La ville à bras-le-corps

Lors des premières soirées chaudes de l’été, je réécoute invariablement Do the Right Thing, du réalisateur Spike Lee. Je replonge avec délice dans l’ambiance fiévreuse de Brooklyn par temps de canicule. La névrose générale induite par la chaleur étouffante, sur fond de tensions sociales toujours brûlantes d’actualité, l’inconfort météo qui pousse à vivre dehors, brouillant la frontière entre la vie privée et publique et intensifiant les frictions, j’aime tout de ce film. Une scène particulièrement réjouissante pour le spectateur lui aussi accablé par la canicule : en plein après-midi, on dévisse une borne-fontaine qui gicle en pleine rue, les enfants comme les adultes s’y précipitent, avant d’être interrompus par la police. Une réappropriation spontanée et festive de l’espace urbain, dans un lieu où rien n’est pensé pour soulager le citoyen.

Ainsi, le mois de juin 2019 a été le plus chaud jamais enregistré, à l’échelle mondiale. Alors que la chaleur s’installe chez nous, la fièvre nous prend. À Montréal, les 50 000 tonnes de déchets laissés en bord de rue par les déménagements de la première fin de semaine de juillet ramollissent au soleil, plongeant la ville dans une ambiance de folie caniculaire. Assise sur mon balcon hier, je vaporisais sur mon visage l’eau destinée à mes plantes en fixant la cour asphaltée à l’arrière de mon logement. Je rêvais d’y descendre avec une pioche, de casser la surface dure pour aménager un petit carré vert, fantasmant sur la fraîcheur et l’humidité du sol, et sur le moment cathartique où j’arracherais l’asphalte qui nous fait cuire. Oui, être pris dans l’étuve de la ville, alors qu’elle échappe de plus en plus à ceux qui l’habitent, rend un peu fou.

Il y a cependant de vraies bonnes raisons de réduire le couvert d’asphalte et de béton dans l’espace urbain. Les surfaces minérales, on le sait, favorisent les îlots de chaleur, surtout si elles sont foncées. Les arbres, la végétation, agissent en revanche comme des climatiseurs naturels. L’écart de température entre les espaces verts et les espaces minéralisés est souvent spectaculaire : une dizaine de degrés, voire plus. Et comme les surfaces minérales sont imperméables, elles empêchent le ruissellement naturel des eaux de pluie, si bien que plus de la moitié des précipitations se retrouvent dans les égouts au lieu d’être absorbées par le sol. Cela favorise les débordements, les inondations, la pollution des cours d’eau. Alors que le climat se réchauffe et que les risques d’inondation s’accroissent, la déminéralisation apparaît comme une étape essentielle pour rendre la ville plus résiliente.

Ce n’est pas un hasard si les initiatives en ce sens se multiplient un peu partout au Québec. Le projet Sous les pavés, par exemple, coordonné par le Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM), propose aux citoyens de différentes collectivités de se regrouper pour déminéraliser eux-mêmes certains sites choisis. Douze sites répartis à travers la province, à Gatineau et à Anjou notamment, ont été ciblés et seront sous peu débarrassés de leur croûte asphaltée, si ce n’est pas déjà fait.

Le principe est assez simple : on invite les citoyens et les communautés à choisir un site et à s’impliquer directement dans sa conversion en espace vert. On choisit des lieux significatifs, fréquentés par la communauté : une cour d’école, le stationnement d’un centre communautaire, une ruelle morne. On dessine des plans et, le temps venu, on se lance. Tout est fait à la main, évidemment — mon fantasme de la pioche n’est pas bien loin. « Comme ça, on sensibilise les citoyens aux enjeux écologiques, mais on leur donne aussi une occasion très concrète de s’engager, me dit Véronique Fournier, directrice générale du CEUM. Souvent, le citoyen se sent démuni, il n’a pas beaucoup de possibilités d’action face aux changements climatiques. »

Ici, on crée une occasion qui ne pourrait pas être plus concrète : on prend la ville à bras-le-corps, on se réapproprie les lieux qu’on habite à mains nues, contribuant ainsi de façon visible à la transition écologique. Il y a aussi là une dimension sociale importante, une question d’équité : « Souvent, les milieux les plus vulnérables aux changements climatiques sont aussi les plus socialement vulnérables », remarque Véronique Fournier. Il n’y a qu’à observer la répartition des îlots de chaleur à travers Montréal pour s’en convaincre…

Une question d’équité, donc, que l’accès à la verdure, ce qui souligne aussi la nécessité de repenser plus généralement la place qu’occupe le bitume dans nos vies — bien au-delà d’une simple question esthétique. Mais alors qu’on s’apprête à construire un tunnel sous l’île d’Orléans, on se dit qu’on file plutôt à toute vitesse dans la direction inverse, sur une autoroute bien asphaltée.

