Sport toxique

Il y a six ans aujourd’hui, la Française Marion Bartoli gagnait le tournoi de tennis de Wimbledon. Cette victoire avait quelque chose de réjouissant. Elle représentait la revanche des négligés.

Bartoli, en effet, était une joueuse atypique. Elle frappait revers et coups droits à deux mains, servait avec un mouvement bizarroïde, était entraînée par un père aux méthodes saugrenues et ne jouait pas, contrairement à plusieurs de ses adversaires, les starlettes. Si elle avait joué au hockey, on l’aurait qualifiée de plombière excentrique. Sa surprenante victoire comportait donc une bonne nouvelle : le travail, à la fin, peut l’emporter sur le talent.

L’histoire de Bartoli contient toutefois un autre message : le sport d’élite a quelque chose de tordu. Les exploits des champions suscitent notre admiration, mais ils cachent souvent une sombre réalité. Monomaniaques, les athlètes d’élite sont parfois prêts à tout pour atteindre le sommet de leur discipline. L’histoire de la cycliste Geneviève Jeanson, parmi d’autres, en constitue une preuve éclatante.

Dans sa chronique du 9 mars 2000, Pierre Foglia, grand amateur de sport, dissipait les illusions des naïfs. La sentence « un esprit sain dans un corps sain » ne s’applique pas aux athlètes professionnels, expliquait-il. Le volume d’entraînement auquel ils se soumettent ne peut qu’abîmer le corps. Quant à l’esprit sain, holà ! Dans son style inimitable, Foglia évoquait ces athlètes égocentriques qui sont « plus déconnectés des réalités simples de la vie sociale que le fils unique du scheik Al bibine Sultan ». Le sport d’élite, concluait-il, « forme plus de caractériels que de citoyens modèles ».

Federer et les livres

Ça s’explique. Pour s’imposer dans cette jungle, surtout dans les sports où le succès s’accompagne de l’argent, il faut en faire une obsession. Les champions, par conséquent, deviennent des êtres unidimensionnels. Parce qu’il a, sur le terrain et ailleurs, une classe naturelle, le tennisman Roger Federer passe souvent pour un homme cultivé. Le journaliste américain L. Jon Wertheim, dans Federer contre Nadal (LER, 2010), fait entendre un autre son de cloche. « Federer quitta l’école à 16 ans, note-t-il. […] Par exemple, voilà quelques années, on lui posa une question concernant Sigmund Freud. Embarrassé, le champion reconnut que ce nom ne lui disait rien. » Dans une récente entrevue donnée à Paris Match (2 juin 2019), Federer avoue ne pas lire de livres. Ça limite les horizons.

On dira peut-être que c’est normal, que toute activité pratiquée à un haut degré d’excellence exige une telle concentration obsessive. Pourtant, je connais plusieurs intellectuels de fort calibre qui font du sport, parfois même à un bon niveau. Des sportifs d’élite cultivés, c’est plus rare. Aussi, quand on leur enlève leur dada, qui est aussi leur doudou, ils deviennent perdus.

C’est ce que raconte, sans jamais se l’avouer vraiment, Marion Bartoli dans Renaître (Flammarion, 2019, 304 pages), son autobiographie rédigée avec la collaboration de la journaliste Géraldine Maillet. Le parcours est à la fois inspirant et angoissant.

Qui gagne perd

Née en octobre 1984, Bartoli commence à jouer au tennis avec son père médecin à cinq ans. Rapidement, le jeu devient son obsession. Petite fille modèle, l’enfant ressent que ses parents galèrent sur le plan financier — être médecin de campagne, en France, à cette époque, n’est pas très payant — et veut être parfaite. Elle sera la meilleure à l’école et championne au tennis.

Dans le petit village de Retournac, elle s’entraîne avec son père, l’hiver, dans un boulodrome froid à la surface goudronnée. Ces conditions difficiles les forceront à trouver des méthodes d’entraînement originales, une approche qu’ils conserveront plus tard. Le couple père-fille est fusionnel. En 2000, le père abandonne la médecine pour tout risquer sur la carrière de sa fille de 16 ans.

J’ai effacé la tendresse maternelle. Je ne suis qu’un corps qui soulève, lance, répète, gonfle, dégonfle, étire. Je n’ai pas la place pour ressentir autre chose. Mon cerveau est accaparé par mon seul projet. […] Je n’ai pas d’énergie à dépenser ailleurs. Je veux être rentable émotionnellement.

À partir de là, le lecteur se dit que ça sent le roussi. Pourtant, ce parcours du combattant connaîtra son apothéose avec la victoire à Wimbledon en 2013. Bartoli, qui dit sans cesse n’avoir « aucun talent » et devoir, par conséquent, travailler plus fort que les autres, attribue sa réussite à la seule détermination du duo qu’elle forme avec son père.

