Rêver dans le champ

Pierre Bourgault a déjà dit quelque part qu’il « détestait » le baseball, ce sport qui incarnait à ses yeux notre « côté américain » qu’il honnissait tout autant. Et le Guillaume Plouffe de Lemelin, il était Américain, peut-être ? Et Jacky Robinson porté en triomphe au stade De Lorimier, il était Québécois ?

Dans la première moitié du XXe siècle, en Mauricie, chaque petit village avait son « champ de balle » sans lequel je n’existerais sans doute pas, puisque ce terrain a été le théâtre d’au moins une partie des fréquentations de ma mère avec la grande asperge à lunettes qu’elle allait y applaudir alors que son père, un fermier-poète, sosie du général Eisenhower qui officiait comme arbitre derrière le marbre, se faisait traiter de « coco plumé ».

Le baseball, avec ses langueurs de lent ballet, est le sport caniculaire par excellence, et c’est peut-être pourquoi, loin de la démesure olympique, des Montréalais continuent de rêver d’un petit stade du centre-ville ouvert au caressant souffle de brise des belles soirées d’été, là où ils acclameront la réincarnation des Expos et celle du maire Coderre en Youppi tout en ingurgitant un hot dog relish-moutarde et en sirotant une bière tiède dans un verre en carton, parce que fini, le plastique.

Imaginez maintenant que, dans ce stade, l’équipe locale, accomplissant le destin floridien du Québec, s’appelle les Rays de Tampa Bay… Bourgault, pauvre de lui, se retournerait dans sa tombe, si ce n’est déjà fait.

Je ne prétends pas que Joe DiMaggio a été, dans la bouche de mon père, un aussi gros nom que Maurice Richard. Mais c’est par lui que j’ai d’abord entendu parler de Joltin’ Joe, en des termes qui ne laissaient aucun doute : nous avions bien affaire à un des héros sportifs de sa jeunesse, avec Joe Louis, Ali et le Rocket. Cette fois-là, il essayait sans doute seulement de m’expliquer qui était le beau monsieur à la chevelure d’argent bien coiffée qui, sur notre écran de télé, faisait de la réclame pour un produit capillaire ou l’autre, une version états-unienne du « juste un peu de gris » de notre Maurice national.

Joe DiMaggio, c’est une époque. C’est l’espace traversé d’éclairs qui sépare deux périodes clés de ce vieux mythe chéri que la présidence de Trump achève de piétiner : l’innocence américaine. Du New Deal de Roosevelt et de la veille de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin des pépères et idylliques années 1950 — le triple avènement glorieux de la classe moyenne, de la banlieue et du centre commercial — et le début des turbulentes Sixties et du tourbillon Marilyn.

Oui, Marilyn… Je savais que DiMaggio avait été un des éphémères maris de la star, mais j’ignorais les détails du conte de fées malheureux, hollywoodien, que ces deux-là, avec leurs encombrantes célébrités capables de rivaliser au moment de leur rencontre, vécurent à l’apogée de la grande usine de mythes et d’icônes que fut toujours la culture au pays de l’oncle Sam. Je les ai appris dans l’essai biographique (Joe DiMaggio, Éditions du Sous-sol, 2019, traduit de l’américain par Marc Chénetier) que consacre Jerome Charyn au Yankee Clipper, dans la vie de qui le passage de la plus fameuse blonde de l’univers connu eut l’effet d’un ouragan déferlant par la grille d’une bouche d’aération surchauffée dans un envol de jupe fatal et un flash de petite culotte.

« Leur mariage, écrit Charyn, fut un désastre qui dura sept mois, mais leurs liens, à vrai dire, ne se délièrent jamais. Il demeura pour l’éternité le soupirant de Marilyn… »

DiMaggio avait succédé à nul autre que le Babe dans le coeur des féroces partisans des Yankees. Un bâton en frêne lourd à porter. Quant à Marilyn, son pouvoir de séduction conquis de haute lutte la dispensait désormais de coucher avec les producteurs de la fabrique d’images, et une aura de taille à accoter celle des grands hommes la précédait dans le monde. Après le Champion, il y aurait un Arthur qui n’était pas roi, juste dramaturge, puis le pouvoir en tant que tel, avec son parfum de légende, suprême et guerrier, qu’incarnaient les frangins Kennedy.

La culture de masse a voulu faire de Marilyn le type même de la « blonde idiote », enjôleuse et superficielle. Maintenant qu’elle a été réhabilitée par des sommités telles que Norman Mailer et Joyce Carol Oates, il est difficile, aujourd’hui, de ne pas la considérer comme la partenaire la plus intelligente du « couple princier » qu’elle forma avec ce voltigeur au caractère secret, sombre et borné, dont la personnalité solitaire avait apparemment besoin du champ centre d’un terrain de balle pour s’exprimer.

Lire un livre sur le baseball traduit en France ? Oui, je sais bien… Même sous la plume d’un vieux routier comme Marc Chénetier, on s’expose à lire des incongruités, comme, par exemple, qu’une prise est « « l’un des trois mouvements de bâton auxquels chaque frappeur a droit ». On aimerait pouvoir crier : « Out ! »

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1 commentaire
  • Andrée Phoénix-Baril - Abonnée 6 juillet 2019 08 h 50

    Bravo! très beau texte.

    C'est ma jeunesse, ns étions heureux, petits plaisirs, rêves,amour, dans ma ville petit terrain de balles,rencontres,chaleur soleil, le bonheur. merci pour les souvenirs.

    Andrée Phénix-Baril