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10 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 5 juillet 2019 06 h 32

    Oh! que de travail

    à faire dans cette ville qui a toujours prévilégié le principe que tout parc doit avoir sa quantité de béton - allez voir le moindre petit square éparpillé dans tous les coins et recoins de Montréal et vous y trouverez PRATIQUEMENT TOUJOURS ces bordures, rembardes, allées largement bétonnées avec ici ou là des touffes de gazons et quelques arbrissaux la pluspart du temps mal entretenus avec le temps...

  • Hélène Lecours - Abonnée 5 juillet 2019 08 h 40

    Eh oui!

    Je ne comprends pas la "logique" des politiciens actuels en ce qui concerne le bitume??? Oui, cette initiative est bonne, peut-être surtout symboliquement, mais quand on en vient aux "vraies affaires", alors il n'y a plus de sciences ou de données scientifiques qui tiennent. On n'arrive pas à en sortir. Il nous faudra cuire un peu plus, jusqu'à ce que ça boue, et il sera trop tard pour éviter des désastres dont nous aurons de la peine à nous relever. C'est comme ça qu'on apprend y parait.

  • Alain Roy - Abonné 5 juillet 2019 09 h 00

    Pelouse...

    La conversion en espace vert implique-t-elle l'installation ou la semence de gazon, de pelouse, de fleurs, d'arbustres, bref, de ce rituel à vos yeux risible des banlieusards honnis de l'étalement urbain? Et qui va entretenir ce nouvel espace verdoyant? Qui va arroser (sacrilège), aérer, enlever les herbes sauvages qui étouffent les plantes, les arbustres, les fleurs, tondre (abomination) la pelouse, etc? Je souhaite sincèrement que ce projet fonctionne et "fleurisse", que tous les citadins prisonniers des îlots de chaleur trouvent un oasis de fraicheur, qu'Ils découvrent ce que je vis depuis plusieurs décennies dans l'unfamiliale de ma banlieu chérie.

    • Simon Blouin - Abonné 5 juillet 2019 09 h 57

      Votre banlieue chérie est aussi, comme la ville, la destruction de champs et forêts. Et on détruit, par habitant, plus de champs et forêts pour faire des banlieues que pour un développement urbain étagé et compact. Donc la banlieue n'est pas la solution.

    • Jean Richard - Abonné 5 juillet 2019 11 h 30

      Non monsieur Roy, la conversion en espaces verts des villes ne doit surtout pas passer par la banlieutisation du territoire urbain. Des gens qui veulent habiter en ville en y transportant la banlieue qui les a vus grandir, ça donne ce fléau de condos tels que les promoteurs les imaginent pour les vendre à gros prix à des gens qui, se croyant verts et vertueux, sont en réalité aux antipodes de leurs croyances et de leurs prétentions.

      Non monsieur Roy, l'erreur qu'on pourrait faire, c'est de verdir la ville en y important le vert banlieue, où tout ce qui pousse s'achète dans les grandes surfaces asphaltées le samedi matin : pelouse déjà poussée, graines de semences, fleurs annuelles, arbustes à la mode (mode qui changera l'an prochain), bref, une végétation cultivée dans des conditions peut-être pas très saines, à quoi on ajoute des poisons pour les vers, les fourmis, les araignées, sans oublier les fleurs sauvages, aussi appelées mauvaises herbes – le racisme végétal est souvent fort en banlieue.

      Devant chez moi, il y avait, il y a quelques années, des fleurs sauvages qui y poussaient, sans avoir besoin d'arrosage, et sur lesquelles des abeilles venaient butiner. Or, saviez-vous que des apiculteurs urbains ont récolté du miel en pleine ville, du miel de meilleure qualité que celui récolté en milieu agricole, aux limites de la banlieue ?

      Et maintenant, quelques chiffres qui pourraient réchauffer quelques oasis de fraîcheur. Hier, jeudi, on a comparé la température maximale et l'humidité d'une station en plein centre-ville de Montréal contre cinq stations en banlieue. La station la plus au nord s'est contentée d'un maximum de 31 °C et toutes les autres 32 °C ; autrement dit, pas de différence. Pire, la station où l'air était le moins humide était celle du centre-ville et la plus humide, celle la plus au nord (ce qui pourrait expliquer son maigre degré moins chaud : l'air humide est plus difficile à réchauffer que l'air sec).