La suite est calamiteuse. Épuisée, la joueuse prend sa retraite quelques semaines plus tard. Sans le tennis, c’est la chute : relation amoureuse toxique avec un goujat, grave problème d’anorexie vécu dans le déni et culpabilité par rapport à ses parents. « Je leur ai offert Wimbledon, mais je leur ai volé tout le reste », écrit-elle.

Aujourd’hui, dit-elle, ça va mieux, mais on sent néanmoins que ce livre, bien mené, participe d’une thérapie en cours. Vouloir gagner à tout prix n’est pas, de toute évidence, la voie du bonheur. « Amusez-vous », dirait plutôt mon père.

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5 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 6 juillet 2019 06 h 51

    Merci pour ce texte!

    La formule peut sembler discriminatoire et empreint de l'esprit de sérieux mais le jugement qu'elle implique n'en demeure pas moins justifié: la philosophie du sport est une sous-philosophie.

    Aussi est-ce difficile à saisir pour nombre de personnes qui estiment davantage le caractère que le raisonnement...

  • Marc Therrien - Abonné 6 juillet 2019 09 h 45

    De la perfectibilité humaine au perfectionnement jusqu'au perfectionnisme obsessionnel absolu


    Le sport d’élite, dont les Jeux Olympiques et leurs dieux du stade en sont la quintessence, est le théâtre de la progression d’une vision du monde, le transhumanisme qui met tous les espoirs de l’humanité dans le développement effréné des technosciences et de la science biomédicale afin que l’humain puisse, en améliorant sans cesse ses capacités physiques et mentales, repousser les limites de la maladie, du vieillissement et de la mort tellement craintes par tellement de personnes. Il se situe dans la poursuite de l’idéal humaniste moderne de la perfectibilité humaine.

    Le surentraînement des athlètes d’élite, soutenus par des approches interdisciplinaires de recherche scientifique et de développement technologique portant sur une variété de composantes de la condition humaine telles la nutrition, le conditionnement physique, la science du mouvement, les capacités mentales, etc., visant à trouver des moyens de dépasser les limitations biologiques, correspond tout à fait à un des impératifs des visionnaires du transhumanisme à savoir, le perfectionnisme. Un perfectionnisme absolu par lequel on envisage de dépasser la sélection naturelle des plus adaptés ou performants par un contrôle et une transformation délibérés des conditions de l’évolution humaine au moyen de la science et de la technique. Après avoir utilisé la raison instrumentale pour dominer la Nature environnante, l’humain en est maintenant rendu à vouloir dominer sa propre biologie. Donc, tous ce travail et ces efforts mis dans cette aspiration à améliorer, rehausser et maximiser les capacités de l’humain pour qu’elles deviennent surhumaines me font plutôt penser que l’humain continue de persévérer dans son désir obsessionnel d’empiéter sur le terrain privé de l’omniscience et de l’omnipotence divine.

    Marc Therrien

  • Daniel Derome - Inscrit 6 juillet 2019 13 h 44

    Une de ses entrevue

    https://www.youtube.com/watch?v=eVN5enztYOI

  • Christian Dion - Abonné 7 juillet 2019 08 h 37

    Que penser de cette obsession de certains à atteindre coute que coute le sommet de l'Éverest, même aux risques de revenir avec des handicaps pour la vie à défaut de la perdre.
    Il y a quelques années aux USA, ils ont posé la question à plusieurs jeunes footbaleurs s'ils accepterais de faire carrière dans la NFL si on leur disait qu'en le faisant, cela risquait de racousir leur vie de 10 ans.La majorité ont répondu oui pour le prestige de jouer à ce niveau.
    Christian Dion

  • Yves Corbeil - Inscrit 7 juillet 2019 12 h 11

    Le sacrifice

    Pour moi c'est une question de sacrifice pour atteindre ce à quoi on a rêver tout jeune. Je déteste la comparaison avec les tricheurs dans ce texte et pour avoir entendu certaines entrevues d'athlètes mentionnés ci-haut, les lacunes cuturelles semblent mesquine dans le cas de Bartoli et Federer entre autre. On connait des gens pleins de cultures, qui lisent énormément mais qui semblent vivre dans une bulle et au final son peu fréquentable. Est-ce due à un entrainement déficient et malsain cette mésadaptation sociale qui leur colle après et les rends tellement imbus de leur petite personne.

    La personne qui vise haut peu importe le domaine, sacrifie nécessairement des choses. Et dans le sport c'est fréquent. On a eu un PM très instruit récemment, est-ce que cela lui a servi comme chef d'état au niveau de sa compréhension sur la situation de la population qu'il représentait, il n'est plus là, ça doit être une des réponses.