La sagesse de Comte-Sponville

Le philosophe français André Comte-Sponville n’est pas qu’un essayiste raffiné ; il est aussi un excellent chroniqueur qui s’efforce, dans cette partie de son oeuvre, de « chercher un peu d’éternité dans l’histoire en train de se faire ». Collaborateur, depuis plusieurs années, du magazine économique Challenges (tendance libérale) et du Monde des religions, Comte-Sponville traite principalement, dans ses chroniques, d’économie, de politique et de spiritualité. Dans Contre la peur (Albin Michel, 2019, 432 pages), il a réuni 101 de ses « propos » des dix dernières années sur ces sujets.

Militant communiste dans sa jeunesse, le philosophe se réclame aujourd’hui d’une social-démocratie inspirée par les idées de John Rawls. En 2012, par exemple, il a voté pour le socialiste François Hollande, dont le gouvernement l’a toutefois déçu par ses atermoiements réformistes. Comte-Sponville, au fond, au nom du réalisme, est devenu un social-libéral, c’est-à-dire un social-démocrate plus près du centre que de la gauche.

Athéisme et modestie

Ses propos sur la religion, toujours pénétrants et très élégamment formulés, constituent le sel de ce recueil. Catholique fervent pendant son enfance et son adolescence, Comte-Sponville a perdu la foi en entrant dans l’âge adulte. Lors des événements de mai 1968, la passion politique s’empare de lui et fait perdre, à ses yeux, du lustre à la religion, qui lui semble soudain « terne, vieillie, ennuyeuse ». Ses fréquentations littéraires jouent aussi un rôle dans cette apostasie. Quand on dévore Sartre, Camus, Malraux et Aragon, « tous athées ou agnostiques », note le philosophe, la foi chambranle. La découverte de la philosophie, enfin, avec Épicure, Spinoza, Marx et Freud, confirmera sa sortie de la religion.

Parcours relativement banal pour un penseur de sa génération, dira-t-on. C’est vrai. Ce qui l’est moins, toutefois, c’est la fidélité et la modestie qui accompagnent cette conversion à l’athéisme. « Cela ne m’empêche pas de garder pour l’homme Jésus, tel que la tradition le présente, beaucoup de tendresse et d’admiration, écrit d’abord le philosophe. Je ne regrette rien de ma jeunesse pieuse : je suis un athée fidèle. » La modestie, ensuite. Comte-Sponville, contrairement à bien des dégrisés de la foi, ne plastronne pas. L’athéisme, affirme-t-il, « n’est jamais qu’une croyance parmi d’autres, aussi douteuse que toutes ». C’est la sienne, qu’il défend avec brio dans L’esprit de l’athéisme (Albin Michel, 2006), mais il reconnaît son caractère incertain.

Jésus est le plus faible de tous les dieux, le plus humain ; c’est pourquoi c’est le seul vrai, qui n’en est plus un — parce qu’aucune puissance n’est Dieu, mais l’amour seul. C’est ce que symbolise la Croix : que l’amour, même vaincu, vaut mieux qu’une victoire qui serait sans amour.

En cette matière, explique-t-il dans une thèse originale, pour l’athée comme pour le croyant, la raison et l’argumentation arrivent toujours après, « moins pour adopter une position que pour justifier celle qu’on constate être sienne ». Si les intervenants dans la joute séculaire opposant la foi et l’athéisme reconnaissaient cette vérité, la discussion serait plus agréable.

Le message de Jésus

Pour les croyants, Comte-Sponville n’est d’ailleurs pas qu’un athée fidèle ; c’est un athée modèle. Il parle en effet de Jésus mieux que bien des dévots. Dans une chronique consacrée à Noël, il se livre d’abord à une charge contre l’événement, qu’il qualifie de « fête des cadeaux et des marchands de jouets, de l’égoïsme familial et de l’avidité, de la convoitise, de l’enfant roi et consommateur […], enfin du marché infantilisant et de l’infantilisme consumériste ». Au mensonge que constitue le père Noël, ce vieillard riche, spectaculaire et déguisé, il oppose justement Jésus, un enfant pauvre, caché, nu, « qui n’a rien à vendre, ni même rien à donner […] que sa vie et son amour », et il en est ému. Pour l’athée qu’il est, Noël, par Jésus, devient la fête de l’humanité fragile, celle de « la primauté de l’amour, même faible ».