  • Denis Carrier - Abonné 5 juillet 2019 11 h 57

    Sortir de son île


    La raison d’empiler presque la moitié de la population du Québec dans un rayon de 50 km à partir du centre de Montréal est un non sens. Au 17e siècle il était important de voir venir les Indiens sur l’eau et de pouvoir leur tirer facilement dessus avec nos mousquets. Ceci ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui mais on dépense des milliards pour persister d’habiter une île (pont Champlain, échangeur Turcot, métro souterrain parce que l’on manque de place en surface, etc.). De grâce, sortez de votre île. Le Québec est vaste et vert sauf là où la densité de population dépasse le bon sens.

    • Jean Richard - Abonné 5 juillet 2019 12 h 36

      Le pire désastre environnemental pourrait être non pas celui relié aux changements climatiques, mais la perte de biodiversité. Moins médiatisé et moins politisé que le dossier des changements climatiques, celui de la perte de biodiversité est malheureusement relégué en arrière-plan, malgré le signal d'alerte des scientifiques.

      https://www.ledevoir.com/societe/environnement/554333/biodiversite-les-museums-d-histoire-naturelle-se-mobilisent

      Sur notre planète aux dimensions limitées, il serait grand temps d'avouer que l'espèce humaine a atteint, avec huit milliards d'individus, ce point qu'on appelle surpopulation. Et le jour où huit milliards d'humains voudront vivre comme des Occidentaux, il nous faudra trois ou quatre planètes pour répondre à leurs besoins artificiels, mais nous n'en avons qu'une.

      Il faut se rendre à l'évidence, l'humain n'a pas appris à vivre avec les autres espèces vivantes, végétales ou animales, et son emprise toujours plus grande sur le territoire pourrait être une des plus importantes causes de la perte de biodiversité qui menace l'équilibre des écosystèmes.

      Proner l'exode vers la banlieue parce que la banlieue a congestionné la ville, c'est un non-sens – et c'est même irresponsable, que cette irresponsablité soit la conséquence de l'ignorance ou non (une autre chose qu'on n'admet pas, c'est qu'un nombre saisissant d'humains nagent en plein obscurentisme en matière d'environnement, ce qui rend la vie facile aux politiciens, entre autres.

      Sortez de votre île ? Et si toutes les espèces végétales et animales exterminées par l'étalement urbain ressuscitaient et vous disaient : retournez dans votre île si vous n'êtes pas capables de partager. Et malheureusement, l'humain n'est pas toujours prompt à partager le territoire. Il s'invente des expressions telles « vermine , insectes ravageurs, mauvaises herbes » ce qui l'amène à détruires toutes les espèces catalogables ainsi, espèces qui sont malheureusement nombreuses.

  • Jean Richard - Abonné 5 juillet 2019 12 h 08

    Nous ne sommes pas sortis de l'asphalte

    En remontant de quelques semaines les pages du Devoir, on redécouvre qui seront les pires opposants à la désasphaltisation de la ville. Les pires opposants à la cause environnementale urbaine sont plus souvent des électeurs que des élus.

    Voyons un peu...

    https://www.ledevoir.com/politique/montreal/525238/des-citoyens-denoncent-un-reglement-du-plateau

    On pourrait parfois être optimiste. Ainsi, les Montréalais ont montré la porte de sortie à celui qui voulait transformer un quartier en piste de course de voiture. Et ce ne sont pas les Montréalais qui ont élu ce partie qui navigue encore sur des promesses d'autoroutes. Or, ce parti élu par le Québec hors métropole, il assure la continuité avec le passé libéropéquiste en reconduisant sa profession de foi envers la dépendance automobile. En d'autres mots, ça se traduit par plus d'autoroutes et des subventions à l'achat de voitures individuelles, et une frilosité à investir quelques dollars dans les transports collectifs.

    Et au-dessus de l'asphalte...

    L'asphalte absorbe la plus grande partie du rayonnement solaire qu'elle reçoit. C'est pour ça qu'elle est noire. Cette énergie abondante est rapidement transformée en chaleur. Mais au-dessus de l'asphalte, il y a les murs, ceux des édifices. Les murs de briques de couleur foncée sont aussi de véritables pièges à rayonnement solaire. Dans certains quartiers de Montréal, il n'est plus permis d'utiliser du goudron noir (un des composants de l'asphalte) lors de la rénovation d'un toit existant ou lors de la construction d'un nouveau. En apparence, c'est un pas dans la bonne direction, mais il y a un bémol. Par grandes chaleurs, les zones surchauffées de la voie publique ne sont pas dues aux toits, mais au sol et aux murs des édifices. On ne peut plus construire de toits noirs, mais on peut encore ériger des murs de briques noires, très absorbantes et souvent la cause principale de la surchauffe au niveau du trottoir. Cherchez l'erreur...