent et le tabou se lève. On sait aussi qu’en France, aux États-Unis et dans les provinces canadiennes où certains chiffres sont disponibles, le problème s’est avéré criant. Pourquoi donc a-t-on d’abord comme réflexe de remettre en doute l’expérience des femmes comme Ariane ?

« L’image du médecin Dieu tout-puissant, qui sait tout et dont l’autorité ne peut être remise en question est encore bien présente culturellement dans plusieurs milieux, déplore Ariane. Porter plainte fait peur. Et les professionnels de la santé craignent les conséquences s’ils dénoncent des collègues. »

Une enquête publique est demandée par l’équipe de #StopVOG, notamment pour surmonter les obstacles présents dans le système de plainte actuel et libérer la parole. Si les représentants du corps médical québécois sont aussi assurés du caractère exceptionnel de ces cas, pourquoi craindraient-ils de fouiller la réalité ? À moins que leur certitude n’ait rien de scientifique.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

8 commentaires
  • Caroline Mo - Inscrite 11 juillet 2019 11 h 00

    accoucher en anglais à Montréal

    J'ai dû accoucher d'urgence par césarienne dans un hôpital où obtenir des soins et des informations en français étaient trop demandé. J'ai eu à subir un examen gynécologique par une étudiante en médecine qui était voilée et ne parlait pas un mot de français. Par la suite, une infirmière du CLSC est venue chez nous et a refusé de nous parler français. Elle parlait anglais en répétant : Je sais que vous comprenez. Un article sur ce sujet?

    • Cyril Dionne - Abonné 11 juillet 2019 14 h 09

      Mme Mo, subir un examen gynécologique par une étudiante en médecine qui était voilée et ne parlait pas un mot de français viole votre liberté de conscience et votre droit à votre langue maternelle.

      On est pas mal « tanné » d’entendre des accusations sans preuve dans des chroniques peuplées d’insinuations raciales et de ouï-dire. Encore une fois, qu’est-ce que les migrants illégaux du chemin Roxham ont à faire dans cette histoire? Ils viennent d’un pays sûr, notamment les USA.

      Ceci dit, personne ne conteste qu’il y ait des impropriétés dans le monde médical comme dans toutes les autres sphères de l’activité humaine. Pardieu, une petite fille de Granby a été martyrisée et personne n’est intervenue pour l’aider. Dénoncer c’est bien, mais il faut aussi arriver à les prouver. Et pourquoi faut-il croire tout ce qu’Ariane raconte?

      En ce qui concerne la stérilisation sans consentement, eh bien, celles-ci ont eu lieu partout sur la planète. En 1975 en Suède, ou l’idéologie de l’eugénisme primait il n’y a pas si longtemps encore, on pratiquait la stérilisation sans consentement. Pardieu, idem pour les transgenres en 2012 puisque ceci était une condition pour un changement de sexe. Au Canada et aux États-Unis, c’était monnaie courante et non pas seulement pour les populations autochtones. En tout cas, pour les Autochtones, cela ne les a pas affectés beaucoup parce que c’est la démographie qui augmente le plus au Canada, soit quatre fois plus que celle des autres ethnies. Et la stérilisation forcée au Canada a pris fin au milieu des années 70 tout comme en Suède.

      Le reste, ce n’est qu’un charabia d’insinuations raciales sans aucune preuve toujours commises par les blancs évidemment. Si cela est si terrible de vivre au Québec selon les gens décris dans cette chronique, on peut se demander qu’est-ce qu’ils ont à tous vouloir entrer illégalement en violant les lois territoriales du pays et ensuite venir nous dire qu’ils sont maltraités.

      Misère.

  • Michel Bouchard - Abonné 11 juillet 2019 13 h 20

    Vous l'avez dit......

    Ne pas se faire servir en français dans notre province est de la violence envers la majorité. Subir un examen par une étudiante voilée et ne parlant pas français est aussi une violence ( Ignorer une personne est une sorte de violence ! ). Une infirmière qui dit que vous comprenez ce qu'elle vous dit est aussi de la violence.

  • Paul Gagnon - Inscrit 11 juillet 2019 13 h 22

    Tines

    une nouvelle victimite.
    Lâchez surtout pas, il en reste quelques centaines sinon quelques milliers...

  • Pierrette Gratton - Abonné 11 juillet 2019 14 h 03

    Césarienne, voile et langue maternelle...

    Que faut-il donc au XXIe siècle pour remettre en question la maternité et les ratées du système? Ce n'est pas parce qu'on a un utérus qu'il faut faire des enfants dans de si mauvaises conditions. Un peu d'information ne nuirait pas!
    Pierrette Gratton, abonnée

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 11 juillet 2019 15 h 49

    Enfin on change de sujet Mme.Nicolas et j' approuve!
    J' ai eu 2 refus d'épidurales à mes deux accouchements, verbalement brutal et pour aucune raison valable.
    Le premier à duré 26h et on a dû m' endormir 2h à mi-chemin, épuisée par la souffrance.
    Je voulais porter plainte mais je ne l'ai pas fait, il m' a fallu 6 ans avant de vouloir un autre enfant, et au deuxième j'ai encore obtenu un refus d'une étudiante bête qui clairement n'avait jamais accouchée.
    Dans les rv de suivi le personnel me demandais pourquoi ça c'était passé ainsi?!
    Ok, C'est moi qui doit répondre à cette question en plus?