Si Jésus ressuscite à Pâques, sa puissance et sa divinité s’imposent. Or, Comte-Sponville, on le sait, n’y croit pas. Il s’attache plutôt à l’enfant dans la crèche et à l’homme mort sur la croix. La crucifixion, dans cette perspective, dit néanmoins « quelque chose d’essentiel sur la condition humaine, qui est la défaite ultime de l’amour et sa grandeur pourtant inentamée, même vaincu, même crucifié, même mourant ». Le Christ qui se sent abandonné, sur la croix, « est notre frère vraiment », et sa mort donne une raison de vivre avec sagesse. « Que l’amour à la fin soit vaincu, écrit Comte-Sponville, ce n’est pas une raison pour cesser d’aimer. Que toute vie meure, ce n’est pas une raison pour cesser de vivre. Contradiction ? Au contraire. Ce n’est pas la victoire, que nous aimons, mais l’amour. Pas la mort que nous craignons, mais la peur, la lâcheté, le reniement. »

Inquiétude et sérénité

Allergique à tout dogmatisme et à tout fondamentalisme – il appelle d’ailleurs les démocrates musulmans à un travail critique sur leur tradition —, Comte-Sponville, dans cet ouvrage, plaide pour « une spiritualité pacifiée, lucide, et pour cela tolérante » parce que, note-t-il en adaptant une formule évangélique, « il y a plusieurs demeures dans la maison du Père, y compris pour les orphelins, peut-être, que nous sommes tous ».

Philosophe en quête de la vie bonne, Comte-Sponville est souvent regardé de haut par certains de ses collègues universitaires parce qu’il a choisi de penser « pour changer sa vie plutôt que pour faire joujou avec les concepts ». Dans ce livre, il franchit un pas supplémentaire en admettant que sa quête a pu être entachée par l’esprit de sérieux. Il ne renie rien et continue de croire que le bonheur, la sérénité et la sagesse valent mieux que leurs contraires, mais il reconnaît maintenant que tout cela « importe moins que la quantité d’amour et de courage dont nous sommes capables » et que la vie, heureuse ou malheureuse, « même inquiète, est plus précieuse que la sérénité ».

Son vrai maître, aujourd’hui, est Montaigne, l’allègre sceptique qui philosophait avec désinvolture. « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher », écrivait Pascal. « Se moquer de la sagesse, ajoute Comte-Sponville, c’est la sagesse vraie. » Quand l’exercice s’accompagne de profondeur, de mélancolie et de délicatesse, comme c’est le cas ici, il s’avère lumineux.

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15 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 2 juillet 2019 06 h 52

    Entre le dire et l'ëtre...

    Se dire athée et l'être sont deux choses. Quant à moi André Comte-Sponville est un vrai chrétien puisqu'il se pose des questions même s'il adhère à Jésus...rien de plus chrétien genre XX1e siècle...alors que le mariage raison et foi habite à la foi le coeur et l'esprit.

    • Jean Roy - Abonné 2 juillet 2019 08 h 42

      Comte-Sponville ne croit pas en Dieu. Il ne croit pas au Jésus ressuscité. Il ne croit pas à la vie éternelle. Il adhère simplement au message d’amour de l’homme Jésus (comme il adhère aussi à certains points de vue d’Épicure, Montaigne, Spinoza, etc). Il dit que le fait de croire ou pas est d’abord une question de foi, et non pas de raison. Sur cette base, aucun croyant, aucun athée ne peut être 100% absolument sûr d’être certain de ses convictions.

      Sur ces questions, je suis en symbiose avec lui... et je peux vous certifier que je suis un vrai de vrai athée!

    • Jean Duchesneau - Abonné 2 juillet 2019 09 h 01

      André Comte-Sponville est un de mes maîtres à penser. Depuis que j’ai lu « L’esprit de l’athéïme » d’agnostique, je me définis comme athée chrétien. Toute les civilisations sont fondées sur une tradition religieuse; la nôtre est judéo-chrétienne. « C’à n’est pas parce qu’on cesse de croire, qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain » propose Comte-Sponville. Il faut défendre les valeurs qui nous sont chères car, dit-il, « si tout se vaut, rien ne vaut ». J’aime bien son appel à l’amour qu’il oppose à l’espérance. Espérer, c’est adopter une attitude passive tandis que l’amour, appelle à l’action. « Espérer un peu moins et aimer un peu plus » nous convie-t-il. Sa vision à propos: du bien et du mal, du bonheur, de la morale et de l’éthique, du capitalisme, etc. très éclairante aide à prendre position sur les sujets de l’heure.

      Ce qui caractérise le côté « utilitaire » de sa philosophie est illustré par cette citation lui citant Freud « La psychanalyse (et autres thérapies) ne servent servent pas à être heureux mais plutôt comme l’a dit Freud, à transformer une souffrance névrotique en malheur banal. » La philosophie, explique-t-il prend alors le relais vers la quête du bonheur.

  • Marc Therrien - Abonné 2 juillet 2019 06 h 54

    Jésus, philosophe stoïcien


    La Bible est certainement un livre magnifiquement écrit par des gens avec un haut talent littéraire. Il est rempli de belles histoires et pour les croyants, il importe peu de distinguer les vraies des fausses. C’est peut-être même le plus grand roman de fiction jamais écrit. Pour ma part, je situe l’apparition de Jésus dans la lignée de celle de Socrate comme philosophe qui nous exhortait à l’examen de conscience pour mener une vie orientée vers le Bien. Il fait partie des philosophes stoïciens qui nous ont enseigné la sagesse de savoir distinguer les choses qui dépendent de nous et sur lesquelles nous avons du contrôle de celles qui sont indépendantes de notre volonté et pouvoir de même que le courage d’accepter les malheurs de l’existence en évitant de lutter vainement contre ce qui ne dépend pas de nous. Comme je suis libre de conscience, je peux choisir les enseignements de Jésus qui me conviennent sans devoir accepter toutes les histoires que ses biographes et ses interprètes ont racontées à son sujet. Car comme Socrate, Jésus n’a pas écrit. Comme le permet la tradition orale, on est libre de croire ou de ne pas croire les évènements extraordinaires qui nous sont relaté dont nous n’avons pas été témoins. Si un être du même type que Jésus avec le même genre de discours apparaissait aujourd’hui, il serait à risque d’être déclaré comme souffrant de psychose s’il haranguait la foule avec trop intensité et d’insistance au point de troubler la paix sociale. C’est d’ailleurs là ce qui distingue le mystique du psychotique, c’est-à-dire la capacité ou non de composer sereinement avec l’angoisse générée par l’illumination ou le délire, c’est selon.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 2 juillet 2019 09 h 21

      Que la Bible ait été seulement écrite par des gens de talent qu'on pourrait associer à quelque courant philosophique plutôt que d'être vraiment parole de dieu ne change rien au fait que c'est à ce dernier titre qu'elle a été reçue comme Vraie ou combattue comme imposture. A mon avis, votre propos passse tout à fait à côté de cette quesiton centrale, bien que je conçoive qu'on puisse avoir le genre de rapport un peu extérieur avec ce livre dont vous donnez l'exemple. En réalité, considérant le texte à son mérite intrinsèque, qui est dailleurs variable d'un livre à l'autre, la Bible ne serait pas si remarquable une fois dépouillée de son caractère prétendument sacré. Mais encore un coup, ce n'est pas du tout pour cela qu'elle « compte ».

  • Romain Gagnon - Abonné 2 juillet 2019 07 h 23

    Et l'homme créa Dieu à son image

    Je vous ai envoyé un exemplaire de mon dernier livre. Y avez-vous jeté un coup d'oeil?

    Romain Gagnon, auteur

  • Alain Lavallée - Inscrit 2 juillet 2019 07 h 52

    "Contre la peur" et propos sur la laïcité et l'immigration

    Dans son recueil de propos ""Contre la peur"", que vous présentez dans cette chronique, Comte-Sponville aborde dans certains propos les questions de l'identité, de la laïcité et de l'immigration.
    Il a le mérite de dire les choses simplement et de manière directe. (p. 31-32)

    """La laïcité ... est soumise à la démocratie"""
    "" L'immigration ? Qu'elle puisse parfois compliquer ou affaiblir l'identité d'un peuple, seuls les naïfs ou les hypocrites le nieront. C'est l'une des raisons de la contrôler et, sans doute , de la limiter. Le droit de vivre en France ne fait pas partie des droits de l'homme. C'est au peuple français de décider souverainement (...) des conditions d'accueil sur son sol, comme , a fortiori, des conditions de naturalisation. L'immigration comme la laïcité, est soumise aux lois de la République""

    • Claude Bernard - Abonné 3 juillet 2019 21 h 41

      Comme vous dites, M Lavallée.
      Je me suis laissé dire que Comte-Sponville était pour la charte de la laïcité pour les écoles publiques en France.
      Cette charte, devenue loi en 2013, interdit tout ce qui est contraire à la neutralité à tous les fonctionnaires du ministère de l'éducation nationale et aussi à tous les élèves.
      Elle a été justifiée pour des raisons de sécurité et de paix sociale, je crois.
      Elle ne vise personne en particulier, ni les religions ni les partis politiques ni les autres sujets controversés: elle est, elle-même, un exemple de neutralité.
      Il n'y est pas question de resserrement identitaire, de prosélytisme, de complot islamiste, de propagande invisible, d'envahissement de la religion, de reconfessionnalisation à moyen terme etc...
      Quel argument pourrait être présenté contre une telle charte, je me le demande.
      Le plus convaincant, à mon avis, est qu'elle s'applique à tous les élèves sans exception et qu'elle exige le respect envers l'enseignante et ne permet aucune exemption aux cours ou aux activités sportives pour quelques motifs que ce soit.
      Le temps est venu de cesser de réciter et de commencer à penser.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 juillet 2019 10 h 32

    Un texte qui fait plaisir à lire

    Bravo !

    • Christian Roy - Abonné 2 juillet 2019 18 h 35

      Là-dessus, M. Le Blanc je suis parfaitement d'accord avec vous. Faut le souligner !